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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 396-405).


IX

Bilibine se trouvait maintenant attaché au quartier général de l’armée, en qualité de diplomate et il décrivait toute la campagne, en langue française et avec des plaisanteries françaises, mais il dépeignait la campagne avec une hardiesse exclusivement russe en se jugeant soi-même avec raillerie.

Bilibine écrivait que sa discrétion diplomatique le tourmentait et qu’il était heureux d’avoir, en la personne du prince André, un fidèle correspondant devant qui il pouvait déverser toute la bile amassée en lui par ce qui se passait dans l’armée. Cette lettre était déjà vieille. Elle était antérieure à la bataille de Pressich-Eylau.

Il écrivait :

« Depuis nos grands succès d’Austerlitz, vous savez, mon cher prince, que je ne quitte plus les quartiers généraux. Décidément j’ai pris le goût de la guerre, et bien m’en a pris. Ce que j’ai vu ces trois mois est incroyable.

« Je commence ab ovo. L’ennemi du genre humain, comme vous savez, s’attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidèles alliés qui ne nous ont trompés que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et cause pour eux, mais il se trouve que l’ennemi du genre humain ne fait nulle attention à nos beaux discours et avec sa manière impolie et sauvage se jette sur les Prussiens sans leur donner le temps de finir la parade commencée, en deux tours de main les rosse à plate couture et va s’installer au palais de Potsdam.

« J’ai le plus vif désir, écrit le roi de Prusse à Bonaparte, que V. M. soit accueillie et traitée dans mon palais d’une manière qui lui soit agréable et c’est avec empressement que j’ai pris à cet effet toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je avoir réussi ! Les généraux prussiens se piquent de politesse envers les Français et mettent bas les armes aux premières sommations.

« Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi de Prusse ce qu’il doit faire s’il est sommé de se rendre ?… Tout cela est positif.

« Bref, espérant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se trouve que nous voilà en guerre pour tout de bon, et ce qui plus est, en guerre sur nos frontières avec et pour le roi de Prusse. Tout est au grand complet et il ne nous manque qu’une petite chose, c’est le général en chef. Comme il s’est trouvé que les succès d’Austerlitz auraient pu être plus décisifs, si le général en chef eût été moins jeune, on fait la revue des octogénaires et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la préférence au dernier. Le général nous arrive en kibik à la manière Souvorof et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.

« Le 4 arrive le premier courrier de Pétersbourg. On apporte les malles dans le cabinet du maréchal qui aime à faire tout par lui-même. On m’appelle pour aider à faire le triage des lettres et prendre celles qui nous sont destinées. Le maréchal nous regarde faire et attend les paquets qui lui sont adressés. Nous cherchons. Il n’y en a point. Le maréchal devient impatient, se met lui-même à la besogne et trouve des lettres de l’empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres. Alors le voilà qui se met dans une de ses colères bleues. Il jette feu et flamme contre tout le monde, s’empare des lettres, les décachette et lit celles de l’empereur adressées à d’autres. « Ah ! voilà comme on agit avec moi, on n’a pas de confiance en moi ! Et il ordonne de me suivre. C’est bon ! allez-vous-en  ! » et il écrit le fameux ordre du jour au général Benigsen :

« Je suis blessé, et ne puis monter à cheval. Vous avez amené votre corps d’armée se faire écraser à Poultoüsk, ici il est à découvert et sans bois ni fourrage. Alors il faut y remédier, et comme vous-même l’avez rapporté hier au comte Boukshevden, il faut songer à la retraite sur notre frontière, ce qu’il faut exécuter aujourd’hui même. »

« Après toutes mes marches, écrit-il à l’empereur, j’ai été écorché par ma selle, et cette écorchure m’empêche absolument de monter à cheval et de commander une grande armée. C’est pourquoi j’ai remis le commandement au général le plus ancien après moi, au comte Boukshevden, en lui envoyant tous les services et ce qui s’y rattache, et lui conseillant, en cas de manque de vivres, de se retirer le plus possible à l’intérieur de la Prusse, car il ne reste de pain que pour un jour et dans certains régiments il n’y a rien, ainsi que les commandants de divisions Ostermann et Sedmorezky l’ont déclaré, et chez les paysans tout est mangé. Moi-même, en attendant la guérison, je resterai à l’hôpital d’Ostrolenko. J’ai l’honneur de vous transmettre le rapport en ajoutant que si l’armée demeure dans ce bivouac encore vingt-cinq jours il ne restera plus un soldat valide.

» Permettez à un vieillard de se retirer à la campagne, au vieillard qui a déjà perdu sa gloire parce qu’il n’a pu accomplir le grand et glorieux sort pour lequel il était choisi. J’attends votre auguste autorisation, ici, à l’hôpital, pour ne pas jouer près de l’armée le rôle de scribe au lieu de celui de commandant. Ma retraite de l’armée ne fera pas plus de bruit que si un aveugle la quittait. En Russie il y en a des milliers comme moi. »

« Le maréchal se fâche contre l’empereur et nous punit tous, N’est-ce pas que c’est logique !

« Voila le premier acte. Aux suivants l’intérêt et le ridicule montent, comme de raison. Après le départ du maréchal il se trouve que nous sommes en vue de l’ennemi, et qu’il faut livrer bataille. Boukshevden est général en chef par droit d’ancienneté, mais le général Benigsen n’est pas de cet avis ; d’autant plus qu’il est, lui, avec son corps en vue de l’ennemi, et qu’il veut profiter de l’occasion d’une bataille « auf eigene Hand » comme disent les Allemands. Il la donne. C’est la bataille de Poultoüsk qui est censée être une grande victoire, mais qui, à mon avis, ne l’est pas du tout. Nous autres pékins, avons, comme vous savez, une très vilaine habitude de décider du gain ou de la perte d’une bataille. Celui qui s’est retiré après la bataille, l’a perdue, voilà ce que nous disons et, à ce titre, nous avons perdu la bataille de Poultoüsk. Bref, nous nous retirons après la bataille, mais nous envoyons un courrier à Pétersbourg, qui porte les nouvelles d’une victoire, et le général ne cède pas le commandement en chef à Boukshevden, espérant recevoir de Pétersbourg, en reconnaissance de sa victoire, le titre de général en chef. Pendant cet interrègne, nous commençons un plan de manœuvres excessivement intéressant et original. Notre but ne consiste pas, comme il devait l’être, à éviter ou à attaquer l’ennemi, mais, uniquement, à éviter le général Boukshevden qui, par droit d’ancienneté, serait notre chef. Nous poursuivons ce but avec tant d’énergie, que même en passant par une rivière qui n’est pas guéable, nous brûlons les ponts pour nous séparer de notre ennemi qui, pour le moment, n’est pas Bonaparte, mais Boukshevden. Le général Boukshevden a manqué être attaqué et pris par des forces ennemies supérieures, à cause d’une de nos belles manœuvres qui nous sauvait de lui. Boukshevden nous poursuit, nous filons. À peine passe-t-il de notre côté de la rivière, que nous repassons de l’autre. À la fin, notre ennemi Boukshevden nous attrape et s’attaque à nous. Les deux généraux se fâchent. Il y a même une provocation en duel de la part de Boukshevden et une attaque d’épilepsie de la part de Benigsen. Mais au moment critique le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire de Poultoüsk, nous apporte de Pétersbourg notre nomination de général en chef, et le premier ennemi, Boukshevden, est enfoncé : nous pouvons penser au second, à Bonaparte. Mais ne voilà-t-il pas qu’à ce moment se lève devant nous un troisième ennemi, c’est l’armée orthodoxe qui demande à grands cris du pain, de la viande, des soucharys, du foin, — que sais-je ! Les magasins sont vides, les chemins impraticables. L’armée orthodoxe se met à la maraude, et d’une manière dont la dernière campagne ne peut vous donner la moindre idée. La moitié des régiments forme des troupes libres, qui parcourent la contrée en mettant tout à feu et à sang. Les habitants sont ruinés de fond en comble, les hôpitaux regorgent de malades et la disette est partout. Deux fois le quartier général a été attaqué par des troupes de maraudeurs et le général en chef a été obligé lui-même de demander un bataillon pour les chasser.

Dans une de ces attaques on m’a emporté une malle vide et ma robe de chambre. L’empereur veut donner le droit à tous les chefs de division de fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n’oblige une moitié de l’armée de fusiller l’autre. »

Le prince André avait commencé par parcourir des yeux, mais ensuite, malgré lui, ce qu’il lisait l’intéressait de plus en plus (bien qu’il sût dans quelle mesure il fallait croire Bilibine). Arrivé à ce passage, il froissa la lettre et la jeta. Ce n’était pas ce qu’il lisait dans la lettre qui le fâchait, mais ce fait que cette vie de là-bas, étrangère à lui, pouvait l’émotionner.

Il ferma les yeux, se frotta le front avec la main, comme pour chasser toute préoccupation relative à ce qu’il lisait, et il tendit l’oreille à ce qui se passait dans la chambre d’enfant. Tout à coup, il lui sembla entendre, à travers la porte, un bruit étrange. La peur le prit, il craignait qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’enfant pendant qu’il lisait la lettre. Sur la pointe des pieds il s’approcha de la porte de la chambre d’enfant et l’ouvrit.

Au moment où il entrait il vit que la bonne avec un air effrayé, cachait quelque chose de lui, et que la princesse Marie n’était plus auprès du lit.

— Mon ami, — perçut-il dans un murmure de la princesse Marie qui lui sembla désespéré. Comme il arrive souvent après une longue nuit d’insomnie et les fortes émotions, une peur sans cause l’envahissait. Il lui venait en tête que l’enfant était mort. Tout ce qu’il voyait et entendait lui semblait confirmer sa peur. « Tout est fini », pensa-t-il, et une sueur froide mouilla son front.

Étourdi, il s’approcha du lit, croyant le trouver vide, et que la bonne avait caché l’enfant mort. Il ouvrit le rideau et, pendant longtemps, ses yeux effrayés et distraits ne pouvaient trouver l’enfant. Enfin il l’aperçut. Le bébé rouge, les bras écartés, était couché en travers du lit, la tête au-dessous de l’oreiller ; dans le sommeil il remuait les lèvres et respirait régulièrement.

En apercevant le bébé, le prince André se réjouit, comme s’il l’avait déjà perdu. Il se pencha, et, comme sa sœur le lui avait appris, il regarda avec ses lèvres si l’enfant avait la fièvre. Le front tendre était humide. Il toucha la tête avec sa main ; les cheveux étaient mouillés, tellement l’enfant transpirait. Non seulement il n’était pas mort, mais on voyait même que la crise était passée et qu’il était en voie de guérison. Il voulait saisir, presser, serrer contre sa poitrine cette créature petite, faible, mais il n’osait le faire. Il restait debout devant lui, regardant sa tête, ses mains, ses jambes qu’on apercevait au-dessous de la couverture.

Il entendit un frôlement près de lui et une ombre se montra sous le rideau du petit lit. Il ne se retourna pas ; il continuait à regarder le visage de l’enfant et à écouter sa respiration régulière. L’ombre était celle de la princesse Marie qui, s’était approchée, sans bruit, du petit lit, avait soulevé le rideau et l’avait laissé retomber sur elle. Le prince André, sans se retourner, la reconnut et lui tendit la main. Elle la lui serra.

— Il est en sueur, — dit le prince André.

— Je suis venue pour te le dire.

L’enfant remuait à peine ; dans le sommeil il souriait et se frottait contre l’oreiller. Le prince André regarda sa sœur. Les yeux rayonnants de la princesse Marie, dans le demi jour mat de l’alcôve, brillaient plus qu’à l’ordinaire à cause des larmes heureuses qui les emplissaient. La princesse Marie se pencha vers son frère et l’embrassa en accrochant un peu le rideau. Ils s’étreignaient, restant encore sous le jour mat du rideau, comme s’ils ne voulaient pas se séparer de ce monde qu’ils faisaient à eux trois, en dehors de tout le reste. Le prince André, le premier, en s’ébouriffant les cheveux sur la gaze du rideau s’éloigna du lit.

— Oui, c’est tout ce qui me reste maintenant, prononça-t-il en soupirant.