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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 289-292).


XII

Cette nuit-là, pendant longtemps la princesse Marie resta assise près de la fenêtre ouverte de sa chambre à écouter les sons des conversations des paysans qui arrivaient du dehors. Mais elle ne pensait pas à eux. Elle sentait qu’elle aurait beau penser à eux, elle ne pourrait les comprendre. Elle pensait toujours à la même chose : à son malheur qui maintenant, après cet aperçu des soucis présents, était déjà devenu pour elle le passé. Maintenant, elle pouvait déjà se souvenir, elle pouvait pleurer et prier. Avec le coucher du soleil le vent s’était apaisé. La nuit était calme et fraîche. À minuit les voix commencèrent à se taire. Le coq chanta ; derrière les tilleuls la pleine lune commença à se montrer. Un brouillard rosé, frais, se soulevait, et sur le village et la maison s’établissait le silence.

L’un après l’autre passaient devant elle les tableaux du passé récent — de la maladie et des derniers moments de son père, et, avec une joie triste, elle s’arrêtait maintenant à ces images, chassant de soi avec horreur seul le dernier tableau, celui de sa mort, qu’elle ne se sentait pas la force de contempler, même en imagination, à cette heure douce et mystérieuse de la nuit. Et ce tableau se présentait à elle avec tant de clarté et de détails qu’il lui semblait tantôt le présent, tantôt le passé, tantôt l’avenir.

Tantôt elle se rappelait vivement le moment où il avait eu l’attaque, quand on l’avait traîné sous les bras dans le jardin de Lissia-Gorï, quand il murmurait quelque chose sur ses lèvres débiles, quand il remuait ses sourcils blancs et la regardait inquiet et timide. « Il voulait alors me dire ce qu’il m’a dit le jour de sa mort. Il pensa toujours ce qu’il m’a dit », songeait la princesse Marie, et, avec de cruels détails elle se rappelait cette nuit à Lissia-Gorï, la veille de l’attaque, quand elle pressentait un malheur et restait près de lui, malgré lui. Elle ne dormait pas et la nuit, sur la pointe des pieds, elle descendait en bas, s’approchait de la porte du jardin d’hiver où cette nuit restait son père, et écoutait sa voix. Lui, d’une voix souffrante, fatiguée causait avec Tikhone. Il disait quelque chose sur la Crimée, sur les nuits chaudes, sur l’impératrice. On voyait qu’il avait envie de causer. « Et pourquoi ne m’a-t-il pas appelée ? Pourquoi ne m’a-t-il pas permis d être ici, à la place de Tikhone, pensait alors et maintenant la princesse Marie. Maintenant il ne racontera jamais à personne ce qui était dans son âme. Déjà ne reviendra jamais, ni pour lui ni pour moi, ce moment où il pourrait dire tout ce qu’il voudrait et où moi, et non Tikhone, je l’écouterais et le comprendrais ? »

«Pourquoi ne suis-je pas entrée alors dans la chambre ? pensa-t-elle. Il m’aurait peut-être dit ce qu’il m’a dit le jour de sa mort.

» Même cette nuit, dans la conversation avec Tikhone, il me nomma deux fois. Il voulait me voir et moi j’étais derrière la porte.

» C’était triste, pénible pour lui de parler avec Tikhone qui ne le comprenait pas.

» Je me rappelle qu’il causait de Lise comme d’une vivante, il avait oublié qu’elle était morte, et Tikhone lui rappelait que déjà elle n’était plus. Alors il a crié : « Imbécile ! »

» Il avait de la peine. À travers la porte j’ai entendu comment, en grommelant, il s’allongea sur le lit et cria haut : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » Pourquoi ne suis-je pas entrée alors ? Que m’aurait-il fait ? Que risquais-je ? Peut-être eût-il été consolé et m’eût-il dit ce mot. »

Et la princesse Marie prononça à haute voix le mot tendre que lui avait dit son père le jour de sa mort : « Petite… âme ! » Elle le répéta et des sanglots soulagèrent son âme. Elle voyait maintenant, devant elle, son visage, et ce n’était pas celui qu’elle avait toujours connu, mais un visage timide, faible, qu’elle voyait doux pour la première fois, avec toutes ses rides, tous ses détails, quand elle s’inclinait vers son bonnet pour entendre ce qu’il disait.

« Petite âme ! » répétait-elle. « Que pensait-il en disant ce mot ? Que pense-t-il maintenant ? » se demanda-t-elle tout à coup.

Et en réponse, elle le voyait devant elle, avec la même expression qu’avait dans le cercueil son visage bandé d’un mouchoir blanc ; et cette horreur qui l’avait saisie quand elle l’avait touché et s’était convaincue que non seulement ce n’était pas lui mais quelque chose de repoussant et de mystérieux, la saisissait maintenant. Elle voulait penser à autre chose, elle voulait prier, mais ne pouvait le faire. Les yeux grands ouverts elle regardait le clair de lune et l’ombre ; elle avait peur de voir d’un moment à l’autre, le visage mort, et elle sentait que le silence qui régnait sur la maison et dans la maison la paralysait.

— Douniacha ! chuchota-t-elle. Douniacha ! s’écria-t-elle d’une voix sauvage, et, s’arrachant du silence, elle courut vers la chambre des bonnes, au-devant de la vieille bonne et des jeunes qui accouraient chez elle.