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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 198-202).


XVII

— Elle est venue chez moi, dit la princesse Marie. Le comte et la comtesse viendront ces jours-ci. La comtesse est dans un état terrible. Mais Natacha elle-même avait grand besoin de voir le médecin. On l’a envoyée de force avec moi.

— Oui, y a-t-il une famille qui n’ait pas sa douleur ? fit Pierre, s’adressant à Natacha. Vous savez que c’est arrivé le jour même qu’on nous a délivrés. Je l’ai vu. Quel charmant garçon c’était !

Natacha le regarda et, en réponse à ses paroles, ses yeux s’avivèrent et brillèrent davantage.

— Que peut-on dire ou penser comme consolation ? Rien. Pourquoi un garçon plein de vie, si bon, devait-il mourir ?

— Oui, de nos jours, il serait difficile de vivre, si l’on n’avait la foi… dit la princesse Marie.

— Oui, oui, voilà la vérité ! interrompit hâtivement Pierre.

— Pourquoi ? demanda Natacha, en regardant attentivement dans les yeux de Pierre.

— Comment pourquoi ? fit la princesse Marie. La pensée seule de ce qui nous attend là-bas…

Natacha, sans écouter la princesse Marie, de nouveau regardait interrogativement Pierre.

— Seul, celui qui croit en l’existence d’un Dieu qui nous guide, peut supporter une perte comme la sienne et la vôtre, continua Pierre.

Natacha ouvrait la bouche pour parler, mais, tout à coup, elle s’arrêta. Pierre se hâta de se détourner d’elle et, s’adressant de nouveau à la princesse Marie, il l’interrogea sur les derniers jours de son ami.

La gêne de Pierre était presque passée, mais, en même temps, il sentait que son ancienne liberté était presque disparue. Il sentait que chacune de ses paroles, chacun de ses actes avait maintenant un juge dont l’avis était plus cher pour lui que ceux de tous les juges au monde. Maintenant il parlait et, en parlant, il songeait à l’impression que produisaient ses paroles sur Natacha. Il ne disait pas exprès ce qui pouvait lui plaire, mais il jugeait, de son point de vue à elle, tout ce qu’il disait.

La princesse Marie, machinalement, comme il arrive toujours, se mit à raconter en quel état elle avait trouvé le prince André. Mais les questions de Pierre, son regard animé et inquiet, son visage tremblant d’émotion, peu à peu, la forçaient d’ entrer dans des détails dont elle avait peur de se souvenir.

— Oui, oui, c’est ça… c’est ça… dit Pierre penché en avant vers la princesse Marie et écoutant avidement son récit. Oui, oui. Alors il s’est calmé, adouci ? Par toutes les forces de son âme, il cherchait toujours une chose : être tout à fait bon, c’est pourquoi il ne pouvait avoir peur de la mort. Les défauts qui étaient en lui, s’il en avait, ne provenaient pas de lui… Alors, il s’est radouci, disait Pierre. Quel bonheur qu’il vous ait rencontrée ! fit-il tout à coup s’adressant à Natacha et la regardant avec des yeux pleins de larmes.

Le visage de Natacha tremblait. Elle fronça les sourcils et, pour un moment, baissa les yeux. Pendant une seconde, elle hésita à parler.

— Oui, ce fut un bonheur ! prononça-t-elle d’une voix profonde de poitrine. Pour moi, ce fut certainement un bonheur.

Elle se tut.

— Et lui… lui… il disait qu’il le désirait, au moment où je suis venue vers lui…

La voix de Natacha s’entrecoupait. Elle rougit, appuya les mains sur ses genoux et, tout à coup, faisant un effort sur soi, elle releva la tête et se mit à parler rapidement.

— Nous ne savions rien quand nous sommes partis de Moscou. Je n’osais pas m’informer de lui. Tout à coup Sonia me dit qu’il était avec nous. Je ne pensais rien, je ne pouvais m’imaginer en quel état il était. Je n’avais besoin que de le voir, d’être près de lui, fit-elle en tremblant et suffoquant.

Et, sans s’interrompre, elle raconta ce qu’elle n’avait jamais dit à personne, tout ce qu’elle avait éprouvé pendant les trois semaines de leur séjour à Jaroslav.

Pierre l’écoutait, bouche ouverte, sans baisser ses yeux pleins de larmes. En l’écoutant il pensait non au prince André ou à la mort, mais à ce qu’elle racontait. Il l’écoutait et la plaignait pour la souffrance qu’elle éprouvait maintenant à son récit.

La princesse, retenant avec peine ses larmes, était assise près de Natacha et écoutait, pour la première fois, l’histoire des derniers jours de l’amour de son frère et de Natacha.

Ce récit pénible et joyeux était évidemment nécessaire à Natacha. Elle parlait en mêlant les détails les plus infimes aux secrets les plus intimes, et elle semblait ne devoir jamais terminer. Plusieurs fois elle répétait la même chose.

Derrière la porte se fit entendre la voix de Dessalles qui demandait si Nikolouchka pouvait entrer dire bonne nuit.

— Oui, et voilà tout, tout… fit Natacha.

Au moment où Nikolouchka entrait, elle se leva rapidement et courut jusqu’à la porte. Elle se heurta la tête contre la porte dissimulée derrière une portière et, avec un gémissement ou de mal, ou de douleur, elle s’enfuit de la chambre.

Pierre regardait la porte par où elle avait disparu et ne comprenait pas pourquoi il lui semblait tout à coup être resté seul au monde.

La princesse Marie mit fin à sa distraction en attirant son attention sur son neveu qui entrait.

Le visage de Nikolouchka rappelant celui de son père, dans le moment d’émotion où Pierre se trouvait maintenant, produisit sur lui une telle impression, qu’après avoir embrassé l’enfant, il se leva, et, prenant son mouchoir, s’approcha de la fenêtre.

Il voulait prendre congé de la princesse Marie, mais elle le retint.

— Non, Natacha et moi, nous ne nous couchons pas avant trois heures. Restez, je vous en prie ; je ferai servir à souper. Descendez, nous vous rejoindrons tout de suite.

Au moment où Pierre sortait, la princesse lui dit :

— C’est la première fois qu’elle parle ainsi de lui.