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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 130-135).


V

Dans les années 1812-1813, on accusait ouvertement Koutouzov de toutes les fautes. L’empereur était mécontent de lui, et, dans une histoire écrite récemment par ordre de l’empereur, il est dit que Koutouzov était un courtisan menteur et rusé qui avait peur du nom de Napoléon et qui, par ses fautes sous Krasnoié et à la Bérésina, priva les troupes russes de la gloire d’une victoire complète sur les Français [1].

Tel est le sort, non des grands hommes que l’esprit russe ne reconnaît pas, mais le sort de ces hommes rares, toujours isolés, qui, après avoir compris les volontés de la Providence, lui soumettent leur volonté personnelle. La haine et le mépris de la foule punissent ces hommes de leur prévoyance des lois supérieures.

Pour les historiens russes — c’est étrange et triste à dire — Napoléon, cet instrument minime de l’histoire qui, jamais et nulle part, même en exil, ne montra de dignité, Napoléon est un objet d’enthousiasme et d’admiration. Lui est grand, et Koutouzov, cet homme qui, du commencement à la fin de son activité en 1812, de Borodino à Vilna, ne se trahit pas une seule fois, par aucun acte, qui est dans l’histoire un exemple extraordinaire du sacrifice, de la conscience opportune, de la prescience de l’importance des événements futurs, ce Koutouzov est représenté par les historiens comme un être nul et misérable et, en parlant de Koutouzov et de 1812 ils paraissent toujours avoir quelque honte.

Et cependant il est difficile de s’imaginer un personnage historique dont l’activité ait été dirigée vers un but avec plus de persévérance ; il est difficile de s’imaginer un but plus noble et plus en accord avec la volonté de tout le peuple. Il est encore plus difficile de trouver un autre exemple dans l’histoire d’un but choisi si parfaitement atteint que l’était celui que Koutouzov s’était assigné en 1812.

Koutouzov ne parla jamais de quarante siècles le contemplant du haut des Pyramides, des sacrifices faits à la patrie, de ses projets, de ses actes. En général il ne parlait pas de lui-même, ne jouait aucun rôle, semblait l’homme le plus simple et le plus ordinaire. Il écrivait des lettres à sa fille et à madame de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers et les soldats, ne contredisait jamais ceux qui voulaient lui prouver quelque chose. Quand le comte Rostoptchine, au pont de Iaousa, reprocha à Koutouzov d’être personnellement coupable de la perte de Moscou et lui dit : « Vous aviez promis cependant de ne pas abandonner Moscou sans livrer bataille », Koutouzov répondit : « Oui, et je n’abandonnerai pas Moscou sans bataille », bien que Moscou fût déjà abandonnée. Araktchéiev vint lui dire de la part de l’empereur qu’il faudrait nommer Ermolov commandant en chef de l’artillerie, Koutouzov répondit : « Moi-même je venais de le dire », bien qu’une minute avant il eût dit tout autre chose. Qu’est-ce que cela pouvait lui faire à lui, qui seul, parmi cette foule turbulente qui l’entourait, comprenait alors le sens important de l’événement ? Que lui importait que le comte Rostoptchine attribuât à soi-même ou à lui la calamité de la capitale ? Encore moins la nomination du commandant de l’artillerie pouvait-elle l’intéresser. Non seulement en ces occasions, mais souvent, ce vieillard instruit par l’expérience de la vie arrivait à la conviction que les idées et les paroles qui les expriment ne sont pas les moteurs des hommes, et il prononçait des phrases dénuées de sens, les premières qui lui venaient en tête.

Mais ce même homme qui négligeait tant ses paroles, pas une seule fois durant toute son activité ne dit un seul mot qui fût en désaccord avec ce but unique vers lequel il marcha tout le temps de la campagne.

Évidemment malgré lui, avec la pénible certitude de n’être pas compris, plusieurs fois, en diverses circonstances, il exprima sa pensée : De la bataille de Borodino, d’où date son désaccord avec son entourage, lui seul disait que la bataille de Borodino était la victoire et le répéta, jusqu’à sa mort, dans ses rapports et ses relations. Lui seul dit : la perte de Moscou n’est pas la perte de la Russie. En réponse aux propositions de paix faites par Lauriston, il répondit : la paix ne peut être, car telle est la volonté du peuple. Lui seul pendant la retraite des Français disait que toutes nos manœuvres n’étaient pas nécessaires, que tout se ferait de soi-même, mieux que nous le désirions ; qu’il faudrait donner à l’ennemi un pont d’or, que les batailles de Taroutino, Viazma et Krasnoié n’étaient pas nécessaires ; qu’il ne donnerait pas un seul Russe pour dix Français.

Et lui seul, ce courtisan ainsi qu’on nous le représente, cet homme qui ment à Araktchéiev pour plaire à l’empereur, lui seul à Vilna, gagnant la défiance de l’empereur, dit qu’il est nuisible et inutile de poursuivre la guerre à l’étranger.

Mais les mots seuls ne pourraient prouver qu’il comprenait alors l’importance de l’événement. Ses actes — tous sans exception — tendent à ce triple but : déployer toutes ses forces pour combattre les Français, les vaincre, les chasser de la Russie en allégeant autant que possible les calamités du peuple et de l’armée.

Lui, ce lambin de Koutouzov dont la devise est : la patience et le temps, lui, l’ennemi des actes décisifs, livre la bataille de Borodino avec des préparatifs extérieurs solennels. Lui, Koutouzov, qui à la bataille d’Austerlitz avait dit, avant qu’elle fût engagée, qu’elle serait perdue, à Borodino, malgré les exhortations des généraux, qui jugent la bataille perdue, malgré l’exemple inouï dans l’histoire qu’après la bataille gagnée l’armée doive se retirer, lui seul contre tous, jusqu’à sa mort, affirme que la bataille de Borodino est une victoire. Lui seul, pendant toute la retraite, insiste pour ne pas livrer de batailles maintenant inutiles, pour ne pas recommencer une nouvelle guerre et ne pas franchir la frontière de la Russie.

Il est maintenant facile de comprendre l’importance de l’événement — si l’on applique seulement à l’activité des masses des buts qui furent dans la tête de dizaines d’hommes — puisqu’il est tout entier devant nous avec ses conséquences. Mais alors, comment ce vieillard seul entre tous pouvait-il deviner si exactement l’importance du sens profond de l’événement qu’il ne se trahit pas une seule fois durant toute son activité ?

La source de cette extraordinaire perspicacité était ce sentiment populaire qu’il portait en soi dans toute sa pureté, dans toute sa force.

C’est seulement parce que le peuple reconnaissait en lui ce sentiment, qu’il fit, contre la volonté de l’empereur, ce choix étrange d’un vieillard en disgrâce, pour représenter la guerre nationale. Et c’est ce sentiment seul qui le plaça à cette hauteur suprême de laquelle, lui, le commandant en chef, dirigeait toutes ses forces non pour tuer et anéantir des hommes, mais pour les sauver et les plaindre.

Cette figure simple, modeste et par suite vraiment majestueuse, ne pouvait trouver place dans cette forme mensongère des héros européens qui sont censés diriger les hommes, et qu’a inventée l’histoire.

Pour un valet il n’y a pas de grand homme parce qu’un valet a sa conception à lui de la grandeur.

  1. Histoire de 1812, Bogdanovitch.