Ouvrir le menu principal
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 124-129).


IV

Après la rencontre de Viazma, où Koutouzov ne pouvait retenir ses troupes du désir de renverser, de couper les Français en fuite poursuivis par les Russes, jusqu’à Krasnoié il n’y eut pas de bataille. La fuite était si rapide que l’armée russe qui poursuivait les Français ne pouvait les rejoindre, que les chevaux de la cavalerie et de l’artillerie s’arrêtaient, et que les renseignements sur le mouvement des Français étaient toujours inexacts.

Les soldats de l’armée russe étaient si fatigués de cette course ininterrompue de quarante verstes par jour, qu’ils ne pouvaient avancer plus rapidement.

Pour concevoir le degré de fatigue de cette armée, il suffit de comprendre la signification de ce fait qu’après avoir perdu en tués et blessés, pendant tout le mouvement de Taroutino, cinq mille hommes au plus et pas même cent prisonniers, l’armée russe, partie de Taroutino avec cent mille hommes, arrivait à Krasnoié avec cinquante mille hommes seulement.

La poursuite des Français était aussi destructive pour l’armée russe que la fuite pour l’armée ennemie. La seule différence, c’est que l’armée russe avançait de son plein gré, sans être menacée de voir les retardataires tomber aux mains de l’ennemi, et que les Russes étaient et demeuraient chez eux.

La cause principale de la décimation de l’armée de Napoléon était la rapidité du mouvement, et la preuve indiscutable s’en trouve dans les pertes correspondantes des troupes russes.

Toute l’activité de Koutouzov, comme sous Taroutino et Viazma, tendait seulement à ne pas arrêter, autant que possible, ce mouvement dangereux pour les Français (ce qu’on voulait à Pétersbourg et ce que voulaient les généraux russes à l’armée), mais à l’aider et faciliter celui de nos troupes.

Mais, en outre, depuis la fatigue et les pertes qui provenaient de la rapidité du mouvement, Koutouzov avait encore une autre raison pour retarder la marche des troupes. Le but de l’armée russe était de poursuivre les Français ; la route des Français était inconnue, c’est pourquoi plus nos troupes étaient près des Français plus elles faisaient de chemin ; ce n’était qu’en se tenant à une certaine distance qu’on pouvait prendre le chemin le plus court et éviter les zigzags des Français.

Toutes les manœuvres habiles que proposaient les généraux consistaient à augmenter le nombre des marches, tandis que le seul but raisonnable était de le diminuer. Et pendant toute la campagne de Moscou à Vilna, l’activité de Koutouzov tendit à ce but, non par hasard, non momentanément, mais consciemment, et il n’y faillit jamais.

Koutouzov savait, non par la raison ou la science, mais par toute son âme russe, il savait et sentait ce que sentait chaque soldat russe : que les Français étaient vaincus, que l’ennemi s’enfuyait et qu’il fallait le reconduire. Mais en même temps, comme tous les soldats, il sentait le fardeau de cette marche inouïe par sa rapidité et par la saison où elle était faite.

Mais les généraux, — surtout ceux qui n’étaient pas Russes, — qui désiraient se distinguer, étonner quelqu’un, capturer un duc ou un roi quelconque, croyaient le moment venu de livrer bataille et de vaincre quelqu’un, alors que maintenant chaque bataille était vilaine et stupide. Koutouzov se contentait de hausser les épaules quand on lui présentait l’un après l’autre des projets de manœuvre avec des soldats mal chaussés, sans vêtements chauds, affamés, qui, depuis un mois, sans combat, étaient réduits de moitié, et avec lesquels, dans les meilleures conditions, il fallait parcourir, pour arriver à la frontière, une distance aussi grande que celle déjà parcourue.

Cette tendance à se distinguer, à manœuvrer, à cerner, à couper, se manifesta surtout quand les troupes russes se heurtèrent aux troupes françaises.

Ainsi, sous Krasnoié, où l’on pensait rencontrer une des trois colonnes françaises, on avait rencontré Napoléon lui-même avec seize mille soldats. Malgré tous les moyens employés par Koutouzov pour éviter ce choc dangereux et garder ses troupes, pendant trois jours, près de Krasnoié, se poursuivit l’anéantissement de bandes de Français écrasées par les soldats russes.

Toll avait écrit une disposition : die erste Colonne marschirt [1], etc., et jamais rien ne se faisait selon la disposition. Le duc Eugène de Wurtemberg fusillait, d’une colline, la foule des Français qui courait devant et il exigeait des renforts qui ne venaient pas. La nuit, les Français, évitant les Russes, se dispersaient et se cachaient dans les forêts et se sauvaient le plus loin possible.

Miloradovitch, — qui déclarait ne vouloir rien savoir des affaires du détachement, — qu’on ne pouvait jamais trouver quand c’était nécessaire, « le chevalier sans peur et sans reproche », comme il se désignait lui-même, amateur de pourparlers avec les Français, envoyait des parlementaires exiger la reddition, perdait son temps et ne faisait pas du tout ce qu’on lui avait ordonné.

— Mes enfants, je vous donne cette colonne ! disait-il en s’approchant des troupes et désignant aux cavaliers les Français.

Et les cavaliers, stimulant des éperons leurs chevaux qui pouvaient à peine avancer, armés de sabres, au petit trot s’approchaient de la colonne qu’on leur avait donnée, c’est-à-dire d’une foule de Français gelés et affamés, et la colonne donnée en cadeau jetait les armes et se rendait, ce qu’elle désirait depuis déjà longtemps.

Sous Krasnoié, vingt-six mille Français furent faits prisonniers, on prit des centaines de canons, un bâton quelconque appelé bâton de maréchal, et l’on discuta qui s’était distingué là, et l’on était content, on regrettait seulement de n’avoir pas pris Napoléon lui-même, ou au moins un héros quelconque, un maréchal, et on se le reprochait mutuellement : on le reprochait surtout à Koutouzov.

Ces hommes entraînés par leurs passions n’étaient que les exécuteurs aveugles de la plus triste loi de la fatalité. Mais ils se croyaient des héros et s’imaginaient que ce qu’ils faisaient était l’œuvre la plus digne et la plus noble. Ils accusaient Koutouzov de les avoir, depuis le commencement de la campagne, empêchés de vaincre Napoléon, de ne penser qu’à la satisfaction de ses passions, de n’avoir pas voulu sortir de Polotnianié-Zavodé, parce que là il était tranquille, d’avoir arrêté le mouvement à Krasnoié, parce qu’il avait été tout troublé en apprenant la présence de Napoléon, d’être acheté par lui, etc., etc. [2].

Les contemporains, entraînés par les passions, parlent ainsi. La postérité et l’histoire ont jugé Napoléon grand ; les étrangers ont pris Koutouzov pour un vieux courtisan rusé, débauché et faible et ses compatriotes pour une sorte de mannequin utile seulement par son nom russe.

  1. La première colonne se dirige…
  2. Mémoires de Vilson.