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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 136-141).


VI

Le 5 novembre était la première journée de ce qu’on appela la bataille de Krasnoié. Avant le soir, après plusieurs discussions et fautes des généraux qui allaient où il ne fallait pas, après plusieurs envois d’aides de camp avec des contre-ordres, quand il fut évident que l’ennemi fuyait de tous côtés et qu’il n’y avait pas et ne pouvait y avoir de bataille, Koutouzov partit de Krasnoié et alla à Dobroié où était installé pour ce jour le quartier général.

Le temps était clair et froid. Koutouzov, avec une grande suite de généraux mécontents de lui qui chuchotaient derrière son dos, sur son gros cheval blanc se dirigeait vers Dobroié. Tout le long de la route les Français faits prisonniers se pressaient autour des bûchers. (On en avait pris sept mille.) Non loin de Dobroié, une immense foule de prisonniers, déchirés, enveloppés avec n’importe quoi, bourdonnait debout sur la route près d’une longue rangée de canons français.

À l’approche du commandant en chef le bruit cessa, tous les yeux se fixèrent sur Koutouzov qui, en bonnet blanc à bord rouge et manteau ouaté, s’avançait lentement sur la route. Un des généraux disait à Koutouzov où avaient été pris les canons et les prisonniers.

Koutouzov paraissait soucieux ; il n’écoutait pas les paroles du général ; mécontent, il clignait les yeux et fixait attentivement les prisonniers qui avaient l’air particulièrement malheureux. La plupart des soldats français étaient en mauvais état : le nez et les joues gelés, presque tous avaient les yeux rouges, gonflés et chassieux.

Un groupe de Français était très près du bord de la route et deux soldats — le visage de l’un d’eux couvert de plaies — déchiraient avec leurs doigts un morceau de viande crue. Il y avait quelque chose de terrible et de bestial dans le regard furtif qu’ils jetaient sur les passants et dans l’expression de colère avec laquelle le soldat aux plaies jetait les yeux sur Koutouzov puis se détournait aussitôt et continuait son affaire.

Koutouzov examina longuement, attentivement, les deux soldats. En se renfrognant encore plus et clignant les yeux, il hocha la tête. Ailleurs, il remarqua un soldat russe qui riait et tapait sur l’épaule d’un Français en lui disant avec tendresse quelque chose. Koutouzov, avec la même expression, hocha la tête.

— Que dis-tu ? demanda-t-il au général qui continuait son rapport et attirait l’attention du commandant en chef sur les drapeaux français qui se trouvaient au front du régiment Préobrajenski.

— Ah ! les drapeaux ! dit Koutouzov en se détachant évidemment avec peine de ce qui le préoccupait. Il regarda distraitement autour de lui. Des milliers d’yeux le regardaient, attendant ses paroles.

Devant le régiment Préobrajenski, il s’arrêta, soupira profondément et ferma les yeux. Quelqu’un de la suite fit signe de la main pour que les soldats qui tenaient les drapeaux s’approchassent du commandant en chef. Koutouzov se tut pendant quelques minutes, et, se soumettant sans plaisir à la nécessité de sa situation, il leva la tête et se mit à parler. Une foule d’officiers l’entourait. D’un air attentif, il regarda circulairement les officiers, dont il reconnaissait quelques-uns.

— Je vous remercie tous ! prononça-t-il en s’adressant aux soldats et aux officiers.

Dans le silence qui régnait autour de lui, on entendait nettement les paroles qu’il prononçait lentement :

— Je vous remercie tous pour votre service difficile et fidèle. La victoire est assurée et la Russie ne vous oubliera pas ! À vous la gloire pour toujours !

Il se tut et regarda autour de lui :

— Incline ! Incline-le, dit-il au soldat qui tenait l’aigle française, et, par hasard, l’abaissait devant le régiment Préobrajenski. Plus bas, plus bas ! Comme cela ! Hourra, mes enfants ! prononça-t-il avec un mouvement rapide du menton en s’adressant aux soldats.

— Hourra !… hurlèrent des milliers de voix.

Pendant que les soldats criaient, Koutouzov, couché sur sa selle, inclinait la tête, et son œil, s’éclairant d’une lumière douce, devenait un peu moqueur.

— Voilà, mes enfants ! fit-il quand les voix se turent.

Et tout d’un coup, sa voix et l’expression de son visage changèrent. Le commandant en chef cessait de parler. C’était maintenant un vieillard simple qui, évidemment, désirait communiquer la chose la plus nécessaire maintenant à ses camarades.

Dans la foule des officiers et dans les rangs des soldats se produisit un mouvement pour mieux entendre ce qu’il allait dire.

— Voilà, mes enfants ; je sais que c’est dur pour vous, mais que faire ? Patientez un peu, il n’y en a plus pour longtemps. Nous reconduirons nos hôtes et alors nous nous reposerons. Pour votre service, le tsar ne vous oubliera pas ! C’est pénible, mais cependant vous êtes chez vous, et eux, regardez où ils en sont réduits, — il désignait les prisonniers, — ils sont pires que les pires mendiants. Quand ils étaient forts, nous faisions tous les sacrifices, maintenant on peut avoir pitié d’eux. Ce sont aussi des hommes ! N’est-ce pas, mes enfants ?

Il regarda autour de lui, et, dans les regards immobiles, étonnés, fixés sur lui, il lisait la sympathie pour ses paroles. Son visage s’éclairait de plus en plus d’un sourire doux, sénile, qui ridait la commissure des lèvres et des yeux. Il se tut, et l’air étonné, baissa la tête.

— Mais à vrai dire, qui les a appelés chez nous ? Sacré nom de Dieu !… dit-il tout à coup en relevant la tête.

Et, enfilant sa nogaïka, pour la première fois de toute la campagne il s’éloigna au galop des soldats qui riaient joyeusement et, en rompant les rangs, poussaient des hourras !

Les paroles prononcées par Koutouzov étaient à peine comprises par les troupes, personne ne pouvait expliquer le sens de ce discours, d’abord solennel, à la fin jovial, du feld-maréchal. Mais le sens cordial de ce discours non seulement était compris, mais ce même sentiment de triomphe majestueux uni à la pitié pour l’ennemi et à la conscience de sa propre justice, exprimé précisément par ce juron de vieillard débonnaire, ce même sentiment était dans l’âme de chaque soldat et s’exprimait par un cri joyeux, prolongé.

Quand, après cela, un des généraux s’adressa à lui pour lui demander s’il ne voulait pas monter en voiture, Koutouzov, évidemment sous le coup d’une émotion qu’on ne pouvait attendre, en répondant se mit à sangloter.