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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 107-113).


QUINZIÈME PARTIE


I


Quand l’homme voit un animal mourant, l’horreur le saisit : ce qu’il est lui-même — son essence — s’anéantit devant ses yeux, cesse d’exister, mais quand cet animal mourant est un homme et un homme aimé, alors, sauf l’horreur qu’inspire l’anéantissement de la vie, il ressent encore un déchirement, une blessure morale qui, comme la blessure physique, parfois tue, parfois guérit, mais toujours est douloureuse et redoute l’attouchement extérieur, irritant.

Après la mort du prince André, Natacha et la princesse Marie le sentirent également. Toutes deux moralement courbées et les yeux fermés à cause des nuages terribles de la mort suspendus au-dessus d’elles, n’osaient regarder la vie en face. Elles gardaient prudemment leur blessure ouverte de tout attouchement douloureux. Tout : une voiture qui passait rapidement dans la rue, le souvenir d’un dîner, la question d’une bonne sur une robe qu’il fallait préparer, ou, pis encore, un mot de compassion peu sincère, faible, tout agaçait maladivement leur blessure, leur semblait une offense, et troublait ce silence nécessaire dans lequel toutes les deux tâchaient d’écouter le chœur grave, terrible qui, dans leur imagination, ne cessait pas encore et les empêchait de regarder profondément dans ce lointain infini qui, pour un moment, s’ouvrait devant elles.

Par contre, en tête à tête elles ne se sentaient pas offensées et souffrantes. Elles causaient très peu entre elles et si elles parlaient c’était de choses insignifiantes : l’une et l’autre évitaient également d’évoquer quoi que ce fût ayant trait à l’avenir. Admettre la possibilité d’un avenir quelconque leur semblait une offense à sa mémoire. Avec une prudence encore plus grande, elles omettaient de leurs conversations tout ce qui avait quelque rapport au défunt. Il leur semblait que ce qu’elles avaient vécu et senti ne pouvait s’exprimer par des paroles. Il leur semblait que chaque évocation par les paroles des détails de sa vie violait la majesté et la sainteté du mystère qui s’était accompli sous leurs yeux.

Les réticences perpétuelles dans leurs conversations, le silence continu sur tout ce qui pouvait le rappeler, ces arrêts divers sur les limites de ce qu’on ne pouvait pas dire, montraient encore plus nettement à leur imagination ce qu’elles sentaient.

Mais la tristesse absolue est aussi impossible que la joie absolue. La princesse Marie devenue la seule maîtresse de son sort, la tutrice et l’éducatrice de son neveu, fut la première arrachée par la vie de ce monde à la tristesse des deux premières semaines. Elle recevait des lettres auxquelles il fallait répondre ; la chambre de Nikolenka était humide et il commençait à tousser. Alpatitch arrivait à Iaroslav avec un compte rendu des affaires, la proposition et le conseil de partir à Moscou, dans leur maison de Vosdvijenka qui, restée intacte, n’exigeait que de légères réparations.

La vie ne s’arrêtait pas et il fallait vivre. Quelque peine qu’éprouvât la princesse Marie à sortir de cet état contemplatif et de l’isolement dans lequel elle avait vécu jusqu’ici, quelque regret et même quelque honte qu’elle eût de laisser Natacha seule, les soucis de la vie exigeaient sa participation et elle s’y adonnait malgré elle : elle vérifiait les comptes avec Alpatitch, elle prenait conseil de Dessalles pour son neveu, donnait des ordres et faisait des préparatifs pour le départ à Moscou.

Natacha restait seule et depuis que la princesse Marie s’occupait de son départ elle l’évitait même.

La princesse Marie demanda à la comtesse de laisser Natacha partir avec elle à Moscou, et la mère et le père y consentirent avec joie, car ils voyaient décroître de jour en jour les forces de leur fille et croyaient bon pour elle le changement d’air et les avis des médecins de Moscou.

— Je n’irai nulle part, répondit Natacha à cette proposition. Je vous prie de me laisser tranquille.

Et elle s’enfuit dans sa chambre, retenant à peine ses larmes, moins de douleur que de dépit et d’énervement.

Après s’être sentie délaissée par la princesse Marie et seule dans sa douleur, Natacha restait la plupart du temps dans sa chambre, étendue sur un divan, déchirant ou broyant quelque chose entre ses doigts fins, le regard obstiné, immobile, fixé sur ce qu’elle tourmentait entre ses doigts. Cet isolement la fatiguait, l’énervait mais lui était nécessaire. Aussitôt que quelqu’un entrait chez elle, elle se levait rapidement, changeait d’attitude et d’expression, prenait un livre ou un travail de couture et semblait attendre avec impatience le départ de l’importun. Il lui semblait toujours qu’elle allait comprendre ce sur quoi, avec la question terrible, était fixé son regard intérieur.

À la fin de décembre, Natacha, en robe de laine noire, la tresse négligemment peignée, maigre et pâle, allongée sur le divan, regardait le coin de la porte. Elle regardait là où il était parti pour l’autre vie. Et l’autre vie, à laquelle jamais auparavant elle ne pensait, qui lui semblait si lointaine, si incroyable, maintenant lui était plus proche, plus compréhensible que cette vie dans laquelle c’était ou le vide et la destruction, ou la souffrance et la peine.

Elle regardait où il était, lui, mais elle ne pouvait le voir autrement que comme il était ici. Elle le voyait de nouveau tel qu’il était à Mitistchi, à Troïtza, à Iaroslav ! Elle voyait son visage, entendait sa voix, répétait leurs paroles, parfois inventait pour elle et pour lui celles qu’ils auraient pu dire.

« Le voilà, il est couché dans le fauteuil, en petite pelisse de velours, la tête appuyée sur sa main maigre, pâle, la poitrine enfoncée, les épaules soulevées ; ses lèvres sont serrées, ses yeux brillent, sur son front pâle paraît et disparaît un pli ; un de ses pieds tremble mais presque imperceptiblement. » Natacha sait qu’il lutte contre des souffrances terribles. « Quelle est cette souffrance ? Pourquoi ? Que ressent-il ? » pense-t-elle. Il a remarqué son attention, il lève les yeux et, sans sourire, se met à parler.

« Une seule chose est affreuse, dit-il, c’est de se lier pour toujours à quelqu’un qui souffre. C’est une souffrance perpétuelle. » Et il pose sur elle un regard scrutateur. Natacha, comme toujours, répond sans prendre le temps de réfléchir. Elle dit : « Cela ne peut durer ainsi. Ce ne sera pas. Vous guérirez tout à fait. »

Maintenant elle le revoyait et éprouvait de nouveau tout ce qu’elle avait éprouvé alors. Elle se souvenait du regard long, triste, sévère à ces paroles, et elle comprit le signe de reproche et de désespoir de ce long regard. « J’ai consenti, se disait maintenant Natacha, que ce serait terrible s’il devait toujours souffrir. Je l’ai dit alors parce que c’eût été terrible pour lui de le comprendre autrement. Il pensait que ce serait terrible pour moi. Il voulait encore vivre, il avait peur de la mort. Et je lui ai dit cela si brutalement, si sottement. Je ne le pensais pas, je pensais à tout autre chose. Si j’avais dit ce que je pensais, j’aurais dit : « Qu’il soit sans cesse mourant devant mes yeux, ce me sera doux en comparaison de ce que je suis maintenant ! Maintenant… il n’y a rien, personne. Le sait-il ? Non. Il ne le sait pas, il ne le saura jamais. Et maintenant il n’y a aucun remède. »

Et de nouveau il lui disait les mêmes paroles, et maintenant, en imagination, Natacha lui répondait autrement. Elle l’arrêtait et disait : « C’est terrible pour vous mais non pour moi. Sachez que sans vous, pour moi, il n’y a rien dans la vie, et souffrir avec vous c’est pour moi le plus grand bonheur. » Et il prenait sa main, la serrait comme il l’avait serrée en cette terrible soirée, quatre jours avant sa mort. En imagination elle lui disait encore d’autres paroles tendres qu’elle aurait pu dire alors et qu’elle disait maintenant :

— « Je t’aime !… Je t’aime… Je t’aime !» disait-elle en se tordant les mains, serrant les dents dans un effort convulsif.

Et une tristesse douce la saisissait, et des larmes paraissaient dans ses yeux. Mais tout à coup elle se demandait : « À qui dis-je cela ? Où est-il et qu’est-il maintenant ? » Et de nouveau tout se voilait, et de nouveau, les sourcils froncés, elle regardait là-bas où il était. Tout à coup il lui sembla pénétrer le mystère…

Mais au moment où elle croyait que se révélait à elle l’incompréhensible, le bruit du loquet de la porte frappa son oreille. Rapidement et sans précaution, l’air effrayé, entra la femme de chambre Douniacha.

— Venez chez monsieur, plus vite, dit Douniacha avec animation. Un malheur avec Piotr Ilitch !…

Une lettre… dit-elle en sanglotant.