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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 142-146).


VII

Le 8 novembre, le dernier jour de bataille de Krasnoié, il faisait déjà nuit quand les troupes arrivèrent au lieu de repos. Tout le jour, il y avait eu une légère gelée avec une neige menue, rare ; le soir, le temps commença à se rasséréner : à travers les petits flocons, on apercevait le ciel étoilé, violet sombre, et la gelée devenait plus vive.

Le régiment des mousquetaires, numériquement de trois mille hommes à Taroutino, maintenant réduit à neuf cents, arriva l’un des premiers au village fixé pour la halte, sur la grand’route. Les fourriers qui rencontrèrent le régiment déclarèrent que toutes les isbas étaient occupées par des Français malades et morts, par la cavalerie et les états-majors : il n’y avait qu’une seule isba pour le commandant du régiment.

Celui-ci se rendit à son isba ; le régiment traversa le village et près des isbas, au bord de la route, mit ses fusils en faisceaux.

Comme un immense animal à mille bras, le régiment se mit à arranger son logis et à préparer sa nourriture.

Une partie des soldats, dans la neige jusqu’aux genoux, s’enfonça sous la forêt de bouleaux qui était à droite du village et aussitôt on y entendit un bruit de haches, de craquement de branches coupées, et de voix gaies.

Une autre partie se disposait autour des fourgons et des chevaux rassemblés, tirait les marmites, les biscuits, et donnait à manger aux chevaux.

Les autres se dispersaient dans le village, installaient les logements des officiers de l’état-major, sortaient les cadavres des Français restés dans les isbas, enlevaient les planches, le bois et la paille des toits pour les bûchers et défonçaient les clôtures.

Derrière les maisons, au bout du village, une quinzaine de soldats, avec des cris joyeux, balançaient la haute barrière d’un hangar duquel on avait déjà enlevé la toiture.

— Eh bien ! Eh bien ! D’un coup ! Plus fort ! criaient des voix, et, dans l’obscurité de la nuit, se balançait une immense claie couverte de neige.

Les craquements du bois étaient de plus en plus fréquents ; enfin la claie tomba avec des soldats qui s’appuyaient sur elle. On entendit des cris joyeux, grossiers, et des rires.

— Prenez à deux ! Donne aussi le levier ! Comme ça ! Où vas-tu ?

— Eh bien, d’un coup… Mais attention, camarades !… Après le signal.

Tous se turent et une voix pas très haute, agréable, entonna une chanson. À la fin du troisième couplet, vingt voix crièrent en même temps :

— Hou ! Hou ! Hou ! Ça marche ! Une ! Plus fort, camarades !…

Mais malgré les efforts réunis, la barrière ne cédait pas, et, dans le silence rétabli, s’entendaient des respirations entrecoupées.

— Hé ! vous, de la troisième compagnie ! Les diables ! Aidez-nous, nous vous aiderons aussi…

Une vingtaine d’hommes de la troisième compagnie qui se rendaient au village se joignirent à eux et, portant sur leurs épaules la claie longue de cinq sagènes, large d’une sagène, ils s’avancèrent dans la rue du village.

— Va… Hein ! Pourquoi t’arrêtes-tu ? Ça va…

Les interpellations grossières et joyeuses se succédaient.

— Qu’est-ce que vous faites là ? fit tout à coup la voix autoritaire d’un soldat qui se heurtait contre les porteurs. Les officiers sont ici, dans l’isba, avec le général lui-même, et vous, crapules… je vous ferai voir ! s’écria le sergent. Et il frappa dans le dos le premier soldat qui se trouvait sous sa main. Ne peut-on pas faire moins de bruit !…

Les soldats se turent. Celui que le sergent avait frappé se mit à essuyer son visage qui s’était ensanglanté en s’aplatissant contre la claie.

— Ah ! le diable, comme il frappe ! Il m’a démoli la gueule, chuchota-t-il timidement quand le sergent s’éloigna.

— Tu ne l’auras pas ! dit une voix rieuse.

Et, en modérant le son de leurs voix, les soldats s’avancèrent plus loin. Quand ils eurent dépassé le village, ils recommencèrent à parler fort, entremêlant leurs conversations des mêmes invectives insensées. Dans l’isba devant laquelle passaient les soldats, les chefs supérieurs étaient réunis, et, pendant le thé, causaient avec animation de la journée passée et des futures manœuvres. On proposait une marche de flanc gauche pour couper le vice-roi et le faire prisonnier.

Quand les soldats apportèrent la claie, de divers côtés flambaient déjà les bûchers des cuisines. Le bois craquait, la neige fondait et les ombres noires des soldats glissaient çà et là sur l’espace occupé et piétiné.

De leur côté, les haches continuaient à travailler : tout se faisait sans aucun ordre, on traînait du bois pour la nuit, on installait de petites huttes pour les chefs, on faisait bouillir les marmites, on nettoyait les fusils et les uniformes.

La huitième compagnie avait placé la claie en demi-cercle du côté du nord, des morceaux de bois la retenaient ; devant, les soldats allumaient un bûcher.

On sonna la retraite, les soldats soupèrent, s’installèrent pour la nuit autour des bûchers, les uns arrangeant leurs chaussures, d’autres fumant la pipe, d’autres, enfin, tout à fait nus, grillant leurs poux.