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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 417-424).


XI

Le 6 octobre, le matin de bonne heure, Pierre sortit de la baraque et s’arrêta près de la porte à jouer avec un petit chien long, gris, aux pattes courtes et torses, qui tournait autour de lui. Ce petit chien vivait dans la baraque, passait la nuit avec Karataïev, mais parfois il s’en allait quelque part dans la ville puis revenait. Il n’avait, probablement, jamais eu de maître et maintenant encore, il n’appartenait à personne et n’avait pas de nom. Les Français l’appelaient Azor, les soldats, Fingalka ; Karataïev et les autres l’appelaient Siény, parfois Visly. Ce fait de n’appartenir à personne et son manque de nom et même de race et de couleur définie ne semblaient pas gêner autrement le petit chien grisâtre, à la queue touffue, toujours dressée ; ses pattes tortues le servaient si bien que parfois, négligeant l’emploi de l’une d’elles, il en levait gracieusement une — de derrière — et fort habilement courait sur trois pattes. Tout était pour lui sujet de plaisir : tantôt, poussant des cris de joie, il se roulait sur le dos, tantôt se chauffait au soleil, l’air pensif et grave, tantôt sautillait en jouant avec un copeau ou une paille.

Le vêtement de Pierre se composait maintenant d’une chemise sale, déchirée, seul reste de son habillement d’autrefois, d’un pantalon de soldat, ficelé aux chevilles avec de petites cordes, suivant le conseil de Karataïev, d’un cafetan et d’un bonnet de paysan.

Pendant ce temps, Pierre avait beaucoup changé physiquement : il ne paraissait plus gros, bien qu’il eût toujours le même aspect robuste, héréditaire dans sa famille : une barbe et des moustaches couvraient la partie inférieure de son visage ; de longs cheveux ébouriffés, pleins de poux, se bouclaient sous son bonnet ; l’expression des yeux était assurée et calme comme jamais ne l’avait eue Pierre. La lassitude qui s’exprimait auparavant dans le regard avait fait place à l’énergie prête à l’action et à la résistance ; ses pieds étaient nus.

Pierre regardait tantôt en bas, sur les champs où le matin se montraient beaucoup de chariots et d’hommes à cheval, tantôt dans le lointain, derrière le fleuve, tantôt le petit chien qui feignait de vouloir mordre pour tout de bon, tantôt ses pieds nus qu’il mettait avec plaisir dans diverses positions, remuant les orteils sales ; et chaque fois qu’il regardait ses pieds nus, un sourire de contentement et d’animation passait sur son visage. La vue de ses pieds nus lui rappelait tout ce qu’il avait vécu et compris ces derniers temps, et ce souvenir lui était agréable.

Depuis déjà quelques jours le temps était doux, clair, avec une petite gelée matinale qu’on appelle en Russie l’été des femmes. Dehors, au soleil, il faisait chaud, et cette chaleur, unie à la gelée du matin qu’on sentait encore dans l’air, était particulièrement agréable.

Sur tout, sur les objets lointains comme sur les plus proches, était répandu ce brillant de cristal qui n’apparaît qu’en cette période de l’automne. De loin on voyait la Montagne des Moineaux, avec le village, l’église et la grande maison blanche, et les arbres nus, le sable, les pierres, les toits, la flèche verte de l’église et les coins de la maison lointaine, blanche, tout cela se dessinait par une ligne ferme dans l’air transparent.

De près on voyait les ruines de la maison seigneuriale à demi brûlée, occupée par les Français, et les buissons de lilas encore verts qui poussaient dans le jardin. Et même cette masse ruinée, souillée, repoussante de laideur par un temps gris, maintenant, dans la clarté brillante, immobile, semblait belle et imposante.

Un caporal français, déboutonné, en bonnet, une courte pipe entre les dents, sortit du coin de la baraque, et, en clignant des yeux amicalement, s’approcha de Pierre.

Quel soleil, hein ? monsieur Kiril (tous appelaient ainsi Pierre, familièrement). On dirait le printemps.

Et le caporal s’appuya contre la porte et proposa à Pierre une pipe, bien que Pierre n’en acceptât jamais.

Si l’on marchait par un temps comme celui-là… commença-t-il.

Pierre l’interrogea sur ce qui se disait de l’attaque ; le caporal raconta que presque toutes les troupes partaient et que ce jour-là on devait donner l’ordre concernant les prisonniers.

Dans la baraque où logeait Pierre, un des soldats, Sokolov, était mortellement malade, et Pierre dit au caporal qu’il faudrait donner quelque ordre à ce sujet. Le caporal rassura Pierre, lui dit que pour les malades il y avait les ambulances et les hôpitaux, qu’un ordre serait donné, et, qu’en général, tout ce qui pouvait arriver était prévu par les chefs.

Et puis, monsieur Kiril, vous n’avez qu’à dire un mot au capitaine, vous savez. Oh, c’est un… qui n’oublie jamais rien. Dites-le au capitaine quand il fera sa tournée, il fera tout pour vous.

Le capitaine dont parlait le caporal, souvent causait longuement à Pierre et se montrait très bienveillant pour lui.

Vois-tu, Saint-Thomas, qu’il me disait l’autre jour, Kiril est un homme qui a de l’instruction, qui parle français ; c’est un seigneur russe qui a eu des malheurs, mais c’est un homme. Et il s’y entend, le… S’il demande quelque chose, qu’il me le dise, il n’y a pas de refus. Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l’instruction et les gens comme il faut. C’est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril. Dans l’affaire de l’autre jour, si ce n’était grâce à vous, cela aurait mal fini.

Le caporal bavarda encore quelque temps, puis s’en alla. (L’affaire arrivée récemment et à laquelle le caporal avait fait allusion, c’était une querelle entre les prisonniers et les Français, dans laquelle Pierre réussit à calmer ses compagnons.) Quelques prisonniers, ayant su que Pierre causait avec le caporal, demandèrent aussitôt ce qu’il avait dit. Pendant que Pierre racontait ce que le caporal lui avait dit sur la sortie, un soldat français, maigre, jaune, déguenillé, s’avança à la porte de la baraque. Portant son doigt à son front d’un mouvement rapide et timide, en signe de salut, il s’adressa à Pierre et lui demanda si dans cette baraque se trouvait le soldat Platocha, à qui il avait donné à coudre une chemise.

Une semaine auparavant, les Français avaient reçu de la toile et des outils de cordonnerie et ils avaient donné à faire des chemises et des bottes aux soldats prisonniers.

— Elle est prête, elle est prête, mon petit, dit Karataïev en sortant et portant une chemise pliée soigneusement.

À cause de la chaleur et pour la commodité du travail, Karataïev était seulement en caleçon et chemise déchirée, noire comme la terre. Ses cheveux, à la mode des ouvriers, étaient retenus par une ficelle, et son visage rond semblait encore plus rond et plus sympathique.

— L’exactitude c’est le principal dans chaque affaire. Je t’ai dit pour vendredi, c’est prêt, dit Platon en souriant et dépliant la chemise qu’il avait faite.

Le Français regardait autour de lui d’un air inquiet ; enfin, vainquant son hésitation, il ôta rapidement l’uniforme et prit la chemise. Sous l’uniforme il n’avait pas de chemise, son corps nu, jaune, maigre, était couvert d’un long gilet à petites fleurs couleur de suie, à cause de la saleté. Le Français paraissait avoir peur qu’on ne se moquât de lui, hâtivement il enfila la chemise. Aucun des prisonniers ne souffla mot.

— Voilà, c’est juste ! ajouta Platon en tirant la chemise.

Le Français, passant la tête et les bras, sans lever les yeux, regardait la chemise qui était sur lui et en examinait les coutures.

— Quoi, mon petit, ce n’est pas un atelier ici, il n’y a pas d’outils, sans outils on ne peut pas tuer même un porc [1] ? fit Platon avec un sourire tendre, évidemment satisfait de son propre travail.

C’est bien, c’est bien, merci, mais vous devez avoir de la toile de reste, dit le Français.

— Ce sera encore mieux si tu la mets sur la peau, dit Karataïev en continuant à se réjouir de son œuvre. Voilà, ça sera bon et agréable…

Merci, merci, mon vieux, le reste… répéta le Français en souriant, — et tirant un papier monnaie il le remit à Karataïev, — mais le reste

Pierre voyait que Platon ne voulait pas comprendre ce que disait le Français, et, sans se mêler à la conversation, il le regardait. Karataïev remercia pour l’argent et continua d’admirer son travail. Le Français insistait sur le reste ; il demanda à Pierre de traduire ce qu’il disait.

— Pourquoi diable veut-il le reste ! dit Karataïev. Ça me ferait de superbes chaussons. Mais que Dieu le bénisse. Et Karataïev, le visage soudain changé et triste, tira de son gousset le reste puis, sans regarder le Français, le lui donna.

— Heu ! fit Karataïev en s’éloignant.

Le Français examina la toile, devint pensif, regarda interrogativement Pierre et comme s’il voyait en lui quelque chose :

Platocha, dites donc, Platocha ! dit-il tout à coup d’une voix perçante, en rougissant. Gardez pour vous, dit-il en donnant le reste ; puis il s’en alla.

— Voilà ! fit Karataïev en hochant la tête. On dit que ce ne sont pas des chrétiens. Ils ont quand même une âme ! Les vieux disaient : la main en sueur est très large, la main sèche est avare. Il est nu lui et quand même, il l’a donné. Karataïev sourit pensivement en regardant le reste et se tut un moment : — Des chaussons de première qualité, mon ami ! Et il rentra dans la baraque.

  1. Proverbe russe. (N. d. T.)