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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 273-282).


X

Après les funérailles de son père, la princesse Marie s’était enfermée dans sa chambre et ne laissait entrer personne. La femme de chambre s’approcha de la porte pour dire qu’Alpatitch était venu demander des ordres pour le départ (c’était avant la conversation d’Alpatitch avec Drone). La princesse Marie se leva du divan sur lequel elle était allongée et, à travers la porte fermée, dit que pour le moment elle ne partait pas et qu’on la laissât tranquille. Les fenêtres de la chambre où se tenait la princesse Marie donnaient à l’ouest. Elle était allongée sur le divan, le visage vers le mur et touchait des doigts les boutons de l’oreiller de cuir ; elle ne voyait que cet oreiller et ses idées vagues étaient concentrées sur une seule chose : elle pensait à l’irrévocabilité de la mort et à la noirceur de son âme qu’elle n’avait pas vue jusqu’ici et qui s’était montrée pendant la maladie de son père. Elle voulait mais n’osait prier. Dans son état d’âme présent, elle n’osait s’adresser à Dieu. Elle resta étendue longtemps dans la même position.

Le soleil se couchait de l’autre côté de la maison et, de ses rayons obliques, vespéraux, à travers les fenêtres ouvertes, éclairait la chambre et la partie de l’oreiller que regardait la princesse Marie. Tout à coup, la marche de ses idées s’arrêta. Inconsciemment elle se souleva, arrangea ses cheveux, se leva et s’approcha de la fenêtre, respirant malgré elle la fraîcheur d’un soir clair, sans vent. « Oui, maintenant, c’est facile pour toi d’admirer le crépuscule ! Il n’est plus déjà et personne ne t’en empêchera, » se dit-elle. Elle s’assit sur une chaise et appuya la tête contre la fenêtre.

Quelqu’un, d’une voix tendre et douce, l’appela du côté du jardin et lui baisa la tête. Elle se retourna. C’était mademoiselle Bourienne, en robe noire garnie de crêpe. Elle s’approcha doucement de la princesse Marie, l’embrassa en soupirant et aussitôt se mit à pleurer. La princesse Marie se retourna vers elle. Tous ses ennuis avec elle, sa jalousie pour elle revenaient à la princesse Marie. Elle se rappelait aussi, que lui, les derniers temps, était changé vis-à-vis de mademoiselle Bourienne, ne pouvait plus la voir et alors combien étaient injustes les reproches qu’elle lui faisait en son âme. Est-ce que j’ai le droit de juger quelqu’un, moi qui désirais sa mort ? » pensa-t-elle.

La princesse Marie se représentait vivement la situation de mademoiselle Bourienne qui, les derniers temps, était tenue à l’écart de sa société, bien que dépendante d’elle, et vivait dans la maison comme une étrangère.

Elle la plaignait. Elle la regarda doucement, interrogativement et lui tendit la main.

Aussitôt mademoiselle Bourienne se mit à pleurer, à baiser la main de la princesse, à parler de la douleur qui les avait atteintes toutes les deux. La seule consolation à sa douleur, disait-elle, c’est que la princesse lui permît de la partager avec elle. Elle disait que tous les malentendus d’autrefois devaient disparaître devant la grande douleur, qu’elle se sentait pure devant tous, qu’il voyait de là son affection et sa reconnaissance. La princesse écoutait ces paroles sans comprendre ; mais en même temps elle la regardait et écoutait les sons de sa voix.

— Votre situation est doublement terrible, chère princesse, dit mademoiselle Bourienne après un court silence. Je comprends que vous ne puissiez penser à vous, mais moi, à cause de mon amitié pour vous, je dois le faire. — Avez-vous vu Alpatitch ? Vous a-t-il parlé du départ ?

La princesse Marie ne répondit pas. Elle ne comprenait pas qui devait partir et où. « Peut-on maintenant entreprendre quelque chose, penser à quelque chose ? N’est-ce pas indifférent ? » Et elle ne répondait pas.

— Savez-vous, chère Marie, que nous sommes en danger, que nous sommes entourés des Français ; qu’il est dangereux de partir maintenant ? Si nous partons, il est presque sûr que nous serons faites prisonnières et Dieu sait…

La princesse Marie regardait son amie sans comprendre ce qu’elle disait.

— Ah ! si l’on savait comme tout m’est égal maintenant ! dit-elle. Je ne désire pour rien au monde m’éloigner de lui… Alpatitch m’a dit quelque chose à propos du départ… Parlez-en avec lui, moi, je ne puis et ne veux m’occuper de rien, de rien.

— Je lui ai parlé ; il espère que nous pourrons partir demain, mais je pense que maintenant il serait préférable de rester ici, dit mademoiselle Bourienne, parce que avouez, chère Marie, qu’il serait terrible de tomber en route entre les mains des soldats ou des paysans révoltés.

Mademoiselle Bourienne tira de son réticule la déclaration (pas sur du papier russe ordinaire) du général français Rameau, disant aux habitants de ne pas quitter leurs maisons et qu’ils seraient protégés par les autorités françaises ; elle la tendit à la princesse.

Je pense qu’il vaudrait mieux s’adresser à ce général, dit mademoiselle Bourienne, et je suis sûre qu’il vous sera rendu le respect qui vous est dû.

La princesse Marie lut le papier ; des sanglots nerveux tiraient son visage.

— Par qui avez-vous reçu cela ? demanda-t-elle ?

— Probablement qu’à mon nom on a vu que je suis Française, répondit mademoiselle Bourienne en rougissant.

La princesse Marie, le papier à la main, s’éloigna de la fenêtre et, le visage pâle, sortit de la chambre et alla dans l’ancien cabinet du prince André.

— Douniacha, appelle Alpatitch, Dronouchka, quelqu’un, et dis à Amélie Carlovna qu’elle ne vienne pas près de moi, ajouta-t-elle en entendant la voix de mademoiselle Bourienne.

— Partir, partir au plus vite ! dit la princesse Marie, terrifiée à la pensée qu’elle pourrait rester ici entre les mains des Français.

« Si le prince André me savait au pouvoir des Français ! S’il savait que moi, la fille du prince Nicolas Andréiévitch Bolkonskï, je demande protection au général Rameau et accepte sa générosité ! » Cette pensée lui faisait horreur, la faisait trembler, rougir et éprouver des accès de colère et d’indignation qu’elle n’avait pas encore ressentis.

Tout ce qui était pénible et principalement blessant dans sa situation se présentait vivement à elle. « Eux, les Français, s’installeraient dans cette maison ; M. le général Rameau profanerait le cabinet du prince André ; pour s’amuser, il fouillerait et lirait ses lettres, ses papiers. Mademoiselle Bourienne lui ferait les honneurs de Bogoutcharovo ; on me donnerait une chambre par grâce ; les soldats profaneraient la tombe fraîche de mon père pour lui enlever ses décorations. Ils me raconteraient leurs victoires sur les Russes et feindraient de compatir à ma douleur… » La princesse Marie pensait moins par elle-même qu’elle ne se sentait obligée de penser selon les idées de son père et de son frère. Pour elle, personnellement, tout lui était indifférent, rester, quoi qu’il arrive, n’importe où, mais elle se sentait la représentante de feu son père et du prince André. Involontairement elle pensait avec leurs idées et sentait avec leurs sentiments. Ce qu’ils feraient maintenant, c’était précisément ce qu’elle croyait nécessaire de faire. Elle alla dans le cabinet du prince André, et, tâchant de se pénétrer de ses idées, elle se mit à réfléchir à sa situation.

Les exigences de la vie qu’elle considérait comme tout à fait anéanties avec la mort de son père, soudain, avec une force nouvelle, inconnue, se montraient à elle et la saisissaient. Émue, rouge, elle marchait dans la chambre, demandant tantôt Alpatitch, tantôt Mikhaïl Ivanovitch, tantôt Tikhone, tantôt Drone. Douniacha, sa vieille bonne et toutes les femmes de chambre ne pouvaient lui dire en quelle mesure étaient justes les affirmations de mademoiselle Bourienne. Alpatitch n’était pas à la maison, il était parti chez les autorités. Mikhaïl Ivanovitch, l’architecte, qui vint chez la princesse Marie avec des yeux endormis, ne put la renseigner. Il lui répondait avec le même sourire d’approbation dont il avait l’habitude depuis quinze ans et qu’il prenait pour répondre aux questions du vieux prince, de sorte qu’on ne pouvait tirer de ses réponses rien de précis. Le vieux valet de chambre Tikhone, avec un visage fatigué portant l’empreinte d’une douleur incurable, répondait : « J’obéis » à toutes les questions de la princesse Marie, et, en la regardant, retenait avec peine ses sanglots.

Enfin le starosta Drone entra dans la chambre. Il s’inclina profondément et s’arrêta près du seuil. La princesse Marie traversa la chambre et s’arrêta en face de lui.

— Dronouchka, dit la princesse qui voyait en lui un ami sûr, ce même Dronouchka qui de son voyage annuel aux foires de Viazma lui rapportait chaque fois, avec un sourire, un pain d’épices particulier ; Dronouchka, après notre malheur… Elle s’arrêta n’ayant pas la force de continuer.

— Nous sommes tous soumis à Dieu, dit-il en soupirant. Ils se turent.

— Dronouchka, Alpatitch est parti quelque part, je ne sais à qui m’adresser ; on me dit que je ne puis pas partir ; est-ce vrai ?

— Pourquoi ne pouvez-vous pas partir, Votre Excellence ! On peut partir.

— On me dit que c’est dangereux à cause des ennemis. Mon ami, je ne peux rien, je ne comprends rien, je n’ai personne avec moi, je veux absolument partir cette nuit ou demain matin. Drone se tut. Il regardait en dessous la princesse Marie.

— Il n’y a pas de chevaux, dit-il. J’en ai prévenu déjà Iakov Alpatitch.

— Comment, il n’y en a pas ! fit la princesse Marie.

— C’est une punition de Dieu, dit Drone. Les chevaux de charroi, on les a pris pour les troupes, les autres sont crevés, c’est une année comme ça. Non seulement il n’y a pas de quoi nourrir les chevaux, mais nous-mêmes devons prendre garde à ne pas mourir de faim ! C’est comme ça : trois jours sans manger. Il n’y a rien : on a ruiné complètement.

La princesse Marie écoutait attentivement ce qu’il lui disait.

— Les paysans ruinés ! Ils n’ont pas de pain ? demanda-t-elle.

— Ils meurent de faim ! dit Drone. Non seulement pas de chariots…

— Mais pourquoi ne l’as-tu pas dit, Dronouchka ? Ne peut-on pas les aider. Je ferai tout ce que je pourrai…

La princesse Marie semblait étonnée à la pensée que, maintenant, pendant qu’une si grande douleur emplissait son âme, il y eût des riches et des pauvres et que les riches pussent ne pas aider les pauvres. Elle avait entendu dire et savait vaguement qu’il y avait le blé des seigneurs et qu’on le donnait aux paysans ; elle savait aussi que ni son frère ni son père ne refusaient rien aux paysans dans la misère ; elle craignait seulement de se tromper en parlant d’une distribution de blé aux paysans qu’elle voulait ordonner. Elle était contente d’avoir maintenant le prétexte de soucis pour lesquels elle pouvait, sans honte, oublier sa douleur. Elle se mit à demander à Drone des détails sur la misère des paysans et sur ce qui, à Bogoutcharovo, appartenait aux seigneurs.

— Chez nous, il y a du blé de mon père, du seigneur, n’est-ce pas ?

— Le blé des seigneurs est intact, répondit Drone avec fierté, notre prince n’a pas ordonné de le vendre.

— Donne-le aux paysans ; donne-leur tout ce qu’il faut. Je te le permets, au nom de mon frère, dit la princesse Marie.

Drone ne répondit rien et soupira profondément.

— Distribue-leur ce blé ; donne tout s’il le faut. Je te l’ordonne au nom de mon frère, et dis-leur que tout est à eux. Nous n’épargnons rien pour eux. Dis-leur cela.

Drone regardait fixement la princesse pendant qu’elle parlait.

— Débarrasse-moi, petite mère, au nom de Dieu ; donne des ordres pour que je rende les clefs, j’ai servi vingt-trois ans et n’ai fait rien de mal ; débarrasse-moi, au nom de Dieu !

La princesse Marie ne comprenait pas ce qu’il voulait dire, de quoi il voulait être débarrassé. Elle lui répondit qu’elle n’avait jamais douté de son dévouement et qu’elle était prête à faire tout pour lui et pour les paysans.