Guy Mannering/1

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 21-26).


GUY MANNERING,
ou
L’ASTROLOGUE.



CHAPITRE PREMIER.

LE VOYAGEUR.


Il ne put nier, en jetant autour de lui les yeux sur cette contrée affreuse, et en ne voyant que des champs noircis, des arbres dépouillés, des collines voilées par des brouillards, des plaines couvertes par des inondations, que la mélancolie prit de l’empire sur lui pendant un temps, et qu’il désira alors être sain et sauf chez lui.
Voyages de William Martell.


C’était au commencement du mois de novembre de l’année 17… Un jeune Anglais, récemment sorti de l’université d’Oxford, faisait usage de sa liberté pour visiter quelques parties du nord de l’Angleterre ; la curiosité lui fit étendre ses courses sur la frontière voisine de cette contrée qu’on peut appeler la sœur de la mère patrie. Le jour où commence notre histoire, il avait visité les ruines d’un monastère dans le comté de Dumfries, et passé une grande partie de la journée à les dessiner sous divers points de vue. Aussi, lorsqu’il monta à cheval pour reprendre sa route, le rapide et sombre crépuscule de cette saison avait déjà paru. La route qu’il devait suivre traversait une vaste plaine couverte de bruyères noires : elles s’étendaient à plusieurs milles sur les côtés et devant lui. De petites éminences, semblables à des îles, s’élevaient à la surface de la plaine, portant çà et là des champs de blé qui était encore vert même dans cette saison, et de temps en temps une hutte, ou une ferme ombragée par un ou deux saules et entourée d’épais buissons de sureau. Ces habitations isolées communiquaient l’une à l’autre par des sentiers sinueux pratiqués à travers la bruyère et impraticables pour tous autres que pour les naturels eux-mêmes. La grande route cependant était assez bien entretenue et assez sûre ; ainsi la crainte d’être surpris par la nuit ne faisait redouter aucun danger.

Cependant il est désagréable de voyager seul dans l’obscurité, au milieu d’une contrée qu’on ne connaît pas, et il est peu de cas, ordinairement, où l’imagination agisse sur elle-même plus que dans une situation semblable à celle où se trouvait Mannering.

À mesure que le jour baissait, les bruyères paraissaient de plus en plus noires ; aussi notre voyageur questionnait-il avec plus de soin chaque passant qu’il rencontrait, sur la distance du village de Kippletringan, où il se proposait de passer la nuit. À ses questions il n’obtenait pour réponse qu’une autre question sur l’endroit d’où il venait. Tant que la lumière du jour fut assez grande pour montrer en sa personne l’habillement et l’extérieur d’un gentleman, ces demandes importunes étaient ordinairement faites sous la forme d’une supposition ; comme : « Vous avez été à la vieille abbaye de Holy cross[1], monsieur ? il y a beaucoup de gentlemen anglais qui vont la visiter ; » ou « Votre Honneur vient du château de Pouderloupat ? » Mais lorsqu’on ne distingua plus que le son de sa voix, la réponse était ordinairement : « D’où venez-vous à une telle heure de la nuit ? » ou « Vous n’êtes donc pas de ce pays, l’ami ? » Les réponses positives, lorsqu’il en obtenait une, ne s’accordaient pas entre elles et n’étaient nullement exactes dans l’information qu’elles donnaient. Kippletringan était d’abord éloigné d’un bout de chemin ; ensuite ce bout de chemin était plus exactement fixé à environ trois milles, puis les trois milles se réduisaient à un mille et quelque chose, qui s’étendaient bientôt à quatre milles ou environ. Enfin une femme, qui fit taire un enfant qu’elle portait dans ses bras, assura Guy Mannering que, pour arriver à Kippletringan, il y avait encore une longue route à faire, et que le chemin n’était pas bon pour les voyageurs à pied. Le pauvre cheval que montait Mannering, étant probablement d’avis que le chemin n’était pas meilleur pour lui que pour la femme qui venait de répondre à son maître, commença à ralentir sa marche, répondant par un gémissement à chaque coup d’éperon, et bronchant à chaque pierre qu’il trouvait sur la route ; et il n’y en avait pas peu.

Mannering commençait à s’impatienter. Parfois, en apercevant dans le lointain une ou deux lumières tremblotantes, il concevait l’espérance trompeuse d’arriver au terme de son voyage ; mais lorsqu’il en approchait il était désappointé en reconnaissant que les lumières venaient de quelques-unes de ces fermes qui ornent çà et là la surface de ces plaines marécageuses. Enfin, pour compléter son embarras, il parvint à un endroit où la route se partageait en deux branches. S’il y avait eu assez de clarté pour consulter les restes de l’inscription d’un poteau élevé en cet endroit, il n’en eût tiré qu’un médiocre secours, car, suivant la bonne coutume d’Écosse, les inscriptions sont aussitôt effacées que placées. Notre voyageur fut donc forcé, comme un chevalier errant de l’ancien temps, de s’en rapporter à la sagacité de son cheval, qui sans hésitation choisit la branche gauche de la route ; il semblait marcher plus vite qu’auparavant, ce qui fit espérer à Mannering qu’il sentait quelque endroit où il lui serait possible de passer la nuit. Cet espoir cependant ne fut pas promptement accompli, et Mannering, dont l’impatience triplait la longueur du chemin, commença à croire que Kippletringan s’éloignait maintenant devant lui à mesure qu’il avançait.

La nuit était alors très obscure, quoique de temps en temps les étoiles montrassent une lumière tremblante et incertaine ; le silence qui l’environnait n’était interrompu que par le cri lugubre du blitter ou taureau des fondrières, grande espèce de butor, et par les sifflements du vent qui passait sur la prairie solitaire ; à ce bruit vinrent bientôt se joindre les mugissements lointains de l’Océan, dont le voyageur semblait approcher, ce qui n’était pas une circonstance propre à le tranquilliser. Plusieurs routes de cette contrée côtoient les bords de la mer et sont exposées à être couvertes par les marées, qui s’élèvent à une grande hauteur et qui avancent avec une extrême rapidité ; quelques autres sont coupées par des criques et de petites baies qu’on ne peut traverser sans danger qu’à certaines époques de l’année. Aucune de ces circonstances n’était rassurante pour un voyageur qui ne connaissait point la localité, monté sur un cheval fatigué, et pendant une nuit obscure ; Mannering résolut donc de s’arrêter définitivement, pour y passer la nuit, à la première habitation que le hasard lui ferait rencontrer, quelque pauvre qu’elle fût, s’il ne pouvait se procurer un guide pour arriver à ce malencontreux Kippletringan.

Une misérable cabane lui fournit le moyen d’exécuter son projet ; mais ce ne fut pas sans difficulté qu’il parvint à trouver la porte, et pendant quelque temps il frappa sans obtenir d’autre réponse qu’un duo entre une femme et un chien de basse-cour, celui-ci aboyant comme s’il eut voulu vomir ses poumons ; celle-là hurlant en chœur pour le faire taire. Par degrés la voix humaine prit le dessus, mais les cris aigus du chien s’étant changés à l’instant en un hurlement plaintif, il est probable que ce ne fut pas seulement la force des poumons de son adversaire qui décida la victoire.

« Malédiction sur ta gueule ! tels furent les premiers mots articulés ; ne me laisseras-tu pas savoir ce qu’on veut, avec tes hurlements ? — Suis-je loin de Kippletringan, bonne femme ? — De Kippletringan !!! » répéta la bonne femme d’un ton de surprise, et que nous ne pouvons bien rendre que par trois points d’admiration. « Eh, l’homme ! vous auriez dû prendre par l’est pour aller à Kipplelringan ; maintenant il faut retourner sur vos pas jusqu’au whaap[2], et suivre le whaap jusqu’à ce que vous soyez à Ballenloan, et alors… — Cela est impossible, bonne femme ; mon cheval est presque mort de fatigue. Ne pourriez-vous pas me donner à loger pour une nuit ? — En vérité, je ne le puis ; je suis seule : car James est allé à la foire de Drumshourloch avec les moutons de l’année, et pour ma vie je n’oserais ouvrir la porte à des coureurs de nuit de votre espèce. — Mais que dois-je donc faire, bonne femme ? car je ne puis pas dormir sur la route toute la nuit. — En vérité, je n’en sais rien, à moins que vous ne vouliez descendre à la Place, et demander un logement pour cette nuit ; je vous assure qu’on vous y recevra, que vous soyez un gentilhomme ou un roturier. — Oui, simple assez en effet pour errer à une telle heure de la nuit, » pensa Mannering, qui ignorait le sens de la phrase. « Mais comment irai-je à la Place, ainsi que vous l’appelez ? — Vous prendrez à l’ouest au bout du loan[3] ; et vous ferez attention à la mare. — Oh ! si vous me parlez encore d’est et d’ouest, je suis perdu. Est-ce qu’il n’y aurait personne pour me conduire à cette Place ? je le paierais généreusement. »

Ce mot payer opéra comme un talisman. « Jack, paresseux ! cria la voix de l’intérieur, avez-vous là pris racine, quand un jeune gentleman cherche le chemin de la Place ? Debout ! allons, coquin ! et montrez-lui le chemin par le bas du loaning[4]. — Il vous montrera le chemin, monsieur, et je vous jure que vous serez bien reçu, car jamais on n’a refusé la porte à personne ; et vous arriverez dans un moment opportun, je pense, car le domestique du laird, pour ne pas dire son valet-de-chambre, mais celui qui l’aide comme… vient de passer à cheval pour aller chercher la sage-femme, et il s’est arrêté seulement pour boire deux pintes de tippenny[5], et pour nous dire que milady vient de ressentir les douleurs de l’enfantement.

— Peut-être que dans une telle circonstance l’arrivée d’un étranger sera peu agréable ? répliqua Mannering.

— Oh ! non, vous ne devez rien craindre à cet égard ; leur maison assez grande, et le moment où une femme accouche est toujours un heureux moment. »

Pendant ce dialogue, Jack, ayant trouvé moyen d’éviter les trous d’une veste déguenillée et d’une culotte plus mauvaise encore, sortit de la maison ; sa grosse tête était couverte de cheveux blancs, ses jambes étaient nues : c’était un gros garçon de douze ans, autant que Mannering en put juger à la lueur d’une lampe de veillée que la mère de cet enfant, à demi nue, tenait de façon à pouvoir jeter un coup d’œil sur l’étranger, sans oser beaucoup s’exposer à ses regards. Jack tourna à gauche en quittant la maison, conduisant le cheval de Mannering par la bride, et prit par le sentier étroit qui longeait la formidable mare, dont la proximité se faisait sentir à d’autres organes que le sien ; menant alors le cheval fatigué le long d’un chemin rompu, plein de cailloux et d’ornières, il entra enfin dans un champ labouré, ouvrit ensuite un slap[6], comme il l’appelait, dans un vieux mur en pierre, tira l’animal docile à travers la brèche, environ un quart d’arpent, sur les débris de la maçonnerie grossière qui se brisaient en éclats sous ses pieds. Enfin il passa à travers un guichet, et prit un chemin qui ressemblait encore un peu à une avenue, quoique bon nombre d’arbres eussent été abattus.

On entendait alors très distinctement les mugissements de l’Océan, et la lune, qui commençait à paraître, éclairait un bâtiment d’une étendue considérable, garni de tours, et qui paraissait tombé en ruine. Mannering fixa ses regards sur ce bâtiment avec une sensation douloureuse.

« Eh ! mon petit ami, dit-il, ce sont des ruines et non une maison.

— Ah, c’était pourtant la demeure des lairds, il y a long-temps ; c’est la vieille Place d’Ellangowan. Il y revient des esprits ; mais ne craignez rien, je n’en ai jamais vu un seul, moi qui vous parle… et nous voici à la porte de la nouvelle Place. »

En effet, laissant les ruines sur la droite, le voyageur arriva bientôt devant une petite maison moderne, à laquelle son guide frappa avec beaucoup d’importance[7]. Mannering expliqua sa situation à un domestique, et le maître de la maison, qui du parloir avait entendu son histoire, sortit, et lui annonça qu’il était le bienvenu dans la demeure hospitalière d’Ellangowan. L’enfant, joyeux d’avoir reçu une demi-couronne, fut renvoyé à sa chaumière, le cheval fatigué fut conduit à l’écurie ; quelques minutes après, Mannering était assis auprès d’un souper confortable, et il prouva qu’une course à cheval par un temps froid lui avait donné un grand appétit.


  1. Sainte-Croix. a. m.
  2. Le Hope, souvent prononcé Waap, est le creux ou la partie abritée d’une colline. Hoff, howff, hoaf et haven sont des modifications du même mot. a. m.
  3. Lieu où l’on trait les vaches. a. m.
  4. Même signification que loan. a. m.
  5. Petite bière. Tippenny est ici employé pour two pence ou quatre sous. a. m.
  6. Mot écossais pour gap, ouverture ou brèche dans une clôture, une haie ou un mur. a. m.
  7. On sait qu’en Angleterre les coups de marteau décèlent le rang du visiteur. Un valet, un commissionnaire, un ouvrier, ou toute autre personne de la même classe, frappe un seul coup ; l’ami ou une connaissance sur le pied d’égalité avec le maître de la maison, trois coups ; enfin l’homme ou la dame à grand équipage sont annoncés par un grand nombre de coups précipités et très forts. a. m.