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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 218-232).


VII

Quand vers le soir Ilaguine fit ses adieux à Nicolas, celui-ci se trouvait si loin de sa maison qu’il accepta pour toute la chasse l’hospitalité que lui offrit l’oncle dans son village Mikhaïlovka.

— Si vous veniez chez moi, bon ! dit l’oncle ; voyez-vous, ce sera mieux, le temps est humide. Vous vous reposeriez, on ramènerait la petite comtesse en voiture.

La proposition de l’oncle était acceptée ; on envoya un domestique à Otradnoié chercher la voiture, et Nicolas, Natacha et Pétia partirent chez l’oncle.

Cinq personnes de la domesticité, grandes et petites, accoururent au grand escalier pour rencontrer le maître. Des dizaines de femmes, vieilles, grandes et petites, s’y montrèrent pour regarder les chasseurs qui arrivaient. La présence de Natacha, d’une dame à chevai, amena la curiosité des domestiques de l’oncle à un tel degré que plusieurs, sans se gêner de sa présence, s’approchèrent pour la regarder dans les yeux, et devant elle faisaient leurs observations comme sur un phénomène qu’on montre et qui ne peut entendre ni comprendre ce qu’on dit de lui :

— Arinka, regarde donc, elle est assise de côté… Elle est assise et sa jupe penche… Et une corne aussi !

— Mes aïeux ! un couteau !

— En voilà une Tatare.

— Comment n’es-tu pas tombée ? demanda la plus hardie en s’adressant à Natacha.

L’oncle descendit de cheval près du perron de la maison de bois entourée d’un jardin, et, ayant regardé ses domestiques, il cria impérieusement que ceux qui étaient de trop s’en allassent, et qu’on fit tout le nécessaire pour recevoir les invités de la chasse.

Tous se dispersèrent. L’oncle fit descendre de cheval Natacha et lui fit monter les marches en planches branlantes du perron. La maison, non tapissée, où l’on apercevait les poutres formant le mur, n’était pas très propre. On ne voyait pas que le but des gens qui l’habitaient consistât en ce qu’il n’y eût pas de taches, mais on n’y remarquait pas non plus l’abandon. Une odeur de pommes fraîches emplissait le vestibule ; des peaux de loups et de renards y étaient appendues.

Du vestibule, l’oncle conduisit ses hôtes dans une petite salle meublée d’une table pliante et de sièges rouges, ensuite dans le salon, avec une table ronde de bouleau, un divan ; puis dans le cabinet de travail, avec une chaise-longue défoncée, un tapis fané, un portrait de Souvoroff, les portraits du père et de la mère du maître du logis, et son propre portrait en uniforme militaire. Le cabinet était empli d’une forte odeur de tabac et de chien. L’oncle invita ses hôtes à s’asseoir et à faire comme chez eux, et lui-même sortit. Rougaï, avec le dos sale, entra dans le cabinet, s’allongea sur une longue chaise et se nettoya avec sa langue en claquant des dents. Du cabinet de travail, partait un couloir où l’on apercevait un paravent avec un rideau déchiré. Derrière le paravent on entendait le rire des femmes et le chuchotement. Natacha, Nicolas et Pétia se débarrassèrent de leurs vêtements et s’assirent sur la chaise-longue. Pétia, s’appuyant sur son bras, s’endormit aussitôt. Natacha et Nicolas étaient assis en silence. Leurs visages brillaient, ils avaient grand faim et étaient très gais. Ils se regardaient l’un l’autre. (Après la chasse, dans la chambre, Nicolas ne jugeait plus nécessaire de montrer sa supériorité d’homme devant sa sœur.) Natacha cligna des yeux à son frère, et tous deux ne se retinrent pas plus longtemps et éclatèrent d’un rire sonore avant même d’inventer un prétexte à leur rire.

Peu après, l’oncle rentrait en casaque, pantalon bleu, et en petites bottes, et Natacha sentit que ce costume, dans lequel, avec étonnement et raillerie, elle avait remarqué l’oncle à Otradnoié, était un vrai costume, pas pire que la jaquette et l’habit.

L’oncle aussi était gai ; non seulement il ne s’offensa pas du rire du frère et de la sœur (il ne pouvait pas même lui venir en tête qu’ils eussent à se moquer de sa vie), mais lui-même se joignit à leur rire inexpliqué.

— Voilà la jeune comtesse. Bon ! Je n’en ai pas vu de pareille ! dit-il, en donnant à Rostov une pipe à long tuyau, et en prenant une autre courte entre ses trois doigts, son geste habituel.

— Toute la journée à cheval comme un homme, et rien !

Peu après l’entrée de l’oncle, la porte s’ouvrit ; à en juger par le bruit des pas, c’était évidemment une femme de chambre, pieds nus ; et une femme d’une quarantaine d’années, grosse, rouge, jolie, à deux mentons, les lèvres épaisses, rouges, se montra tenant un plateau garni de diverses choses.

Avec un air hospitalier et des mines engageantes, à chaque instant elle regardait les invités, et, avec un sourire aimable, les saluait respectueusement. Malgré une obésité plus qu’ordinaire, qui la forçait d’avancer le ventre et la poitrine et de rejeter la tête en arrière, cette femme (la gouvernante de l’oncle) marchait d’un pas très alerte.

Elle s’approcha de la table, y déposa le plateau et, habilement, de ses mains blanches, potelées, disposa sur la table les bouteilles et les hors-d’œuvre.

Cela fait, elle s’éloigna, et, le sourire aux lèvres s’arrêta à la porte. « Me voici ! Maintenant tu comprends ton oncle ! » semblait dire à Rostov toute sa personne. Comment ne pas comprendre ? Non seulement Rostov, mais Natacha comprirent l’oncle, et la signification des sourcils froncés et du sourire heureux, satisfait, qui, à peine, plissait ses lèvres, lorsqu’entrait Anicia Féodorovna. Sur le plateau il y avait différentes sortes d’infusion, des champignons marinés, des petites galettes de blé noir, du miel cuit et mousseux, des pommes, des noisettes fraîches et grillées, des noisettes au miel. Ensuite Anicia Féodorovna apporta des confitures au miel et au sucre, du jambon, un poulet qu’on venait de cuire.

Tout cela était choisi et préparé par Anicia Féodorovna. Tout cela sentait et avait le goût d’Anicia Féodorovna. Tout cela rappelait la fraîcheur, la propreté, la blancheur et le sourire agréable.

— Mangez, mademoiselle la comtesse, disait-elle à Natacha en lui offrant les divers plats.

Natacha mangeait de tout, et il lui semblait n’avoir jamais vu ni mangé de telles galettes, de telles confitures, de telles noisettes au miel, d’un pareil poulet.

Anicia Féodorovna sortit, Rostov et l’oncle, en buvant, après le souper, de la liqueur de cerises, causèrent de la chasse passée et future, de Rougaï, et des chiens d’Ilaguine. Natacha, les yeux brillants, était assise toute droite sur la chaise longue et les écoutait. Plusieurs fois elle avait essayé de réveiller Pétia, pour le faire manger, mais il marmonnait quelques paroles incompréhensibles, et ne s’éveillait pas. Natacha sentait en son âme une telle gaîté, elle se trouvait si bien en ce milieu nouveau pour elle, qu’elle craignait seulement que la voiture ne vînt trop tôt pour l’emmener. Après un silence fortuit, qui arrive presque toujours chez les personnes qui reçoivent des connaissances pour pour la première fois, l’oncle dit, en répondant à la pensée de ses hôtes :

— Voilà comment je termine ma vie. On mourra, bon ! il ne restera rien. Pourquoi donc pécher ?

En disant cela, le visage de l’oncle était très imposant et même beau. Rostov se rappelait spontanément tout le bien qu’il avait entendu dire de cet oncle, par son père et des voisins. Dans tout le district, il avait la réputation de l’homme le plus noble et le moins intéressé ; on le prenait comme arbitre pour des affaires de famille ; on le choisissait comme exécuteur testamentaire ; on lui confiait des secrets ; on le choisissait comme juge et pour d’ autres fonctions encore. Mais il avait refusé obstinément un emploi public, et passait l’automne et le printemps dans les champs, sur son hongre ; l’hiver, il restait chez lui, et l’été, couchait dans son jardin touffu.

— Pourquoi donc ne servez-vous pas, l’oncle ?

— J’ai servi, mais j’ai cessé. Je ne suis pas bon pour cela. Je n’y comprends rien. Bon ! C’est votre affaire ; mais moi, je n’ai pas d’esprit. Quant à la chasse, c’est autre chose, bon ! Ouvrez donc la porte ! cria-t-il. Pourquoi avez-vous fermé ?

La porte au bout du couloir menait dans la chambre de chasse — ainsi s’appelait la chambre réservée aux chasseurs. Quelqu’un marcha rapidement pieds nus, et une main invisible ouvrit la porte de la chambre de chasse. Du couloir on entendit clairement le son d’une balalaïka, dont jouait évidemment un artiste.

Depuis longtemps Natacha écoutait ces sons ; elle sortit dans le couloir pour les mieux entendre.

— C’est, mon cocher Mitka… je lui ai acheté une bonne balalaïka ; j’aime ça, dit l’oncle.

Quand l’oncle revenait de la chasse, c’était l’habitude que Mitka jouât de la balalaïka dans la chambre des chasseurs. L’oncle aimait cet instrument.

— C’est très bien, vraiment bien ! dit Nicolas avec une certaine négligence involontaire, comme s’il avait honte d’avouer que cet instrument lui était très agréable.

— Comment, c’est bien ? dit Natacha avec reproche, comprenant le ton avec lequel son frère avait prononcé ces mots. Non, pas bien… C’est superbe tout simplement !

De même que les champignons, le miel et les liqueurs de l’oncle lui avaient paru les meilleurs au monde, de même cette chanson lui semblait en ce moment un délice musical.

— Encore, encore, s’il vous plaît ! dit Natacha, dès que la balalaïka se tut.

Mitka l’accorda et de nouveau attaqua bravement Barinia avec des variations et des nuances.

L’oncle, assis, écoutait en penchant la tête de côté avec un sourire à peine marqué. Le motif de Barinia se répéta une centaine de fois. Plusieurs fois on accorda la balalaïka et de nouveau le même son tremblait, et les auditeurs n’en étaient pas ennuyés et voulaient encore et encore entendre cette musique. Anicia Feodorovna rentra et appuya son gros corps contre la porte.

— Vous daignez écouter ? dit-elle à Natacha avec un sourire très semblable à celui de l’oncle. Il joue bien.

— Voilà, dans ce passage il ne fait pas ce qu’il faut, dit tout à coup l’oncle, avec un geste énergique. Ici, il faut un trille. Bon ! un trille.

— Est-ce que vous savez jouer ? demanda Natacha.

L’oncle sourit sans répondre.

— Regarde donc, Anisuchka, si les cordes de la guitare sont bonnes ; il y a longtemps que je ne l’ai tenue dans les mains. Bon !

Anicia Feodorovna partit très empressée, de son allure légère, faire la commission de son maître et apporta la guitare.

L’oncle, sans regarder personne, souffla la poussière ; de ses doigts osseux frappa sur la caisse de la guitare, l’accorda et s’installa commodément dans le fauteuil. D’un geste un peu théâtral, en écartant le coude gauche, il prit la guitare, et, en clignant des yeux à Anicia Feodorovna, il n’entonna pas Barinia, mais un accord sonore, net, et, lentement, avec calme, mais avec vigueur, il commença sur une mesure très lente la chanson connue : « Po oulitzé mostovoï » (Sur la rue pavée).

En mesure, avec cette gaîté saine (cette même gaîté que respirait toute la personne d’Anicia Feodorovna), le motif de la chanson vibrait dans l’âme de Nicolas et de Natacha. Anicia Feodorovna rougit, et, se cachant avec son fichu, elle sortit de la chambre en riant. L’oncle continua sa chanson sur un ton énergique, en changeant d’expression et prenant un air inspiré à ce passage où Anicia Feodorovna sortit. Quelque chose riait à peine d’un côté de son visage, sous la moustache grise, surtout quand la chanson s’avançait et accentuait la mesure dans les passages émus.

— C’est merveilleux, merveilleux, petit oncle. Encore, encore ! s’écria Natacha, dès qu’il eut terminé.

Bondissant de sa place elle enlaça l’oncle et l’embrassa. Nicolas, Nicolas ! disait-elle en regardant son frère, d’un air interrogateur.

Nicolas aussi était ravi du jeu de l’oncle. Celui-ci joua une deuxième fois la chanson. Le visage souriant d’Anicia Feodorovna parut de nouveau dans la porte ; d’autres visages se montraient encore derrière elle.

« Là-bas, en allant puiser de l’eau à la source fraîche, il crie : jeune fille, attends ! » jouait l’oncle, et il fit encore une variation très habile, brisa un accord et remua les épaules.

— Eh bien, oncle chéri ! s’écria Natacha d’une voix aussi suppliante que si sa vie eût été en jeu. L’oncle se leva. Il semblait qu’il y eût en lui deux hommes : l’un sérieux et l’autre gai ; l’homme gai fit une sortie naïve avant la danse.

— Eh bien ! ma nièce, cria l’oncle en faisant à Natacha un geste de la main et en brisant l’accord.

Natacha rejeta son fichu, se mit devant l’oncle et, les mains sur les hanches, fit un mouvement des épaules et s’arrêta.

Où, quand, comment s’était formé en elle cet esprit russe que respirait cette jeune comtesse élevée par une Française émigrante ; où avait-elle pris toutes ces manières que le pas de châle aurait dû, semble-t-il, effacer depuis longtemps ? Mais son esprit, ses manières, étaient ces mêmes manières russes, inimitables, que l’oncle attendait d’elle. Dès qu’elle s’arrêta, souriant triomphalement avec fierté et gaîté, le premier sentiment qui avait saisi Nicolas et tous les assistants, la peur qu’elle ne pût s’en tirer, s’évanouit et ils l’admiraient déjà. Elle fit tout à fait ce que faisait Anicia Feodorovna, qui, aussitôt, lui donna le fichu nécessaire pour la danse et rit à pleurer en regardant cette jeune comtesse, fine, gracieuse, si éloignée d’elle, vêtue de soie et de velours, qui savait comprendre tout ce qui était en elle, Anicia, en son père, en sa tante, en sa mère et en chaque Russe.

— Eh bien ! petite comtesse, bon ! dit l’oncle, avec un rire gai quand il eut terminé la danse. En voilà une nièce ! Voilà, maintenant tu n’as plus qu’à choisir un bon mari ; bon !

— Il est déjà choisi, dit en souriant Nicolas.

— Oh ! fit l’oncle étonné, en la regardant d’un air interrogateur.

Natacha, avec un sourire heureux, hocha affirmativement la tête.

— Et quel mari ! dit-elle. Mais aussitôt un autre genre de pensées et de sentiments surgit en elle.

« Que signifiait le sourire de Nicolas quand il a dit « déjà choisi » ? En est-il content ou non ? Il a l’air de penser que Bolkonskï ne comprendrait pas, n’encouragerait pas notre joie. Non, il comprendrait tout. Où est-il maintenant ? » pensait Natacha, et tout à coup son visage devint sérieux. Mais cela ne dura qu’une seconde. « Ne pas penser ; ne pas oser y penser », se dit-elle, et, en souriant, elle s’assit de nouveau près de l’oncle et lui demanda de jouer encore quelque chose.

L’oncle joua encore une chanson, puis une valse, puis il s’arrêta, toussota et entonna sa chanson favorite des chasseurs.


Au soir, la neige
Tombait bien…


L’oncle chantait comme chante le peuple, avec cette conviction absolue et naïve que toute la signification de la chanson est dans les mots, que le motif vient de lui-même, qu’il n’y a pas de motif à part, qu’il n’est là que pour la mesure. C’est pourquoi ce motif inconscient comme le chant de l’oiseau était chez l’oncle extraordinairement beau.

Natacha était enthousiasmée du chant de l’oncle. Elle décida qu’elle n’apprendrait plus à jouer de la harpe, mais seulement de la guitare. Elle demanda à l’oncle sa guitare, et aussitôt y trouva les accords d’une chanson.

À dix heures du soir, arrivèrent les breaks et trois hommes à cheval envoyés à la recherche de Natacha et Pétia. L’envoyé rapporta que le comte et la comtesse ne savaient pas où ils étaient et étaient fort inquiets.

On emporta Pétia, et, comme un cadavre, on le coucha dans le break. Natacha et Nicolas montèrent dans la drojki. L’oncle enveloppa Natacha et lui dit adieu avec une tendresse toute nouvelle. Il les accompagna à pied jusqu’au pont qu’il fallait contourner pour passer à gué, et ordonna que les chasseurs, munis de lanternes, marchassent devant.

— Au revoir, ma chère nièce ! cria-t-il.

Sa voix n’était pas celle que Natacha connaissait, mais celle qui chantait La Neige.

Dans la campagne qu’ils traversaient brillaient de petits feux rouges ; une odeur de fumée montait.

— Quel charme que cet oncle ! dit Natacha quand ils sortirent sur la grand’route.

— Oui, oui, dit Nicolas. Tu n’as pas froid ?

— Non, je me sens très bien, très bien ; je me sens si bien que j’en suis étonnée.

Ils se turent longtemps. La nuit était obscure et humide. On ne voyait pas les chevaux, on n’entendait que leurs piétinements dans la boue invisible.

Que se passait-il dans cette âme enfantine, impressionnable, qui saisissait si vivement et s’ assimilait toutes les impressions les plus diverses de la vie ? Comment tout cela s’arrangeait-il en elle ? Quoi qu’il en fût, elle était très heureuse.

Près de la maison, elle se mit à chanter le motif de Quand hier la neige, qu’elle avait cherché tout le long du chemin, et dont elle s’était ressouvenue enfin.

— L’as-tu saisi ? dit Nicolas.

— À quoi penses-tu maintenant, Nicolas ?

Ils aimaient s’interroger.

— Moi ? fit Nicolas en cherchant, voici ; d’abord je pensais que Rougaï, le chien roux, est comme l’oncle, et que s’il était un homme, il aurait l’oncle chez lui, sinon pour sa cour, du moins pour son bon caractère, mais il le garderait. Comme il est bon l’oncle ! N’est-ce pas ? Eh bien, et toi ?

— Moi ? Attends, attends… Oui, j’ai pensé d’abord que nous allons et pensons aller à la maison, mais qu’en réalité Dieu seul sait où nous allons dans cette obscurité, et que tout à coup nous arriverons et ne verrons pas Otradnoié, mais un royaume féerique. Ensuite j’ai pensé encore… Non, rien de plus…

— Je sais, tu as sans doute pensé à lui, dit Nicolas en souriant ; ce que Natacha reconnut au son de sa voix.

— Non, répondit-elle, bien qu’en effet, elle pensât au prince André, se demandant si l’oncle lui plairait. Et encore tout le long de la route je me suis répété : Comme Anisuchka danse bien, danse bien…

Et Nicolas entendit son rire sonore, heureux, sans cause.

— Sais-tu, dit-elle tout à coup, je sens que je ne serai jamais si heureuse, si tranquille que maintenant.

— Quelle sottise ! dit Nicolas, et il pensa : « Quel charme, cette Natacha ! Je n’aurai jamais une pareille amie. Pourquoi se marie-t-elle ? nous nous promènerions tout le temps ensemble ! »

« Quel charme, ce Nicolas ! pensait Natacha. Ah ! encore de la lumière au salon, » dit-elle en désignant les fenêtres de la maison qui brillaient dans l’obscurité humide, veloutée de la nuit.