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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 233-238).


VIII

Le comte Ilia Andréiévitch avait renoncé à être maréchal de la noblesse, parce que cette fonction entraînait trop de dépenses, mais cependant ses affaires ne s’arrangeaient pas. Souvent Natacha et Nicolas surprenaient les pourparlers mystérieux et inquiétants de leurs parents, et entendaient des conversations sur la vente de la riche maison patrimoniale et de la propriété voisine de Moscou. Il n’était plus maréchal de noblesse et n’était plus obligé à de grandes réceptions, et la vie à Otradnoié était plus modeste que les années précédentes. Mais la grande maison et le pavillon étaient toujours pleins de gens, plus de vingt personnes s’asseyaient toujours autour de la table. Toutes vivaient depuis longtemps dans la maison, comme des membres de la famille, et certains ne croyaient pas devoir de rétribution pour vivre dans la maison du comte. Tels étaient Dimmler, le musicien, et sa femme ; Fogel, le maître de danse, avec sa famille ; la vieille demoiselle Biélova et encore plusieurs autres : le précepteur de Pétia, l’ancienne gouvernante des demoiselles, et tout simplement des gens pour qui il était plus avantageux de vivre chez le comte que chez eux. Il n’y avait pas d’aussi grandes réceptions qu’auparavant, mais le train de vie était le même, sans lequel le comte et la comtesse ne pouvaient se représenter la vie. C’était la même chasse augmentée encore par Nicolas. Il y avait toujours quinze cochers et cinquante chevaux à l’écurie ; les mêmes cadeaux chers aux jours de fête, les mêmes dîners solennels pour tout le district, les mêmes whist et boston où le comte, chaque jour, en laissant voir ses cartes à tout le monde, permettait aux voisins, qui trouvaient dans leur partie avec le comte Ilia Andréiévitch le plus gros de leurs revenus, de gagner des centaines de roubles.

Le comte était pris dans ses affaires comme en un immense filet, et tâchait de ne pas voir qu’à chaque pas il s’empêtrait de plus en plus, ne se sentant ni la force de couper les mailles qui l’entravaient, ni de les dénouer avec prudence et patience.

La comtesse, avec son cœur aimant, sentait que ses enfants se ruinaient, que le comte n’en était pas coupable, qu’il ne pouvait pas changer, qu’il souffrait lui-même, bien qu’il le cachât, de sa ruine et de celle de ses enfants, et elle cherchait le moyen d’y remédier. À son esprit de femme, un seul moyen se présentait : le mariage de Nicolas avec un riche parti. Elle sentait que c’était le dernier espoir, et que s’il refusait le parti qu’elle lui ménageait, il fallait pour toujours dire adieu à la possibilité de réparer les affaires. Ce parti, c’était Julie Karaguine, la fille de bons et vertueux parents, que Rostov connaissait depuis l’enfance, et qui, depuis la mort du dernier de ses frères, était devenue l’une des plus riches héritières.

La comtesse écrivit directement à madame Karaguine, à Moscou, en lui proposant de marier son fils à sa fille, et elle reçut une réponse favorable. Madame Karaguine répondit que, pour sa part, elle y consentait, mais que tout dépendait de sa fille. Madame Karaguine invitait Nicolas à venir à Moscou.

Plusieurs fois, la comtesse, les larmes aux yeux, disait à son fils que son unique désir, maintenant que ses deux filles étaient casées, c’était de le voir se marier. Elle disait qu’après cela, elle mourrait tranquille. Puis, elle laissait entendre qu’elle avait en vue une charmante jeune fille et tentait de savoir l’opinion de son fils sur le mariage.

D’autres fois, elle louait Julie, et conseillait à Nicolas d’aller s’amuser à Moscou pendant les fêtes. Nicolas devinait le but des conversations de sa mère, et, au cours de l’une d’elles, il l’amena à l’entière franchise. Elle lui expliqua que tout l’espoir de remédier à leur situation reposait maintenant sur son mariage avec mademoiselle Karaguine.

— Eh quoi ! Si j’aimais une jeune fille sans fortune, exigeriez-vous, maman, que je sacrifiasse mon amour et mon honneur pour l’argent ? demanda-t-il, sans comprendre la cruauté de sa question, et voulant seulement montrer sa noblesse.

— Non, tu ne m’as pas comprise, dit la mère ne sachant comment se justifier. Tu ne m’as pas comprise, Nicolas. Je désire ton bonheur, ajouta-t-elle, et, sentant qu’elle ne disait pas la vérité et s’embrouillait, elle se mit à pleurer.

— Petite mère, ne pleurez pas, mais dites-moi seulement que vous le voulez et sachez que je donnerais toute ma vie, tout, pour que vous soyez tranquille. Je sacrifierais tout pour vous, même mes sentiments.

Mais la comtesse ne voulait pas poser ainsi la question. Elle ne voulait pas sacrifier son fils, elle-même eût voulu se sacrifier pour lui.

— Non, tu ne m’as pas comprise, n’en parlons plus, dit-elle en essuyant ses larmes.

« Oui, mais j’aime peut-être une jeune fille pauvre, se dit Nicolas, alors dois-je sacrifier mon cœur et mon honneur à l’argent ? Je m’étonne que maman ait pu me dire cela. Alors parce que Sonia est pauvre je ne peux pas l’aimer, je ne puis répondre à son amour fidèle, dévoué. Assurément je serai plus heureux avec elle qu’avec une poupée comme Julie. Je peux toujours sacrifier mon cœur au bien de mes parents, mais je ne puis commander à mes sentiments. Si j’aime Sonia, mon amour est, pour moi, plus fort et plus haut que tout. »

Il ne partit pas à Moscou ; la comtesse ne lui parla plus mariage et, avec tristesse et parfois avec colère, elle remarquait un rapprochement de plus en plus grand entre son fils et Sonia qui n’avait pas de dot. Elle se le reprochait, mais elle ne pouvait s’empêcher de montrer son mécontentement envers Sonia en la réprimandant souvent, sans aucun motif, en l’appelant « vous » et « ma chère ». Ce qui fâchait le plus la bonne comtesse, c’est précisément que Sonia, cette nièce pauvre aux yeux noirs, était si douce, si bonne, si dévouée, si reconnaissante envers ses bienfaiteurs, si constante en son amour pour Nicolas, qu’on ne pouvait rien lui reprocher.

Nicolas terminait son congé chez ses parents. Déjà on avait reçu du prince André, de Rome, une quatrième lettre où il écrivait qu’il serait depuis longtemps en route pour la Russie, si, tout à coup, sous le climat chaud, sa blessure ne s’était rouverte, ce qui le forçait à ajourner son départ jusqu’au commencement de la prochaine année.

Natacha était aussi amoureuse de son fiancé, aussi calmée par cet amour et aussi accessible à toutes les joies de la vie. Mais au bout du quatrième mois de séparation, elle était prise d’accès de tristesse, qu’elle ne pouvait vaincre.

Elle se trouvait à plaindre, elle regrettait ce temps perdu pour elle, alors qu’elle se sentait si capable d’aimer et d’être aimée.

Dans la maison des Rostov on n’était pas gai.