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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 55-62).


X

De retour à la chaumière, Pétia trouva Denissov dans le vestibule. Il était ému, inquiet, furieux d’avoir laissé partir Pétia et il l’attendait.

— G’âce à Dieu ! s’écria-t-il. Enfin, g’âce à Dieu ! répéta-t-il en écoutant le récit enthousiaste de Pétia. Que le diable t’empo’te ! À cause de toi je nai pas do’mi ! Nous pou’ons do’mir encore un peu jusqu’au matin.

— Mais non, dit Pétia, je ne veux pas dormir. Je me connais : si je m’endors, tout est fini. Et puis j’ai l’habitude de ne pas dormir avant la bataille.

Pétia resta quelque temps dans l’isba, se rappelant avec joie les détails de son excursion et se représentant vivement ce qui aurait lieu le lendemain. Ensuite, s’étant aperçu que Denissov dormait, il sortit dans la cour.

Là il faisait encore tout à fait sombre. La pluie avait cessé, mais des gouttes tombaient encore des arbres.

Près de la chaumière s’apercevaient les silhouettes noires des huttes des Cosaques et des chevaux attachés ensemble. Derrière l’isba, se trouvaient deux chariots près desquels se tenaient les chevaux, et, dans le ravin, on distinguait la lueur rouge des feux qui s’éteignaient. Tous les Cosaques et les hussards ne dormaient pas encore. Par ci, par là, en même temps que le bruit des gouttes qui tombaient et celui de la mastication des chevaux, on entendait des chuchotements à voix basse.

Pétia sortit du vestibule, regarda autour de lui dans l’obscurité et s’approcha des chariots. Sous un chariot, quelqu’un ronflait, et près de là, des chevaux attelés broyaient de l’avoine. Dans l’obscurité, Pétia reconnut son cheval qu’il appelait Karabah ! bien que ce fût un cheval petit-russien. Il s’approcha de lui :

— Eh bien ! Karabah ! demain nous ferons de la besogne ! dit-il en flairant ses naseaux et l’embrassant.

— Quoi, monsieur, vous ne dormez pas ? demanda le cosaque qui était assis sous le chariot.

— Ah ! Ah ! Likatchov. C’est ton nom, je crois. Moi je viens d’arriver. Nous sommes allés chez les Français. Et Pétia raconta en détail au Cosaque non seulement leur excursion, mais aussi pourquoi ils étaient allés là-bas, pourquoi mieux vaut risquer sa vie que de faire les choses en aveugle.

— Eh ! vous feriez bien de dormir maintenant, dit le Cosaque.

— Non, je suis habitué, répondit Pétia. Et les briquets de vos pistolets ne sont pas encore usés ? J’en ai apporté avec moi. Peut-être en avez-vous besoin ? Alors prends !

Le Cosaque sortit de dessous le chariot afin de mieux voir Pétia.

— Parce que je suis habitué à tout faire avec soin, reprit Pétia. Les autres ne se préparent pas, ils font n’importe comment et après le regrettent. Moi je n’aime pas cela.

— C’est vrai ! fit le Cosaque.

— Tiens encore, mon cher, aiguise-moi mon sabre, il est émouss… (Pétia avait peur de se tromper, il n’avait jamais été repassé). Peut-on le faire ?

— Pourquoi pas ? Sans doute, on peut.

Likatchov se leva, chercha dans son sac et bientôt Pétia entendit le son guerrier de l’acier contre la meule. Il monta sur le chariot et s’assit sur le bord. Le Cosaque, sous le fourgon, aiguisait le sabre.

— Et nos soldats dorment ? dit Pétia.

— Les uns dorment, les autres non.

— Et ce gamin-là, que fait-il ?

— Vissénia ? Il est là-bas dans le vestibule. Il dort de peur. Comme il était content !

Pétia se tut longtemps, écoutant les sons. Des pas se firent entendre : quelqu’un s’avancait dans l’obscurité.

— Qu’est-ce que tu aiguises ? demanda un homme en s’approchant du fourgon.

— C’est pour monsieur, j’aiguise son sabre.

— C’est bon ! dit l’homme que Pétia prit pour un hussard. La coupe est-elle restée chez vous ?

— Voilà, elle est près de la roue.

Le hussard prit la coupe.

— J’espère qu’il va faire bientôt jour, prononca-t-il en bâillant et s’éloignant.

Pétia devait savoir qu’il était dans la forêt, dans le détachement de Denissov, à une verste de la grande route, qu’il était assis sur un chariot pris aux Français autour duquel étaient attachés des chevaux, que sous le fourgon était assis le Cosaque Likatchov qui aiguisait son sabre, que la grande tache noire à droite c’était la chaumière, la tache claire, rouge, à gauche, le bûcher qui s’éteignait, que l’homme qui venait chercher la coupe était un hussard qui voulait boire, mais il ne savait rien et ne voulait rien savoir. Il était dans le royaume magique où il n’y a rien de semblable à la réalité.

La grande tache noire, c’était peut-être la chaumière, mais peut-être la caverne qui menait aux profondeurs mêmes de la terre. La tache rouge était peut-être le feu, peut-être l’oeil d’un énorme monstre. C’était peut-être vrai qu’il était assis sur le fourgon, il se pouvait aussi qu’il fût assis non sur le fourgon, mais sur une grande tour vacillante, du haut de laquelle jusqu’à terre on tomberait toute une journée, un mois…, éternellement. Peutêtre que sous le fourgon était accroupi un simple Cosaque Likatchov, mais possible que ce fût l’homme le meilleur, le plus extraordinaire, le plus courageux au monde, et que nul ne connaissait. C’était peut-être un hussard venu chercher de l’eau qui descendait dans le ravin, mais peut-être était-il déjà disparu à jamais complètement ; peut-être même ne l’avait-il pas vu.

Qu’importe ce que voyait Pétia, maintenant, rien ne l’étonnait. Il était dans le royaume magique où tout est possible. Il regarda le ciel. Le ciel était aussi féerique que la terre. Il s’éclairait, et, sur les sommets des arbres, des nuages couraient rapidement et semblaient découvrir les étoiles. Parfois le ciel paraissait se nettoyer complètement, il était pur et sombre. Parfois ces taches noires paraissaient être des nuages ; parfois le ciel semblait se soulever très haut, très haut au-dessus de la tête, ou parfois descendre si bas qu’on pouvait le saisir avec la main. Pétia commençait à fermer les yeux et à se pencher. Des gouttes tombaient, les conversations à voix basses continuaient, les chevaux s’ébrouaient et se battaient, quelqu’un ronflait.

Zzzzz, sifflait le sabre aiguisé. Et tout à coup Pétia entendait un chœur harmonieux chantant un hymne inconnu, solennel, doux.

Pétia était musicien comme Natacha et beaucoup plus que Nicolas, mais il n’avait jamais étudié la musique, aussi les motifs qui lui venaient spontanément en tête étaient-ils pour lui particulièrement neufs et attrayants. La musique était de plus en plus haute. Les motifs grandissaient, passaient d’un instrument à l’autre : c’était ce qu’on appelle une fugue, bien que Pétia n’eût pas la moindre idée de ce qu’est la fugue. Chaque instrument, tantôt semblable au violon, tantôt à la clarinette, mais plus parfait et plus pur, jouait son motif, et, sans l’achever, se confondait avec un autre qui commençait presque avec les mêmes notes, puis avec un troisième, un quatrième ; tous se confondaient en un seul, se séparaient de nouveau, se reconfondaient tantôt en un motif solennel comme un air d’église, tantôt en un motif brillant, clair, victorieux.

« Ah ! mais ça ! je rêve ? se dit Pétia en se penchant en avant. Ce sont mes oreilles. C’est peut-être une musique. Eh bien, joue encore, musique, joue ! »

Il ferma les yeux. De divers côtés, dans le lointain, des sons tremblants commençaient à s’accorder, à se dissiper, à se confondre, et de nouveau tous se réunissaient en un même hymne doux et solennel. « Ah, c’est charmant ! Qu’est-ce que c’est ? Tant que je veux, et comme il me plaît… » se dit Pétia. Il essayait de diriger cet immense chœur instrumental.

« Eh bien ! Plus bas, plus bas, attention maintenant ! » Et les sons lui obéissaient. « Eh bien ! Maintenant, plus large, plus gai. Encore plus gai, plus joyeux ! » Et de la profondeur inconnue s’élevaient des sons grandissants, solennels.

« Eh bien ! Les voix, ensemble ! » ordonnait Pétia.

D’abord, de loin, s’entendaient des voix d’hommes, ensuite des voix de femmes. Les sons grandissaient dans un effort régulier, solennel.

Pétia était effrayé et heureux de leur beauté surnaturelle.

Les chants se confondaient avec une marche régulière, imposante ; les gouttes tombaient et zzzzz, le sabre s’aiguisait, de nouveau les chevaux se battaient, s’ébrouaient, sans interrompre le chœur et se confondant avec lui.

Pétia ne savait combien de temps cela durait. Il avait du plaisir, et il s’étonnait et regrettait seulement de n’avoir personne avec qui le partager.

La voix sympathique de Likatchov l’éveilla :

— Votre Seigneurie, c’est prêt ! Vous couperez les Français en deux !

Pétia s’éveilla.

— Déjà le jour ! Vraiment il fait jour ! s’écria-t-il.

Les chevaux, qu’on ne voyait pas auparavant, commençaient à être distincts jusqu’à la queue, et, à travers les branches nues, montait une lueur blanchâtre. Pétia se secoua, bondit, tira de sa poche un rouble et le donna à Likatchov. Il examina son sabre, le brandit dans l’air et le glissa dans le fourreau.

Les Cosaques détachaient les chevaux, bouclaient les courroies.

— Voilà notre commandant, dit Likatchov.

Denissov sortit de la chaumière, appela Pétia et ordonna de se préparer.