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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 63-68).


XI

Rapidement, dans la demi-obscurité, on détachait les chevaux, on serrait les courroies, on se groupait en détachements. Denissov, debout près de la chaumière, donnait les derniers ordres. L’infanterie, avec les piétinements de centaines de pieds, passa devant, sur la route et disparut rapidement parmi les arbres, dans la brume qui précède l’aurore.

Le capitaine donnait des ordres aux Cosaques.

Pétia tenait son cheval par la bride, attendant avec impatience l’ordre de monter. Son visage lavé à l’eau fraîche et surtout ses yeux brillaient, un frisson parcourait son dos et, dans tout son corps, quelque chose tremblait rapidement, régulièrement.

— Eh bien ! Chez vous, tout est-il p’êt ? demanda Denissov. Donnez des chevaux !

On amena les chevaux. Denissov se fâcha après le Cosaque parce que la sangle était lâche et monta à cheval tout en le réprimandant.

Pétia saisit l’étrier. Le cheval, comme toujours, voulut lui mordre la jambe, mais Pétia sauta rapidement en selle, tout en jetant un coup d’œil sur le hussard qui, dans l’obscurité, s’approchait de Denissov.

— Vassilitch Feodorovitch, vous me confierez quelque chose ? Je vous en prie… au nom de Dieu… dit-il.

Denissov semblait avoir oublié l’existence de Pétia : il le regarda.

— Je te demande une chose, fit-il sévèrement ; d’obéi’ et de ne t’avancer nulle pa’t.

Pendant tout le trajet, Denissov ne dit pas un mot de plus à Pétia et resta silencieux.

Quand ils arrivèrent à la lisière de la forêt, dans les champs, il commençait à faire jour.

Denissov dit quelque chose à voix basse au capitaine et les Cosaques dépassèrent Pétia et Denissov.

Quand tous furent devant, Denissov poussa son cheval et descendit la côte. Les chevaux, en s’appuyant sur l’arrière-train et glissant, descendirent avec leurs cavaliers dans le creux. Pétia était à côté de Denissov ; le frisson qui agitait son corps augmentait toujours. Il faisait de plus en plus clair, seul le brouillard cachait les objets lointains.

Arrivé en bas, Denissov se retourna vers le Cosaque qui était près de lui et lui fit un signe de tête.

— Le signal ! prononça-t-il.

Le Cosaque leva la main et le coup éclata.

Au même moment s’entendirent les pas des chevaux qui s’élancaient en avant, puis encore des coups, et, de divers côtés, des cris.

Dès qu’éclatèrent les premiers sons des pas et des cris, Pétia, frappant son cheval, sans obéir à Denissov qui criait après lui, galopa en avant bride abattue. À Pétia, dès qu’éclata le premier coup, il sembla qu’il faisait clair comme en plein jour. Il s’approcha du pont. Devant, sur la route, galopaient les Cosaques. Sur le pont il se heurta à un Cosaque en retard et s’élança plus loin. Devant lui, des gens quelconques, probablement des Français, couraient de chaque côté de la route ; l’un d’eux tomba dans la boue sous les pieds du cheval de Pétia. Des Cosaques étaient près d’une isba. Du milieu de la foule s’entendit tout à coup un cri terrible. Pétia s’élança vers cette foule et, la première chose qu’il vit, ce fut le visage pâle d’un Français, la mâchoire inférieure tremblante, qui retenait la hampe d’une pique dirigée contre lui.

— Hourra !… Enfants !… Les nôtres ! cria Pétia dont le cheval, les brides flottantes, courait en avant dans la rue.

En avant, des coups éclataient. Les Cosaques, les hussards et les prisonniers russes déguenillés qui couraient des deux côtés de la route, tous poussaient à haute voix des cris incohérents. Un brave Français en capote bleue, sans képi, le visage rouge, les sourcils froncés, se défendait des hussards avec sa baïonnette. Quand Pétia arriva près de lui, il était déjà achevé : « Encore en retard ! » se dit Pétia, et il galopa plus loin, vers l’endroit d’où venaient des coups fréquents. Les coups éclataient dans la cour de cette maison seigneuriale, où, la nuit précédente, il était allé avec Dolokhov. Les Français s’étaient cachés derrière la haie très épaisse du jardin aux nombreux bosquets et, tiraient sur les Cosaques. Près des portes cochères, Pétia, dans la fumée de la poudre, aperçut Dolokhov, le visage pâle, verdâtre, et qui criait quelque chose à ses soldats.

— Fais un détour. Attendez l’infanterie ! cria-t-il quand Pétia s’approcha de lui.

— Attendre ! Hourra !… s’écria Pétia, et, sans perdre un moment, il galopa vers cet endroit d’où venaient les coups et où la fumée de la poudre était la plus épaisse.

Une salve de détonations éclata, des balles sifflèrent et allèrent frapper quelque chose.

Les Cosaques et Dolokhov s’élancèrent derrière Pétia dans la porte cochère de la maison. Une fumée épaisse entourait les Français ; les uns, jetant leurs armes, sortaient des buissons et se rendaient aux Cosaques ; d’autres s’enfuyaient sur la montagne ou vers l’étang. Pétia galopait autour de la cour seigneuriale et, au lieu de tenir les guides, il agitait étrangement et rapidement les deux mains, glissant de plus en plus d’un côté de la selle. Le cheval se heurta contre un bûcher qui venait de s’éteindre et Pétia tomba lourdement sur la terre humide. Les Cosaques virent que ses bras et ses jambes s’agitaient rapidement pendant que sa tête restait immobile : une balle lui avait traversé le cerveau.

Après avoir parlé à l’officier supérieur français qui était sorti de la maison, un mouchoir blanc au bout de l’épée, et avait déclaré qu’il se rendait, Dolokhov descendit de cheval et s’approcha de Pétia étendu immobile, les bras écartés.

— Fini ! dit-il en fronçant les sourcils, et il alla dans la porte cochère à la rencontre de Denissov qui arrivait.

— Tué ! s’écria Denissov en apercevant de loin le corps de Pétia dans une attitude qu’il connaissait pour celle d’un mort.

— Fini ! répéta Dolokhov qui semblait prendre plaisir à prononcer ce mot. Puis il s’approcha rapidement des prisonniers que les Cosaques, descendus de cheval, entouraient. — Pas de prisonniers ! cria-t-il à Denissov.

Denissov ne répondit point, il s’approcha de Pétia, descendit de cheval, et, de ses mains tremblantes, tourna vers lui le visage souillé de sang et de boue, déjà pâle.

« Je suis habitué aux choses douces… Un excellent raisin sec… Prenez tout… » se rappela-t-il.

Les Cosaques qui étaient tout occupés entendirent des sons semblables à un aboiement : c’était Denissov qui sanglotait… Il se détourna rapidement, s’approcha de la haie et s’y appuya.

Parmi les prisonniers russes délivrés par Dolokhov et Denissov, se trouvait Pierre Bezoukhov.