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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 192-197).


XVI

À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s’installa dans le pavillon qui était demeuré debout.

Il fit visite au comte Rostoptchine et à quelques connaissances revenues à Moscou et, le troisième jour, il se prépara à partir pour Pétersbourg. Tous exultaient à cause de la victoire, la vie bouillonnait dans toute la capitale ruinée qui se reprenait à vivre. Tous étaient très désireux de voir Pierre et s’intéressaient à ce qu’il avait vu. Pierre se sentait particulièrement bien disposé envers tous ceux qu’il rencontrait ; cependant, malgré lui, il se tenait en garde pour ne pas se lier par quelque chose. À toutes les questions qu’on lui posait — importantes ou minimes, — lui demandant où il habiterait, s’il reconstruirait ses maisons, quand il partirait de Pétersbourg et s’il se chargerait d’un petit paquet, il répondait : Oui, peut-être ; je pense, etc.

Des Rostov il avait appris qu’ils étaient à Kostroma et la pensée de Natacha lui venait rarement. Quand il y pensait, c’était comme le souvenir agréable d’un passé lointain.

Il se sentait non seulement libre de toutes les conditions sociales mais libre aussi du sentiment que, lui semblait-il, il s’était imposé volontairement.

Trois jours après son arrivée à Moscou, il apprit par les Droubetzkoï que la princesse Marie était à Moscou. La mort, les souffrances, les derniers jours du prince André, tout cela occupait souvent Pierre et maintenant lui revenait à l’esprit avec une nouvelle vivacité. Apprenant, pendant le dîner, que la princesse Marie était à Moscou à Vosvijenka, dans son hôtel resté indemne, le soir même il alla chez elle.

En chemin, Pierre ne cessait de penser au prince André, à leur amitié, à ses diverses rencontres avec lui et surtout à leur dernière rencontre à Borodino.

« Est-ce qu’il est mort dans cet état d’esprit mauvais où il se trouvait alors ? Est-ce qu’avant la mort l’explication de la vie ne lui a pas été révélée ? » pensait Pierre.

Il se souvenait de Karataïev et de sa mort, et, malgré lui, comparait ces deux hommes si différents et en même temps si ressemblants par l’amour qu’il avait eu pour tous les deux et parce que tous les deux avaient vécu et que tous les deux étaient morts.

Dans la disposition d’esprit la plus grave, Pierre arriva à la maison du vieux prince : elle était demeurée intacte ; il y avait bien quelques traces de dévastation, mais le caractère de la maison était resté le même.

Le vieux maître d’hôtel rencontra Pierre avec un visage sévère qui semblait vouloir faire comprendre à Pierre que l’absence du vieux prince ne changeait pas l’ordonnance de la maison. Il l’informa que la princesse avait désiré se retirer dans son appartement et qu’elle recevait le dimanche.

— Annoncez-moi, peut-être me recevra-t-on, dit Pierre.

— J’obéis. Entrez dans la galerie des ancêtres.

Quelques minutes après, le maître d’hôtel et Dessalles rejoignirent Pierre. Dessalles, au nom de la princesse, dit à Pierre qu’elle serait très heureuse de le voir, qu’elle lui demandait d’excuser son sans-gêne et le priait de monter chez elle.

Dans une chambre pas très haute, éclairée d’une seule bougie, se trouvaient la princesse et encore une personne en robe noire. Pierre se souvint que la princesse avait toujours près d’elle quelque dame de compagnie, mais qui était-ce et comment était-elle ? Pierre ne se le rappelait pas. « C’est une de ses dames de compagnie », pensa-t-il en regardant la personne en noir.

La princesse s’avança rapidement à sa rencontre et lui tendit la main.

— Oui, fit-elle, après qu’il eut baisé sa main, en regardant fixement son visage changé, voilà comment nous nous retrouvons ! Les derniers temps il parlait souvent de vous ! fit-elle en promenant ses yeux de Pierre à la dame de compagnie avec une gêne qui, momentanément, frappa Pierre.

— J’ai été si heureuse en apprenant votre salut. C’est la seule bonne nouvelle que nous ayons reçue depuis longtemps.

De nouveau, avec encore plus d’inquiétude, la princesse regarda sa dame de compagnie et voulut dire quelque chose, mais Pierre l’interrompit.

— Imaginez-vous que je ne savais rien de lui. Je le croyais tué. Tout ce que je sais, je l’ai appris de troisième main. Je sais seulement qu’il a rencontré les Rostov. Quelle destinée !…

Pierre parlait rapidement, avec animation. Il regarda le visage de la dame de compagnie et aperçut un regard tendre, curieux, fixé sur lui, et, comme il arrive souvent pendant la conversation, il sentit, sans savoir pourquoi, que cette dame de compagnie en robe noire était une créature bonne et charmante qui ne gênerait pas sa conversation intime avec la princesse Marie.

Mais quand il prononça les dernières paroles sur les Rostov, la gêne de la princesse Marie s’accentua.

De nouveau son regard alla de Pierre à la dame de compagnie, et elle dit :

— Est-ce que vous ne reconnaissez pas ?

Pierre regarda encore une fois le visage pâle, mince, aux yeux noirs, à la bouche bizarre, de la dame de compagnie. Quelqu’un de proche, oublié depuis longtemps et plus que charmant le regardait avec des yeux attentifs.

« Mais non, ce n’est pas possible, pensa-t-il ; le visage maigre, pâle et vieilli ! Ce ne peut être elle. Ce n’est que son souvenir. »

Mais à ce moment, la princesse Marie prononça :

— Natacha !

Et le visage aux yeux attentifs, avec effort, comme s’ouvre une vieille porte, sourit et, de cette porte entrouverte, tout à coup, souffla pour Pierre un bonheur oublié depuis longtemps, auquel, surtout maintenant, il ne pensait pas, et qui le saisit et l’empoigna tout entier. Quand elle sourit, le doute ne fut plus possible : c’était Natacha et il l’aimait.

Au premier moment, Pierre trahit le secret inconnu : il rougit joyeusement et maladivement.

Il voulait cacher son émotion, mais plus il s’y efforçait, plus il laissait voir à la princesse Marie, plus clairement que par les paroles, qu’il l’aimait.

« Non, c’est à cause de la surprise, » pensa Pierre.

Mais quand il voulut continuer la conversation commencée, il regarda de nouveau Natacha, une rougeur encore plus vive couvrit son visage, et une émotion encore plus grande, de joie et de peur, saisit son âme. Il s’embrouilla et s’arrêta au milieu de la conversation.

Pierre n’avait pas remarqué Natacha parce qu’il ne s’attendait nullement à la trouver ici, et il ne l’avait pas reconnue, parce que, depuis qu’il l’avait vue, un grand changement s’était fait en elle.

Elle avait maigri, pâli. Mais ce n’était pas ce qui la faisait méconnaissable. Il n’avait pu la reconnaître dès en entrant, parce que, maintenant, sur son visage dont les yeux autrefois brillaient toujours d’un sourire caché de la joie et de la vie, il n’y avait plus l’ombre d’un sourire, il n’y avait que des yeux attentifs, bons et tristement interrogateurs.

La gêne de Pierre ne se reflétait pas en Natacha par la gêne mais par un plaisir qui, légèrement, éclairait tout son visage.