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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 283-288).


XI

Une heure plus tard, Douniacha apporta à la princesse la nouvelle que Drone, selon son ordre, avait réuni tous les paysans près de la grange, et qu’ils désiraient parler à la maîtresse.

— Mais je ne les ai point fait appeler, j’ai seulement dit à Drone de leur distribuer du blé.

— Surtout, au nom de Dieu, princesse, petite mère, donnez l’ordre de les chasser et n’allez pas les trouver. Tout cela, c’est de la fourberie. Iakov Alpatitch arrivera et nous partirons… Et vous, ne faites…

— Quelle fourberie ? demanda la princesse étonnée.

— Je sais. Écoutez-moi seulement, au nom de Dieu. Voilà, voulez-vous interroger la vieille bonne ? On dit qu’ils ne veulent pas partir comme vous le leur avez ordonné.

— Tu dois confondre, ce n’est pas cela… Je n’ai jamais ordonné de partir, observa la princesse Marie. Appelle Drone.

Drone vint confirmer les paroles de Douniacha : les paysans étaient venus sur l’ordre de la princesse.

— Mais je ne les ai pas fait appeler ; tu leur as probablement mal transmis mes paroles. Je t’ai dit seulement de leur distribuer du blé.

Drone soupira et ne dit mot.

— Si vous l’ordonnez ils s’en iront, fit-il.

— Non, non, j’irai les trouver.

Malgré les supplications de Douniacha et de la vieille bonne, la princesse Marie sortit sur le perron. Drone, Douniacha, la vieille bonne et Mikhaïl Ivanitch la suivirent.

— « Ils pensent sans doute que je leur offre le blé pour qu’ils restent ici, tandis que je partirai en les laissant à la merci des Français. Je leur promettrai du travail dans notre domaine, près de Moscou, le logement. Je suis convaincue qu’André, à ma place, ferait encore plus, » pensait-elle pendant que dans le crépuscule, elle s’approchait de la foule qui se tenait près de la grange. La foule se serra, s’agita ; les têtes se découvrirent rapidement. La princesse Marie, les yeux baissés et en s’empêtrant les pieds dans sa robe, s’approcha très près d’eux. Tant d’yeux jeunes et vieux étaient fixés sur elle, il y avait tant de visages divers que la princesse Marie ne vit personne, et, en sentant la nécessité de parler à tout ce monde, elle ne savait comment faire. Mais de nouveau la conscience d’être la représentante de son père et de son frère, lui donna des forces et, hardiment, elle se mit à parler.

— Je suis très heureuse que vous soyez venus, dit-elle sans lever les yeux et sentant son cœur battre rapidement et avec force, Drone m’a dit que la guerre vous a ruinés. C’est notre malheur commun, mais je n’épargnerai rien pour vous venir en aide. Je pars moi-même à cause du danger… l’ennemi est très près… parce que… Je vous donne tout, mes amis… Je vous prie de prendre tout… tout notre blé, pour qu’il n’y ait point de misère parmi vous. Si l’on vous a dit que je vous donne du blé à condition que vous restiez ici, ce n’est pas vrai. Au contraire, je vous demande de partir avec tous vos biens, dans notre village près de Moscou ; là-bas je prends tout sur moi et je vous promets que vous aurez le nécessaire. On vous donnera des logis et du pain.

La princesse s’arrêta. Dans la foule on n’entendit que des soupirs.

— Je ne le fais pas de moi-même, continua-t-elle, je le fais au nom de feu mon père qui était pour vous un bon maître, et au nom de mon frère et de son fils.

Elle s’arrêta de nouveau. Personne ne rompit le silence.

— Notre malheur est commun et nous partagerons tout également. Tout ce qui est à moi est à vous, dit-elle en regardant les visages qui se trouvaient devant elle. Tous les yeux la regardaient, avec la même expression dont elle ne pouvait comprendre la signification. Était-ce la curiosité, le dévouement, la reconnaissance ou l’effroi et la méfiance ? mais tous les visages avaient même expression.

— Nous sommes très contents de vos faveurs, seulement il ne faut pas que nous prenions le blé des maîtres, dit une voix, derrière.

— Mais pourquoi ? demanda la princesse.

Personne ne répondit et la princesse Marie, parcourant du regard la foule, remarqua que maintenant tous les yeux se baissaient dès qu’elle les rencontrait.

— Mais pourquoi ne voulez-vous pas ? répéta-t-elle. Personne ne répondit.

La princesse Marie se sentait gênée de ce silence ; elle tâchait de saisir un regard quelconque.

— Pourquoi ne parlez vous pas ? demanda-t-elle à un vieillard qui, appuyé sur un bâton, se tenait devant elle. Dis si tu penses qu’il faille encore autre chose. Je ferai tout, dit-elle en saisissant son regard. Mais lui, comme s’il eût été fâché de cette circonstance, baissa tout à fait la tête et prononça :

— Pourquoi consentir ; nous n’avons pas besoin de blé.

— Eh quoi ! faut-il que nous quittions tout ? — Nous ne sommes pas d’accord… Nous n’y consentons pas. — Nous te plaignons, mais nous ne voulons pas, nous ne donnerons pas. — Fais toi-même, — entendait-on de divers côtés de la foule.

Et de nouveau, sur tous les visages de cette foule se montrait la même expression, mais maintenant ce n’était sûrement pas une expression de curiosité et de reconnaissance, mais l’expression d’une décision furieuse.

— Vous n’avez sans doute pas compris, objecta la princesse Marie, avec un sourire triste. — Pourquoi ne voulez-vous pas partir ? Je vous promets de vous installer, de vous nourrir, et ici, l’ennemi vous ruinera…

Mais les voix de la foule étouffèrent sa voix.

— Nous ne consentons pas ! Qu’il nous ruine ! Nous n’acceptons pas ton blé ! Nous ne consentons pas !

La princesse Marie tâchait de nouveau de saisir un regard de la foule, mais pas un seul n’était fixé sur elle. Les yeux l’évitaient évidemment. Elle se sentit gênée, mal à l’aise.

— Et voilà ! Elle a proposé habilement. Va derrière elle et dans la forteresse ! Ruine la maison et va à la corvée ! Comment donc ! Moi je vous donnerai du blé ! disaient des voix dans la foule.

La princesse Marie, en baissant la tête gravit le perron et entra dans la maison. Après avoir répété à Drone l’ordre de préparer pour demain les chevaux pour le départ, elle se retira dans sa chambre et y resta seule avec ses pensées.