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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 406-414).


X

Peu après sa réception dans la fraternité des maçons, Pierre avec le guide complet, écrit pour lui-même, de ce qu’il devait faire dans ses domaines, partit pour la province de Kiev où se trouvaient la plupart de ses serfs.

Arrivé à Kiev, Pierre appela à son bureau principal tous ses intendants et leur expliqua ses intentions et ses désirs. Il leur dit que certainement des mesures seraient prises pour l’émancipation générale des paysans, mais que d’ici là les paysans ne devaient pas être écrasés de travail, que les femmes et les enfants ne devaient pas être envoyés à la corvée, qu’il fallait aider les paysans, que les punitions devaient être verbales et non corporelles, que des hôpitaux, des hospices et des écoles devaient être construits dans chaque domaine.

Quelques-uns des intendants (certains étaient illettrés) écoutaient effrayés, croyant saisir par ce discours que le jeune comte n’était pas content de leur gérance et de leurs déprédations.

Les autres, dès qu’ils furent débarrassés de la première impression de peur, trouvèrent amusant le balbutiement de Pierre et les paroles qu’ils n’avaient jamais entendues. Les troisièmes avaient tout simplement du plaisir à écouter parler leur maître. Les quatrièmes, les plus intelligents, de ce nombre l’intendant en chef, déduisirent de ce discours comment il fallait se conduire avec le maître pour atteindre leur but.

L’intendant en chef exprima une grande sympathie pour les idées de Pierre, mais il fit remarquer qu’outre ces réformes, il était nécessaire, en général, de s’occuper des affaires qui se trouvaient en fort mauvais état.

Malgré l’immense fortune du comte Bezoukhov, depuis que Pierre recevait, — disait-on, — cinq cent mille roubles de rente, il se sentait beaucoup moins riche que du temps du feu comte qui lui donnait dix mille roubles par an. Dans ses grandes lignes, son budget était à peu près le suivant : Au conseil de tutelle, il payait environ quatre-vingt mille roubles pour tout le domaine ; l’entretien de la villa près de Moscou, de la maison de Moscou et des princesses coûtait près de trente mille roubles ; pour les pensions, environ quinze mille, à peu près autant pour les œuvres de bienfaisance. On envoyait à la comtesse près de cent cinquante mille roubles, et pour les dettes près de soixante-dix mille roubles d’intérêts ; la construction d’une église commencée avait coûté, en ces deux ans, près de dix mille roubles ; le reste, environ cent mille roubles, était dépensé, il ne savait même pas comment, et, presque chaque année, il était forcé d’emprunter. En outre, chaque année, l’intendant en chef écrivait soit à propos d’un incendie, soit sur une disette, soit sur la nécessité de faire reconstruire des bâtiments, des usines, de sorte que la première tâche qui incomba à Pierre fut celle pour quoi il avait le moins de capacité et de goût, celle des affaires.

Pierre travaillait chaque jour avec son intendant en chef, mais il sentait que son travail n’avançait pas du tout les affaires. Il sentait que ses occupations passaient à côté des affaires et ne les faisaient pas avancer. D’un côté l’intendant en chef exposait la situation sous le plus mauvais jour, en montrant à Pierre la nécessité de payer les dettes et d’entreprendre de nouveaux travaux avec les serfs, à quoi Pierre ne consentait pas ; d’un autre côté Pierre exigeait le commencement de l’émancipation, contre quoi l’intendant exposait la nécessité péremptoire de payer les dettes du Conseil de tutelle et, par suite, l’impossibilité de la prompte réalisation de ce désir.

L’intendant ne disait pas que c’était tout à fait impossible, il proposait, pour atteindre ce but, la vente des forêts de la province de Kostroma, celles de terres sises au bord du Volga et du domaine de Crimée. Mais, toutes ces opérations, dans la bouche de l’intendant étaient liées à un si grand nombre de procès, de délibérations, d’hypothèques, de demandes d’autorisation, etc., que Pierre s’y perdait et se contentait de dire : « Oui, oui, faites cela. »

Pierre n’avait pas ce tact pratique qui lui eût permis de se mettre seul à la besogne, c’est pourquoi il n’aimait pas ces occupations et feignait seulement de s’y intéresser devant l’intendant, et l’intendant tâchait de feindre qu’il croyait ces occupations utiles pour les maître et très gênantes pour soi…

Dans la grande ville se trouvèrent des connaissances, et des inconnus se pressaient pour se mettre en relation avec le richard nouvellement arrivé, le plus riche propriétaire de la province. Les tentations touchant la faiblesse principale de Pierre, celle qu’il avait avouée pendant son acceptation à la loge, étaient si fortes que Pierre ne pouvait s’en abstenir.

De nouveau, les journées, les semaines, les mois de la vie de Pierre passaient dans les mêmes soucis et étaient remplis par les soirées, les dîners, les déjeuners, les bals, qui, comme à Pétersbourg, ne lui laissaient pas le temps de se ressaisir. Au lieu de la nouvelle vie qu’espérait mener Pierre, il continuait la même, seulement dans un autre endroit.

Des trois buts de la maçonnerie, Pierre reconnaissait qu’il n’avait pas rempli celui qui prescrivait à chaque maçon d’être le modèle de la vie morale, et, parmi les sept vertus, deux lui manquaient complètement : les bonnes mœurs et l’amour de la mort. Il s’en consolait parce qu’il remplissait l’autre — l’amélioration du genre humain — et qu’il avait d’autres vertus : l’amour du prochain et surtout la générosité.

Au printemps de 1807, Pierre décida de retourner à Pétersbourg. En route, il avait l’intention de parcourir tous ses domaines et de se rendre compte personnellement de ce qu’on avait fait de ce qu’il avait ordonné et de la situation en laquelle se trouvaient maintenant ces gens confiés à lui par Dieu et qu’il voulait rendre heureux.

L’intendant en chef qui considérait toutes les réformes du jeune comte comme une folie désavantageuse pour lui, pour soi et pour les paysans, avait fait des concessions. En continuant à présenter l’émancipation comme une chose impossible, il donnait l’ordre de faire construire dans chaque domaine de grands bâtiments pour les écoles, les hôpitaux, les hospices, en vue de l’arrivée du maître. Il préparait partout des rencontres où la solennité et la pompe étaient exclues, car il savait que Pierre n’aimait pas cela, mais une réception reconnaissante avec les icônes, le pain et le sel, ce qui, — il comprenait bien son maître, — devait agir sur le comte et le tromper.

Le printemps du sud, le voyage calme, rapide, en calèche viennoise, et la solitude de la route agissaient joyeusement sur Pierre. Les propriétés qu’il ne connaissait pas encore étaient toutes plus pittoresques les unes que les autres. Partout le peuple se présentait à lui heureux et plein de reconnaissance pour les bienfaits reçus. Partout on venait à sa rencontre, et bien que cela rendit Pierre confus, au fond de son âme, il se sentait joyeux. Dans un endroit, les paysans lui apportèrent le pain et le sel, l’icône de Pierre et Paul, et demandèrent la permission, en l’honneur de saint Pierre et Paul, en signe d’amour et en reconnaissance de ses bienfaits, d’élever à leurs frais un nouvel autel dans l’église. Ailleurs des femmes tenant des nourrissons vinrent à sa rencontre et le remercièrent d’avoir délivré les femmes des travaux pénibles. Dans le troisième domaine, il fut salué par le prêtre tenant la croix, entouré des enfants à qui, grâce aux faveurs du comte, il enseignait la lecture, l’écriture, la religion. Dans tous les domaines, Pierre voyait de ses propres yeux des bâtiments élevés ou en construction, tous sur le même plan : hôpitaux, écoles, hospices, qui devaient être inaugurés bientôt.

Partout, Pierre voyait, sur les livres du gérant, que les corvées étaient diminuées, et des délégations de paysans en caftans bleus venaient l’en remercier.

Pierre ignorait seulement que là où on lui donnait le pain et le sel et où l’on construisait un autel au nom de saint Pierre et saint Paul, c’était un village commerçant dont la foire était le jour de la Saint-Pierre, que l’autel était commencé depuis longtemps par les riches paysans du village, par ceux qui s’étaient présentés à lui, et que les neuf dixièmes des paysans de ce village étaient dans la pire détresse.

Il ignorait que du fait qu’on avait cessé, sur son ordre, d’envoyer à la corvée les femmes-mères avec leurs nourrissons, ces mêmes femmes faisaient à la maison des travaux plus pénibles. Il ignorait que le prêtre qui l’avait rencontré avec la croix opprimait les paysans par ses exigences, que ses élèves lui étaient laissés les larmes aux yeux et que les parents devaient lui donner beaucoup d’argent pour les racheter.

Il ignorait que les bâtiments de pierre étaient construits par les paysans et augmentaient leur corvée, allégée seulement sur le papier. Il ignorait que là où l’intendant lui montrait sur le livre la diminution d’un tiers de la redevance, la corvée était augmentée de moitié. Aussi Pierre était-il enchanté de son voyage dans ses domaines et il revenait tout à fait à cette impression philanthropique qu’il avait en quittant Pétersbourg. Il écrivit une lettre enthousiaste au frère précepteur, comme il appelait le grand-maître.

— « Comme c’est facile ! Comme il faut peu d’efforts pour faire beaucoup de bien, pensait Pierre, et comme nous nous en soucions peu ! »

Il était heureux de la reconnaissance qu’on lui avait témoignée, mais il avait honte en l’acceptant. Cette reconnaissance lui rappelait qu’il pouvait faire beaucoup plus pour ces gens simples et bons.

L’intendant en chef, un homme sot mais rusé, comprenait bien le comte, intelligent mais naïf, et voyant l’effet qu’avaient produit sur Pierre les moyens employés, il en joua comme d’un joujou et s’adressa à lui, plus résolument que jamais, en insistant sur l’impossibilité et principalement l’inutilité de l’émancipation des paysans qui se trouvaient, sans cela, tout à fait heureux.

Pierre, au fond de l’âme, consentait avec l’intendant qu’il était difficile de s’imaginer des hommes plus heureux, que Dieu seul sait ce que leur apporterait la liberté, bien que, malgré lui, Pierre insistât sur ce qu’il considérait comme juste. L’intendant promit de faire tout son possible pour amener la réalisation du désir du comte, car il savait bien que le comte ne pourrait jamais contrôler non seulement si toutes les mesures étaient prises pour la vente des forêts et des domaines, l’amortissement au Conseil, mais qu’il était même probable qu’il ne demanderait ni ne saurait jamais comment il se faisait que les bâtiments construits restassent vides et que les paysans continuassent à donner en travail et en argent tout ce qu’ils donnaient avant, c’est-à-dire tout ce qu’ils pouvaient donner.