Ouvrir le menu principal
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 207-217).


VI

Le vieux comte partit à la maison. Natacha et Pétia promirent de rentrer bientôt. Comme il était encore de bonne heure, la chasse continua.

Vers midi on laissa les chiens à courre au fond d’un ravin couvert d’un épais taillis. Nicolas, demeuré sur le chaume, voyait tous les chasseurs.

En face de Nicolas, s’étalait la verdure des semailles d’automne et là, dans un fossé, son chasseur se cachait derrière un bouquet de noyers. Dès qu’on eut lâché les chiens Nicolas entendit l’aboiement d’un chien qu’il connaissait, Voltorn ; les autres chiens, réunis avec lui, tantôt s’arrêtaient, tantôt recommençaient à aboyer. Une minute après, du ravin, on cria au renard, et toute la meute s’élança dans la direction de la verdure, du côté opposé à Nicolas.

Il voyait les chasseurs en bonnet rouge qui galopaient sur le bord du ravin, il voyait même les chiens, et, à chaque moment, il s’attendait à ce que le renard se montrât de l’autre coté, dans la verdure.

Le chasseur qui était dans le creux lâcha les chiens et Nicolas aperçut un renard rouge étrange, très bas sur pattes, qui, en épanouissant sa queue, courait hâtivement sur la verdure. Les chiens commençaient à le rattraper. Voici qu’ils s’approchent, voici le renard qui commence à courir parmi eux en cercles de plus en plus courts et en mouvant sa large queue ; voici qu’un chien blanc s’élance derrière lui, puis un chien noir… et tout s’emmêle ; et les chiens s’arrêtent en étoile, presque immobiles, en montrant le derrière. Deux chasseurs accourent vers les chiens, l’un en bonnet rouge, l’autre, un étranger, en caftan vert.

— « Qui est-ce ? D’où viennent ces chasseurs ? Ce ne sont pas des chasseurs de l’oncle, » pense Nicolas.

Les chasseurs s’emparèrent du renard et longtemps restèrent debout sans se séparer. Près d’eux se tenaient des chevaux sellés et des chiens allongés. Les chasseurs agitaient les bras, faisaient quelque chose avec le renard. On entendit de là le son des cornes, signal convenu de la querelle.

— C’est un chasseur d’Ilaguine qui se dispute avec notre Ivan, dit l’écuyer de Nicolas. Nicolas l’envoya chercher sa sœur et Pétia et, au pas, se dirigea vers l’endroit où le veneur réunissait les chiens. Quelques chasseurs étaient accourus à l’endroit de la bagarre.

Nicolas descendit de cheval, s’arrêta près des chiens avec Natacha et Pétia qui s’étaient rapprochés et ils attendirent l’issue de la dispute. Un chasseur qui se débattait avec le renard dans les mains parut à la lisière et s’avança vers le jeune maître. De loin il ôta son bonnet et tâcha de parler respectueusement. Mais il était pâle, essoufflé, son visage était plein de colère. Il était blessé à l’œil mais, apparemment, il ne le savait pas.

— Qu’y avait-il là-bas entre vous ? demanda Nicolas.

— Comment donc, il chasse sur les traces de nos chiens ! C’est ma chienne qui a attrapé. Va chez le juge après ! Il s’empare du renard ! Eh bien ! voilà, je l’ai battu avec ce même renard, et vous n’aimez pas cela ? dit le chasseur en désignant le poignard et s’imaginant sans doute être encore avec son adversaire.

Sans répondre au chasseur, Nicolas demanda à sa sœur et à Pétia de l’attendre, et il alla où était la chasse ennemie d’Ilaguine.

Le chasseur vainqueur se mêla aux autres chasseurs, et là, dans la foule des curieux sympathiques à lui, raconta son exploit.

Voici ce qui s’était passé. Ilaguine, avec qui les Rostov étaient en querelle et en procès, chassait sur des terrains qui, par droit de coutume, appartenaient aux Rostov : maintenant, comme exprès, il avait ordonné de se rapprocher de l’endroit réservé où chassaient les Rostov et avait permis à son chasseur de lancer ses chiens vers la bête poursuivie par une meute étrangère.

Nicolas n’avait jamais vu Ilaguine, mais comme toujours dans tous ses raisonnements et sentiments ne sachant le juste milieu des bruits qui couraient sur la violence et l’arbitraire de ce propriétaire, il le détestait de toute son âme et le regardait comme son pire ennemi. Bourru et courroucé, il s’avançait en serrant fortement sa cravache, prêt aux actes les plus résolus et les plus dangereux envers son adversaire.

À peine avait-il tourné le bois qu’il aperçut un gros monsieur en bonnet de loutre, sur un beau cheval noir, qui venait à sa rencontre accompagné de deux valets. Au lieu d’un ennemi, Rostov trouva en Ilaguine un seigneur très respectable, poli, qui désirait particulièrement faire connaissance avec le jeune comte. En s’approchant de Rostov, Ilaguine souleva son bonnet de loutre, dit qu’il regrettait beaucoup ce qui venait d’arriver, qu’il donnerait l’ordre de punir le chasseur qui s’était permis de se mêler à la chasse d’un autre, qu’il demandait au comte de faire sa connaissance et lui proposa ses champs pour la chasse.

Natacha qui avait craint que son frère ne se livrât à quelque acte horrible, tout émue, le suivait de près. Voyant que les ennemis se saluaient amicalement, elle s’approcha d’eux. Ilaguine souleva encore plus haut son bonnet de loutre devant Natacha et, en souriant aimablement, dit que la jeune comtesse représentait Diane par sa passion pour la chasse et pour sa beauté dont il avait beaucoup entendu parler.

Ilaguine, pour réparer la faute de son chasseur, pria instamment Rostov de passer sur ses terres gardées, distantes d’une verste, et où, selon lui, les lièvres pullulaient. Nicolas consentit et la chasse, doublée, s’avança plus loin. Pour arriver à la chasse d’Ilaguine il fallait passer par les champs. Les maîtres marchaient ensemble. L’oncle, Nicolas, Ilaguine regardaient furtivement les chiens l’un de l’autre, en tâchant de n’être pas remarqués, et cherchaient parmi ces chiens les rivaux des leurs. Rostov était surtout frappé de la beauté d’une chienne, pas grande, étroite, mais avec des muscles d’acier, la gueule fine, les yeux noirs, obliques. Cette chienne appartenait à la meute d’Ilaguine. Il avait entendu parler des chiens de race d’Ilaguine, et en cette belle chienne il voyait une rivale de sa Milka.

Au milieu d’une conversation polie entamée par Ilaguine sur la récolte de l’année, Rostov lui désigna sa chienne.

— Cette chienne est-elle bonne ? Est-elle vive ? demanda-t-il d’un ton négligent.

— Celle-ci ? Oui, c’est une bonne chienne. Elle chasse bien, répondit Ilaguine d’un ton indifférent pour sa belle Erza pour qui, une année avant, il avait donné à son voisin trois familles de cerfs.

— Alors chez vous, comte, la récolte n’est pas fameuse cette année ? fit-il en continuant la conversation commencée. Et croyant poli de payer le jeune comte de la même monnaie, il regarda ses chiens et s’arrêta à Milka qui le frappait par sa largeur.

— Cette tachée de noir est bonne ? dit-il.

— Oui, pas mauvaise. Elle court bien, répondit Nicolas. « Ah ! si un vieux lièvre courait ! Je te montrerais quel animal… » pensa-t-il : et, se tournant vers son valet, il promit un rouble à celui qui trouverait un lièvre au repos.

— Je ne comprends pas, continua Ilaguine, pourquoi les chasseurs sont jaloux des bêtes et des chiens ; quant à moi, je vous dirai, comte, que ce qui m’amuse c’est de me promener comme ça, voilà : on rencontre un compagnon agréable, qu’y a-t-il de mieux (de nouveau il ôta son bonnet de loutre devant Natacha), mais compter des peaux, combien on a tué, cela m’est indifférent…

— Parfaitement juste.

— … Ou être attristé parce que c’est un chien étranger qui attrape et non le mien ?… Je m’amuse seulement à regarder les chasses. N’est-ce pas, comte ? parce que je juge…

— Taïaut ! prononça en ce moment, dans un long cri, un des chasseurs qui s’arrêtait. Il se trouvait sur un petit monticule. En levant la cravache, encore une fois il répéta longuement : Taïaut ! (Ce mot et la cravache levée indiquaient un lièvre.)

— Ah ! on dirait qu’il a flairé, dit négligemment Ilaguine. Eh bien, comte, allons, chassons-le.

En regardant Erza et le roux Rougaï de l’oncle, deux rivaux avec lesquels il n’avait jamais eu la chance de mesurer ses chiens, Nicolas pensa en se rapprochant du lièvre à côté de l’oncle et d’Iliaguine : « Qu’est-ce que ce sera s’ils dépassent ma Milka ? »

— Un vieux ? demanda Ilaguine en s’approchant du chasseur qui avait vu le lièvre ; et non sans émotion il se retourna et siffla : Erza…

— Et vous, Mikhaïl Nikanoravitch ? s’adressa-t-il à l’oncle.

L’oncle marchait en fronçant les sourcils.

— Pourquoi m’en mêlerais-je ?… Bon ! Vous avez payé un village pour chaque chien : ce sont des chiens de mille roubles. Bon ! Rivalisez ensemble, moi, je regarde.

— Rougaï ! pstt, pstt, cria-t-il. Petit Rougaï, ajouta-t-il en exprimant malgré lui, par ce diminutif, sa tendresse pour le chien roux et l’espoir qu’il mettait en lui. Natacha voyait et sentait l’émotion cachée des deux vieux et de son frère, et elle-même était nerveuse. Le chasseur se tenait sur le monticule, la cravache levée ; les maîtres, au pas, s’approchèrent de lui. Les chiens à courre s’éloignaient du lièvre, les chasseurs s’écartaient aussi. Tous s’avancaient lentement et en silence.

— Où est la bête ? demanda Nicolas, s’approchant à cent pas du chasseur qui le premier l’avait remarqué. Mais avant qu’il eût eu le temps de répondre, le lièvre, sentant la gelée du lendemain, ne put rester en place et bondit. La meute des chiens courut derrière lui en hurlant. De tous côtés les chiens courants, qui n’étaient pas en laisse, se jetèrent vers le lièvre. Tous ces piqueurs qui s’avancaient lentement, en criant : Vélaut ! et les autres chasseurs avec les cris : Taïaut ! partirent à fond de train dans les champs. L’impassible Ilaguine, Nicolas, Natacha et l’oncle couraient, ne sachant eux-mêmes où et comment, ne voyant que les chiens et le lièvre et ayant peur de perdre pour une seconde la marche de la course. Le lièvre était vieux, vif, il faisait de petits sauts ; il dressa les oreilles et se mit à courir en entendant les cris et les piétinements qui éclataient soudain de tous côtés. Il sauta une dizaine de fois, pas très rapidement, en laissant approcher les chiens, et enfin, après avoir choisi sa direction et compris le danger, il aplatit ses oreilles et courut à toute vitesse. Il était sur le chaume, mais devant lui se trouvait la verdure humide. Deux des chiens du chasseur qui l’avait dépisté, les premiers remarquèrent le lièvre et se mirent à courir. Mais ils n’étaient pas encore très loin quand parut la rouge Erza d’Ilaguine. Elle s’approcha du lièvre à la distance d’une tête, et, croyant saisir la queue du lièvre qu’elle avait visée, elle roula à terre. Le lièvre courba le dos et courut encore plus vite. Milka parut derrière Erza et commença à s’avancer rapidement vers le lièvre. « Milouchka, petite mère ! » s’écria triomphalement Nicolas… On eût dit que Milka allait tomber sur le lièvre et l’attraper, mais elle le dépassa. Le lièvre courait de nouveau. De nouveau la belle Erza se mit à courir et elle était près de la queue même, mesurant pour ne pas se tromper et attraper la cuisse de derrière.

— Erzenka, petite sœur ! C’était la voix, toute changée et suppliante, d’Ilaguine. Erza n’entendait pas cette prière ; au moment même où l’on pensait qu’elle allait attraper le lièvre, il tira de côté et parut sur la limite de la verdure et du chaume. De nouveau Erza et Milka, comme une paire de chevaux attelés, recommencèrent à courir après le lièvre. Sur la limite, le lièvre se sentait mieux, les chiens n’étaient plus si près de lui.

— Rougaï, Rougaïuchka ! Bon ! cria à ce moment une nouvelle voix et le rouge Rougaï, le chien de l’oncle, en s’allongeant et courbant l’échine, rejoignit les deux premiers chiens, les dépassa, et, déjà atteignant le lièvre, le dérouta au bord de la verdure et dans la boue jusqu’au ventre s’enfonça dans l’herbe sale ; l’on voyait seulement comment en se couvrant le dos de boue il roulait avec lièvre. Les chiens l’entouraient en étoile. Une minute après tous se trouvaient près des chiens assemblés. L’oncle, tout heureux, descendit et prit le lièvre. Il le secoua pour faire couler le sang et il regardait, tout troublé, en roulant les yeux, ne sachant où mettre ses pieds et ses mains et parlant sans savoir ni avec qui il parlait ni ce qu’il disait.

— Voilà, ça, c’est bon !… En voilà un chien… Voilà, il les a dépassés tous, même ceux de mille roubles. Bon ! dit-il en suffoquant ; il regardait avec colère comme s’il voulait injurier quelqu’un, comme si tous étaient ses ennemis, comme si on l’eût offensé et qu’il eût réussi maintenant à se justifier. Voilà pour les chiens de mille roubles ! Bon ! Rougaï ! En voilà un morceau, tu l’as mérité, dit-il en jetant au chien la patte arrachée, maculée de terre. Bon !

— Elle était fatiguée, elle seule a couru trois fois, dit Nicolas, n’écoutant personne et sans se soucier si on l’écoutait ou non.

— Mais qu’est-ce que c’est, comme ça, en travers ?… disait le chasseur d’Ilaguine.

— Oui, mais de cette façon n’importe quel chien de garde attrape, dit en même temps Ilaguine, tout rouge, respirant à peine de la course et de l’émotion. En même temps Natacha, toute suffocante, joyeuse et triomphante, poussait des cris si perçants qu’ils résonnaient dans les oreilles. Par ces sons elle exprimait tout ce que les autres chasseurs exprimaient par leurs paroles. Et ce cri était si sauvage qu’elle-même en aurait eu honte, et que tous, en un autre temps, en auraient été étonnés. L’oncle lui-même arrangea le lièvre, le jeta sur la croupe du cheval, et, comme s’il en voulût à tout le monde, d’un air de ne vouloir même causer à personne, il monta sur son cheval et partit seul.

Tous, sauf lui, se séparaient tristes et froissés et seulement longtemps après pouvaient se mettre à feindre l’indifférence. Pendant longtemps encore ils regardaient le rouge Rougaï qui, tout couvert de boue, le dos voûté, en secouant son collier, d’un air calme et vainqueur, marchait derrière les pattes du cheval de l’oncle.

Et Nicolas voyait dans l’expression du chien : « Quoi ! je suis comme les autres quand il n’y a pas la course ; mais alors, prenez garde ! »

Quand, longtemps après, l’oncle s’approcha de Nicolas et lui causa, celui-ci fut flatté qu’après tout ce qui s’était passé il daignât encore lui parler.