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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 340-348).


IX

La scène était faite de planches égales ; au milieu, de côté, des toiles peintes représentaient des arbres ; au fond une toile était tendue sur une planche. Une jeune femme en corsage rouge et jupe blanche était assise au milieu de la scène ; une autre très grosse, en robe de soie blanche, était assise plus loin, sur un banc bas derrière lequel était collé un carton vert. Toutes deux chantaient quelque chose. Quand elles eurent fini leur chanson, la jeune femme en blanc s’approcha de la boîte du souffleur, un homme en culotte de soie collante sur de grosses jambes, avec un plumet et un poignard, vint près d’elle et se mit à chanter en faisant des gestes des mains. L’homme en culotte collante chanta seul puis ce fut elle qui chanta ; ensuite tous deux se turent. La musique entonna et l’homme prit la main de la jeune femme en robe blanche, attendant de nouveau visiblement la mesure pour commencer sa partie avec elle. Ils chantèrent tous les deux et les spectateurs se mirent à applaudir et à bisser ; et l’homme et la femme, qui en scène représentaient des amoureux, se mirent à saluer en agitant les mains.

Après la campagne, et dans cette disposition sérieuse où se trouvait Natacha, tout cela lui parut sauvage et grotesque. Elle ne pouvait suivre la marche de l’opéra, même ne pouvait écouter la musique ; elle voyait seulement des cartons peints, des hommes et des femmes étrangement habillés qui, à la lumière vive, se remuaient étrangement, parlaient et chantaient. Elle savait ce que tout cela devait représenter, mais c’était si faux, si peu naturel, que tantôt elle avait honte pour les acteurs, tantôt elle en riait. Elle regardait circulairement les visages des spectateurs, en y cherchant le même sentiment de moquerie et d’étonnement qui était en elle, mais tous étaient attentifs à ce qui se passait sur la scène et exprimaient une admiration qui, à Natacha, semblait feinte. « Probablement ce doit être ainsi ! » pensait-elle. Tour à tour elle regardait tantôt ces rangs de têtes pommadées, à l’orchestre, tantôt les femmes décolletées dans les loges, et surtout sa voisine Hélène qui, à peine vêtue, avec un sourire calme et tranquille, ne quittait pas des yeux la scène ; et elle sentait la lumière claire qui emplissait toute la salle et l’air rendu chaud par la foule. Peu à peu Natacha commençait à entrer dans un état d’ivresse qu’elle n’avait pas éprouvé depuis longtemps. Elle ne se rappelait pas qui elle était, où elle était et ce qui se faisait devant elle.

Elle regardait et pensait, et les idées les plus étranges, les plus inattendues, sans lien, passaient dans sa tête. Tantôt il lui venait l’idée de bondir sur la rampe, de chanter l’air que chantait l’actrice ; tantôt elle voulait accrocher avec son éventail un petit vieux assis non loin d’elle ; tantôt se pencher vers Hélène et la chatouiller.

Dans un de ces moments, quand sur la scène tout était silencieux dans l’attente du commencement d’un air, la porte d’entrée du parterre grinça du côté de la loge d’Hélène, et des pas d’hommes se firent entendre. « Voici Kouraguine ! » chuchota Chinchine. La comtesse Bezoukhov se tourna en souriant vers celui qui entrait. Natacha regarda dans la direction des yeux de la comtesse Bezoukhov et aperçut un aide de camp remarquablement beau, à l’air assuré et en même temps poli, qui s’approchait de leur loge. C’était Anatole Kouraguine qu’elle n’avait vu depuis longtemps et qu’elle avait remarqué au bal de Pétersbourg. Il était maintenant en uniforme d’aide de camp avec une épaulette et des aiguillettes. Il marchait d’une allure contenue, brave, qui aurait été ridicule s’il n’eût été si beau et s’il n’y avait eu sur son beau visage cette expression de satisfaction joviale et de gaité. Malgré la représentation commencée, il marchait sur le tapis du couloir sans se hâter, en tapant un peu des éperons et du sabre et portant haut sa belle tête parfumée. En regardant Natacha, il s’approcha de sa sœur, appuya sa main gauche sur le rebord de la loge, lui fit un signe de tête, et, s’inclinant, il lui demanda quelque chose en désignant Natacha.

Mais charmante ! dit-il, évidemment de Natacha qui entendit moins qu’elle ne comprit au mouvement des lèvres. Ensuite il passa au premier rang et s’assit près de Dolokhov qu’il poussa du coude amicalement et négligemment, tandis que tous les autres lui montraient tant d’égards. Il lui sourit en clignant gaîment des yeux et appuya son pied sur la rampe.

— Comme le frère et la sœur se ressemblent, et comme ils sont beaux tous deux ! dit le comte.

Chinchine, à mi-voix, commença à raconter au comte l’histoire d’une intrigue de Kouraguine à Moscou ; Natacha tâchait de l’entendre, précisément parce qu’il avait dit d’elle : charmante !

Le premier acte était terminé. À l’orchestre tous se levèrent, s’emmêlèrent et commencèrent à marcher et à sortir.

Boris vint dans la loge des Rostov. Il reçut très simplement les félicitations et, les sourcils soulevés, avec un sourire distrait, il demanda à Natacha et à Sonia, de la part de sa fiancée, de venir à leur mariage, et il sortit. Natacha, avec un sourire gai et quelque coquetterie, avait causé et félicité pour son mariage ce même Boris dont elle était éprise autrefois. Dans l’état d’ivresse où elle se trouvait, tout lui semblait simple et naturel.

Hélène, nue, était assise près d’elle et souriait également à tous, et de même Natacha sourit à Boris.

La loge d’Hélène s’emplissait et était entourée, du côté du parterre, des hommes les plus illustres et les plus spirituels qui, semblait-il, désiraient montrer à tous qu’ils la connaissaient.

Durant tout cet entr’acte, Kouraguine était debout près de la rampe, à côté de Dolokhov, et regardait la loge des Rostov. Natacha savait qu’il causait d’elle, et elle en avait du plaisir. Elle se tournait de façon qu’il la vît de profil, croyant cette pose plus avantageuse pour elle. Avant le commencement du deuxième acte, Pierre, que les Rostov n’avaient pas encore vu depuis leur arrivée, se montra au parterre. Son visage était triste, et il avait encore grossi depuis que Natacha l’avait vu. Sans remarquer personne, il passa au premier rang ; Anatole s’approcha de lui et se mit à lui dire quelque chose, en montrant la loge des Rostov. Pierre s’anima en apercevant Natacha, et hâtivement traversa les rangs jusqu’à leur loge. Il s’y accouda, et en souriant, causa à Natacha.

Pendant sa conversation avec Pierre, Natacha entendit de la loge de la comtesse Bezoukhov une voix d’homme ; elle devina que c’était celle de Kouraguine. Elle se tourna et leurs yeux se rencontrèrent. Lui, presque souriant, la regardait dans les yeux avec un regard si enthousiaste et si tendre qu’il lui semblait étrange d’être si près de lui, de le regarder ainsi, d’être convaincue de lui plaire et de ne pas le connaître.

Au deuxième acte, des tableaux représentaient des monuments, et la toile était percée d’un trou qui figurait la lune. On leva les abat-jour sur la rampe, et, dans la basse, les trompettes et les contrebasses commencèrent à jouer, et de droite et de gauche sortirent beaucoup de gens en manteaux noirs. Tous se mirent à remuer les bras, et dans leurs mains ils tenaient quelque chose comme un poignard. Ensuite, d’autres personnes accoururent entraînant la jeune fille qui, au premier acte, était en robe blanche, et qui, maintenant, était en bleu. Ils ne l’entraînèrent pas d’un coup, mais longtemps chantèrent avec elle, et seulement après l’entraînèrent, puis derrière les coulisses, on frappa trois coups sur quelque chose de métallique, et tous se mirent à genoux et entonnèrent une prière.

Tout ceci fut plusieurs fois entrecoupé par les cris enthousiastes des spectateurs.

Pendant cet acte, chaque fois que Natacha regardait l’orchestre elle voyait Anatole Kouraguine qui, le bras appuyé sur le dos de son fauteuil, la regardait. Natacha était ravie de le voir si charmé d’elle, et il ne lui venait pas en tête qu’il y eût en cela quelque chose de mauvais.

Quand le deuxième acte fut terminé, la comtesse Bezoukhov se leva, se tourna vers la loge des Rostov (sa poitrine était tout à fait nue), de sa main gantée fit signe au vieux comte et, sans faire attention à ceux qui entraient dans sa loge, en souriant gracieusement, elle se mit à lui parler.

— Mais présentez-moi donc vos charmantes filles, dit-elle, toute la ville parle d’elles et moi je ne les connais pas.

Natacha se leva et fit une révérence à la splendide comtesse. La louange de cette brillante belle était si agréable à Natacha, qu’elle en rougit de plaisir.

— Maintenant, je veux aussi devenir Moscovite, dit Hélène. Et comment n’avez-vous pas honte d’enfouir des perles pareilles à la campagne ?

La comtesse Bezoukhov avait à juste titre la réputation d’une femme aimable. Elle pouvait dire ce qu’elle ne pensait pas, et surtout flatter avec simplicité et naturel.

— Mon cher comte, vous me permettrez de m’occuper de vos filles, bien que, comme vous, je ne sois pas ici pour longtemps. Je tâcherai de les distraire. J’ai beaucoup entendu parler de vous à Pétersbourg, et je désirais vous connaître, dit-elle à Natacha, avec un sourire immuable et beau. J’ai entendu parler de vous par mon page Droubetzkoï, vous savez qu’il se marie, et par l’ami de mon mari, Bolkonskï, le prince André Bolkonskï, dit-elle avec un accent particulier, en laissant entendre ainsi qu’elle connaissait ses liens avec Natacha.

Pour faire plus ample connaissance, elle demanda à une des jeunes filles de passer le reste du spectacle dans sa loge, et Natacha y alla.

Au troisième acte, la scène représentait un palais où brûlaient beaucoup de bougies, et qu’ornaient des tableaux imaginaires de chevaliers à petite barbiche. Au milieu se tenaient probablement le roi et la reine. Le roi agitait sa main droite et, visiblement intimidé, en chantant très mal quelque chose, il s’assit sur un trône violet. La jeune femme d’abord en blanc puis en bleu, maintenant était en chemise, les cheveux épars, et se tenait près du trône. Elle chantait tristement quelque chose en s’adressant à la reine, mais le roi agitait sévèrement la main ; des côtés sortirent des hommes et des femmes aux jambes nues, qui, tous ensemble, se mirent à danser. Ensuite le violon joua très fin un air gai, et une des jeunes filles, avec de grosses jambes nues et des bras maigres, se sépara des autres, s’éloigna près de la coulisse, répara son corsage, puis s’avança au milieu et se mit à sautiller en frappant très rapidement une jambe contre l’autre. Tout le monde applaudissait et criait bravo ! Ensuite un homme sortit d’un coin, près de l’orchestre, les cymbales et les trompettes jouèrent plus haut, et cet homme aux jambes nues se mit à bondir très haut en frappant des jambes. (C’était Duport, qui recevait soixante mille roubles par an pour cet art.) Tous à l’orchestre, dans les loges et les galeries se mirent à applaudir et à crier de toutes leurs forces. L’homme s’arrêta, se mit à sourire et à saluer de tous côtés. Ensuite, des hommes et des femmes aux jambes nues dansèrent encore ensemble, ensuite, de nouveau, une voix cria quelque chose, et tous se mirent à chanter. Mais tout à coup, on entendit les trompettes, la gamme chromatique et l’accord de septième mineure, et tous coururent et de nouveau traînèrent dans les coulisses une des personnes présentes, et le rideau se baissa. De nouveau, parmi les spectateurs, de formidables applaudissements et des cris enthousiastes se firent entendre, et l’on se mit à crier : Duport ! Duport ! Duport !

Natacha ne trouvait plus cela étrange. Avec plaisir, en souriant gaiement, elle regardait autour d’elle.

N’est-ce pas qu’il est admirable, Duport ? lui dit Hélène.

Oh ! oui, répondit Natacha.