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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 114-118).


II

Outre ce besoin général de réclusion, Natacha, tout ce temps, éprouvait un sentiment particulier d’éloignement pour les siens. Tous, le père, la mère, Sonia lui étaient si proches, si familiers, si ordinaires que toutes leurs paroles, leurs sentiments lui semblaient une sorte d’offense pour ce monde dans lequel, ces derniers temps, s’écoulait sa vie, et non seulement elle leur témoignait de l’indifférence mais les regardait hostilement. Elle entendit les mots de Douniacha sur Piotr Ilitch, un malheur, mais ne les comprit pas. « Quel malheur peuvent-ils avoir ? Chez eux tout est toujours comme autrefois, immuable, tranquille », pensa Natacha

Comme elle entrait au salon, son père sortait rapidement de la chambre de la comtesse. Son visage était contracté et mouillé de larmes.

Évidemment il s’enfuyait dans une autre chambre pour donner libre cours aux sanglots qui l’étouffaient.

En apercevant Natacha, il fit un signe désespéré de la main et éclata en sanglots maladifs qui déformaient son visage rond, morne.

— Pé… Pétia… va… va… elle… t’appelle…

En sanglotant comme un enfant, il s’éloigna aussi vite que le lui permettaient ses jambes faibles, s’approcha d’une chaise, y tomba et cacha son visage dans ses mains.

Tout à coup, une sorte de choc électrique traversa Natacha tout entière. Quelque chose la frappait violemment au cœur. Elle sentit un mal horrible. Il lui sembla que quelque chose venait de se briser en elle, qu’elle allait mourir. Mais après la souffrance, elle se sentit délivrée de la défense de vivre qui pesait sur elle. À la vue de son père, aux cris effrayants de sa mère qu’elle entendait à travers la porte, elle oublia instantanément elle-même et sa douleur. Elle courut vers son père. Lui, agitant faiblement la main, montra la porte de la chambre de sa femme. La princesse Marie, pâle, les lèvres tremblantes, sortit de la porte, prit la main de Natacha et lui murmura quelques mots. Natacha ne voyait rien, n’entendait rien. À pas rapides elle franchit la porte, s’arrêta un moment semblant en lutte avec elle-même et courut vers sa mère.

La comtesse, allongée sur sa chaise, se crispait gauchement, étrangement et se frappait la tête contre le mur. Sonia et les femmes de chambre lui tenaient les bras.

— Natacha ! Natacha ! fit-elle, ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai !… Ils mentent !… Natacha !… criait-elle en repoussant ceux qui l’entouraient. Allez-vous-en tous ! Ce n’est pas vrai ! On l’a tué ! Ah ! ah ! ah ! Ce n’est pas vrai !

Natacha appuya un genou sur la chaise, se pencha sur sa mère, l’enlaça, et, avec une force qu’on n’attendait pas d’elle, la souleva, tourna vers soi son visage et se serra contre elle.

— Petite mère, petite colombe ! Je suis ici, ma chérie, maman, chuchota-t-elle sans s’arrêter une seconde.

Elle ne lâchait pas sa mère, luttait tendrement contre elle, demandait des oreillers, de l’eau, dégrafait et déchirait sa robe.

— Mon amie, petite colombe, petite mère, petite âme… murmurait-elle sans cesse en baisant sa tête, ses mains, son visage et sentant un ruisseau de larmes qui lui chatouillait le nez et les joues.

La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma pour un moment. Tout à coup, avec une rapidité inattendue, elle se souleva, regarda autour d’elle d’un œil hagard et, apercevant Natacha, de toutes ses forces se mit à lui presser la tête, puis tournant vers elle son visage déformé par la douleur, longtemps elle la regarda.

— Natacha, tu m’aimes, fit-elle d’une voix basse, confiante. Natacha, tu ne me tromperas pas, tu me diras toute la vérité ?

Natacha la regardait, les yeux pleins de larmes ; dans son visage il n’y avait que la prière du pardon et de l’amour.

— Mon amie, petite mère, répétait-elle en déployant toutes les forces de son amour pour lui arracher l’excès de douleur qui l’oppressait.

Et de nouveau, dans la lutte infructueuse contre la réalité, la mère refusant de croire à la possibilité de vivre tandis que son fils bien-aimé, plein de vie, était tué, s’échappait de cette réalité dans le monde de la folie.

Natacha ne se souvenait pas comment s’étaient passés ce jour et le suivant. La nuit elle n’avait pas dormi, ne quittait pas sa mère. L’amour de Natacha, un amour persévérant, patient, sans explication, sans consolation, mais comme le rappel à la vie, à chaque seconde se montrait à la comtesse. La troisième nuit la comtesse se calma pour un moment et Natacha, appuyée sur le bras du fauteuil, ferma les yeux.

Le lit grinça. Natacha ouvrit les yeux ; la comtesse assise sur le lit parlait doucement :

— Comme je suis heureuse que tu sois venu ? Tu es fatigué ; veux-tu du thé ?

Natacha s’approcha d’elle.

— Tu as embelli, vieilli, continuait la comtesse en prenant la main de sa fille.

— Petite mère, que dites-vous ?

— Natacha ! Il n’est plus ! Il n’est plus ! Et, enlaçant sa fille, pour la première fois la comtesse se mit à pleurer.