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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 264-272).


IX

Bogoutcharovo était, avant l’installation du prince André, un domaine délaissé par son maître, et les paysans de ce village avaient un tout autre caractère que ceux de Lissia-Gorï. Ils se distinguaient d’eux par leur parler, leurs vêtements, leurs mœurs.

Ils s’appelaient les paysans des steppes. Le vieux prince les louait pour leur assiduité au travail quand ils venaient à Lissia-Gorï aider pour les récoltes, ou creuser des étangs et des fossés, mais il ne les aimait pas à cause de leur sauvagerie.

Le dernier séjour du prince André à Bogoutcharovo, malgré ses innovations — hôpitaux, écoles, réduction des redevances — n’avait pas adouci leurs mœurs, mais, au contraire, avait accentué ce trait de caractère que le vieux prince appelait de la sauvagerie.

Parmi eux toujours circulaient des bruits vagues, tantôt sur leur inscription en bloc aux Cosaques, tantôt sur la nouvelle religion dans laquelle ils seraient convertis, tantôt sur des épîtres quelconques du tzar, tantôt sur le sermon à Paul Petrovitch en 1797 (et on racontait que la liberté avait été donnée alors, mais que les seigneurs l’avaient reprise) ; tantôt sur le tzar Pierre Fédorovitch qui devait régner dans sept ans et sous lequel tout serait libre et si simple qu’il n’y aurait rien du tout. Les bruits sur la guerre, sur Bonaparte et son invasion se confondaient pour eux avec leurs représentations vagues de l’Antéchrist, de la fin du monde et de la liberté absolue.

Bogoutcharovo était entouré de grands villages, les uns appartenant à la couronne et d’autres à des particuliers dont la plupart n’y demeuraient pas et prenaient seulement la redevance. Il y avait peu de serfs domestiques, ceux sachant lire et écrire étaient aussi peu nombreux, et, dans la vie des paysans de cette région, ce courant mystérieux de la vie populaire russe dont la cause et le sens sont inexplicables aux contemporains était encore plus marquant, plus accentué. Un phénomène de ce genre, c’était le mouvement pour l’émigration vers des fleuves chauds quelconques, mouvement qui se manifestait depuis vingt ans parmi les paysans de ce pays. Des centaines de paysans, de ce nombre ceux de Bogoutcharovo, tout d’un coup se mirent à vendre leur bétail et partirent avec leurs familles en quelque endroit du Sud-Est. Comme des oiseaux qui s’en vont au delà des mers, ces gens, avec leurs femmes et leurs enfants, aspiraient à ce Sud-Est où aucun d’entre eux n’était jamais allé, ils s’en allaient par caravanes, se rachetaient individuellement ou s’enfuyaient pour aller là-bas, aux fleuves chauds. Plusieurs furent punis, déportés en Sibérie ; plusieurs moururent de faim et de froid, pendant la route ; plusieurs revinrent d’eux-mêmes, et le mouvement se calma comme il avait commencé, sans cause apparente.

Mais des idées souterraines ne cessaient de s’infiltrer dans ce peuple et se rassemblaient pour, sous quelque nouvelle forme, se manifester aussi étrangement, aussi inopinément et en même temps, simplement, naturellement et avec force. Maintenant, en 1812, pour un homme vivant près du peuple, il était évident que ces idées mystérieuses fermentaient et que la manifestation en était proche.

Alpatitch, en venant à Bogoutcharovo, quelque temps avant la mort du vieux prince, avait remarqué qu’un mouvement se produisait dans le peuple et que, contrairement à ce qui avait lieu dans la région de soixante verstes de rayon autour de Lissia-Gorï, où tous les paysans s’enfuyaient (en laissant aux Cosaques leurs villages à piller), du côté des steppes, les paysans de Bogoutcharovo, comme on le disait, avaient des rapports avec les Français, recevaient des papiers quelconques qui circulaient parmi eux, et restaient sur place. Il avait su, par des domestiques dévoués à lui, que le paysan Karp, parti récemment avec le chariot de l’administration et qui avait une grande influence sur le mir, était revenu avec la nouvelle que les Cosaques ruinaient les villages que quittaient les habitants, mais que les Français ne les touchaient pas. Il savait que la veille un autre paysan avait rapporté du village Visloükhovo, où étaient les Français, un papier du général français, où l’on déclarait aux hommes qu’il ne leur serait fait aucun mal et qu’on leur paierait tout ce qu’on leur prendrait s’ils restaient sur place. Comme preuve, le paysan avait rapporté de Visloükhovo un billet de banque de cent roubles (il ne savait pas que le billet était faux), qu’on lui avait avancé pour le foin.

Enfin, chose plus importante, Alpatitch savait que le jour même où il ordonnait au starosta de réunir les charrettes pour emporter les bagages de la princesse de Bogoutcharovo, le matin, les paysans s’étaient assemblés et avaient décidé de ne pas partir et d’attendre. Cependant le temps pressait. Le jour de la mort du prince, le 15 août, le maréchal de la noblesse insista pour que la princesse partit sur-le-champ ; c’était maintenant dangereux ; il disait ne pouvoir répondre de rien après le 16. Lui-même partit le jour de la mort du prince en promettant de revenir le lendemain pour les funérailles. Mais le lendemain, il ne pouvait venir, puisque, d’après les nouvelles qu’il avait reçues, les Français s’avançaient tout à fait à l’improviste, et il eut à peine le temps d’emmener de son domaine sa famille et tout ce qu’il avait de précieux.

Depuis une trentaine d’années Bogoutcharovo était dirigé par le starosta Drone, que le vieux prince appelait Dronouchka [1].

Drone était un de ces paysans solides moralement et physiquement qui, dès qu’ils prennent de l’âge, laissent pousser une longue barbe et puis, sans changer, jusqu’à soixante ou soixante-dix ans, sans un seul cheveu blanc, toutes leurs dents, sont aussi droits et aussi solides qu’à trente ans.

Drone, bientôt après l’émigration aux fleuves chauds, à laquelle il participa comme les autres, était fait starosta à Bogoutcharovo et depuis, pendant vingt-trois ans, avait rempli ses fonctions d’une façon irréprochable. Les paysans le craignaient plus que le maître. Les seigneurs : le vieux prince et les jeunes, et le gérant, le respectaient et l’appelaient en plaisantant le ministre. Durant tout le temps de ses fonctions, Drone pas une seule fois n’avait été ivre ou malade ; que ce fût après une nuit sans sommeil ou après n’importe quel travail, jamais il n’avait éprouvé la moindre fatigue ; il ne savait pas lire mais n’oubliait jamais un seul compte d’argent ou de farine des énormes convois qu’il vendait, pas une seule meule de blé sur chaque déciatine des champs de Bogoutcharovo. Alpatitch, qui arrivait de Lissia-Gorï ruiné, fit appeler Drone, le jour des funérailles du prince, et lui ordonna de préparer douze chevaux pour les voitures de la princesse et dix-huit chariots pour les bagages qu’il devait emporter de Bogoutcharovo. Bien que ce fussent des paysans payant redevance, l’exécution de cet ordre ne pouvait soulever de difficulté, selon l’opinion d’Alpatitch, parce qu’à Bogoutcharovo il y avait deux cent trente familles et que les paysans étaient assez à l’aise. Mais le starosta Drone, après avoir écouté l’ordre en silence, baissa les yeux. Alpatitch lui nommait les paysans qu’il connaissait et chez qui il ordonnait de prendre les charrettes. Drone répondit que les chevaux de ces paysans étaient au labour. Alpatitch nomma d’autres paysans, c’était la même chose. Selon les paroles de Drone il n’y avait pas de chevaux, les uns étaient attelés aux chariots d’état, les autres, trop faibles ; ailleurs les chevaux avaient crevé faute de nourriture. D’après Drone, on ne pouvait se procurer assez de chevaux, non seulement pour les bagages, mais aussi pour les voitures.

Alpatitch regarda attentivement Drone et fronça les sourcils, De même que Drone était un starosta modèle, de même Alpatitch connaissait bien son métier : depuis vingt ans qu’il gérait les affaires du prince, il s’était montré un gérant modèle. Il était au plus haut degré capable de comprendre, d’instinct, les desseins et les intentions des gens à qui il avait affaire, c’est pourquoi il était un excellent gérant. En regardant Drone il comprit aussitôt que ces réponses n’étaient pas l’expression de sa pensée mais celle de l’opinion générale des paysans de Bogoutcharovo, qui déjà s’était emparée du starosta. Mais en même temps, il savait que Drone, enrichi, haï du mir, devait hésiter entre les deux camps : celui des seigneurs et celui des paysans. Alpatitch remarqua cette hésitation dans son regard. En fronçant le sourcil il s’approcha de Drone.

— Écoute, Dronouchka, dit-il, ne me raconte pas de blagues. Son Excellence le prince André Nikolaiévitch a ordonné lui-même d’expédier tout le monde, de ne laisser personne entre les mains des ennemis, il y a à ce sujet l’ordre du tzar, et celui qui reste est un traître au tzar, tu entends ?

— J’entends, répondit Drone sans lever les yeux.

Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse.

— Eh ! Drone, ça ira mal, fit-il en secouant la tête.

— Comme il vous plaira, dit Drone tristement.

— Eh ! Drone, cesse ! prononça Alpatitch en sortant la main du gousset et, d’un geste solennel, désignant le sol sous les pieds de Drone : Non seulement je vois à travers toi de part en part, mais je vois sous toi, à trois archines.

Drone, confus, regardait furtivement Alpatitch ; de nouveau il baissa les yeux.

— Assez de bêtises et dis au peuple qu’il se prépare à partir à Moscou et que demain les charrettes soient prêtes pour les bagages de la princesse, et toi-même ne va pas à l’assemblée, tu entends !

Soudain, Drone tomba à genoux.

— Iakov Alpatitch, débarrasse-moi de cette mission ! Ôte-moi les clefs, mais débarrasse-moi au moins, au nom du Christ !

— Ça ne prend pas ! dit sévèrement Alpatitch. Je vois sous toi à trois archines, répéta-t-il en sachant que son art d’apiculteur, son talent à semer l’avoine, et ce fait que pendant vingt ans il avait pu plaire au vieux prince, lui avaient acquis depuis longtemps la réputation de sorcier et que la capacité de voir sous un homme à trois archines était attribuée aux sorciers.

Drone se leva, il voulait dire quelque chose mais Alpatitch l’interrompit.

— Qu’avez-vous inventé, hein ? Que pensez-vous, hein ?

— Que puis-je faire contre le peuple ? dit Drone. Ils se sont révoltés tout à fait ; moi je leur dis…

— C’est ça, dis ; ils s’enivrent ? demanda brièvement Alpatitch.

— Tous se sont enivrés, Iakov Alpatitch. On a apporté un autre tonneau.

— Alors écoute : moi j’irai chez le chef de police et toi, annonce aux paysans qu’ils laissent cela et qu’ils donnent les chariots.

— J’obéis.

Iakov Alpatitch n’insista plus ; il dirigeait depuis longtemps des paysans et il savait que le meilleur moyen pour qu’ils obéissent, c’était de ne pas leur laisser voir de doute en leur obéissance. Ayant obtenu de Drone le docile « j’obéis », Iakov Alpatitch s’en contenta, bien qu’il fût presque sûr que, sans l’aide de la troupe, les chariots ne seraient pas fournis.

En effet, le soir, les chariots n’étaient pas prêts. Au village, près du débit, il y avait eu une assemblée et on y avait décidé de chasser les chevaux dans les bois et de ne pas donner de chariots. Sans en parler à la princesse, Alpatitch ordonna de décharger ses propres bagages qui arrivaient de Lissia-Gorï et de prendre les chevaux pour la voiture de la princesse, et lui-même partit chez les autorités.

  1. Diminutif caressant de Drone. (N. d. T).