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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 415-428).


XI

Pierre, qui se trouvait dans l’état d’esprit le meilleur, après son voyage au sud, réalisa son ancien désir de faire visite à son ami Bolkonskï qu’il n’avait pas vu depuis déjà deux ans.

Bogoutcharovo était situé dans un pays peu joli, plat, couvert de champs et de bois de sapins et de bouleaux coupés et non coupés.

La cour des maîtres se trouvait au bout de la grand’route du village, derrière un étang récemment creusé et bien plein dont les bords n’étaient pas encore recouverts d’herbe, au milieu d’une jeune forêt où se trouvaient quelques grands sapins. Elle comprenait la grange, des bâtiments de service, des écuries, des bains, un pavillon et une grande maison de pierre avec fronton cintré dont la construction n’était pas encore achevée. Un jeune jardin était planté autour de la maison. Les grilles et les portes étaient solides et neuves. Sous l’auvent se trouvaient des pompes d’incendie et un tonneau peint en vert. Les routes étaient droites ; les ponts solides, à parapets. Tout portait le cachet de l’ordre et de la bonne exploitation. À la question : où demeure le prince ? les domestiques montrèrent le petit pavillon tout neuf bâti près de l’étang. Le vieux diatka [1] du prince André, Antone, aida Pierre à sortir de sa voiture, l’informa que le prince était à la maison et le conduisit dans l’antichambre petite et propre.

Pierre fut frappé de la modestie de la petite maison, bien que très propre, après ce milieu brillant dans lequel il avait vu, pour la dernière fois, son ami à Pétersbourg. Il entra rapidement dans le petit salon pas encore crépi et rempli de l’odeur de sapin, il voulut aller plus loin, mais Antone, sur la pointe des pieds, courut en avant et frappa à la porte.

— Eh bien, qu’y a-t-il ? prononça une voix raide et désagréable.

— Un visiteur, répondit Antone.

— Fais attendre, — et l’on entendit le bruit d’une chaise repoussée. Pierre, à pas rapides, s’approcha de la porte et se trouva face à face avec le prince André, vieilli, qui sortait les sourcils froncés. Pierre l’enlaçait et, relevant ses lunettes, l’embrassait sur les joues et le regardait de très près.

— Te voilà ! Je n’attendais pas ! Très heureux, dit le prince André.

Pierre, étonné, ne disait rien ; sans détourner les yeux, il regardait son ami. Il était frappé du changement qui s’était fait en lui. Les paroles du prince André étaient aimables, le sourire se montrait sur ses lèvres et sur son visage, mais le regard était éteint, mort ; évidemment, malgré tout son désir, le prince André ne lui pouvait donner un éclat joyeux, gai.

Ce n’était pas que son ami eût maigri, pâli, vieilli, mais le regard et les petites rides sur le front, qui indiquaient une longue concentration sur une seule chose, frappaient et éloignaient Pierre jusqu’à ce qu’il y fût habitué.

À cette rencontre après une longue séparation, comme il arrive toujours, la conversation, de longtemps, ne pouvait s’établir. Ils s’interrogeaient et se répondaient brièvement sur des choses qui demandaient, ils le savaient eux-mêmes, un long entretien. Enfin la conversation commença peu à peu à s’engager sur ce qu’ils avaient dit d’abord brièvement ; sur la vie passée, les plans d’avenir, le voyage de Pierre, ses occupations, la guerre, etc. La concentration et la fatigue morale que Pierre avait remarquées dans le visage du prince André, s’exprimaient maintenant encore plus fort dans le sourire avec lequel il écoutait Pierre, surtout quand Pierre parlait avec animation et joie du passé et de l’avenir. Le prince André semblait désirer prendre part à ce qu’il disait, mais ne le pas pouvoir. Pierre comprit enfin que l’enthousiasme, les rêves, l’espoir du bonheur et du bien n’étaient pas convenables devant le prince André. Il avait honte d’exprimer toutes ses nouvelles idées maçonniques, excitées et revivifiées en lui par son dernier voyage. Il se retint : il avait peur d’être naïf. En même temps, il avait une envie irrésistible de montrer plus vite à son ami qu’il était maintenant tout à fait autre, meilleur que le Pierre qui était à Pétersbourg.

— Je ne puis vous dire combien j’ai vécu pendant ce temps. Je ne me reconnais pas moi-même.

— Oui, nous avons beaucoup, beaucoup changé, dit le prince André.

— Eh bien ! Et vous ? Quels sont vos plans ? interrogea Pierre.

— Mes plans ? mes plans ! — répéta ironiquement le prince André, comme s’il était étonné du sens de ce mot. — Et bien, comme tu vois, je bâtis. Je veux être tout à fait installé pour l’année prochaine.

Pierre fixait en silence le visage du prince André.

— Non, je demande… — dit Pierre.

Le prince André l’interrompit :

— Mais pourquoi parler de moi !… Raconte, raconte ton voyage, tout ce que tu as fait là-bas dans tes domaines ?

Pierre se mit à raconter ce qu’il avait fait dans ses domaines en tâchant de cacher le plus possible sa participation dans les améliorations qu’il avait apportées.

Plusieurs fois le prince André lui souffla à l’avance ce qu’il racontait, comme si tout ce qu’avait fait Pierre était une histoire depuis longtemps connue, et non seulement, il écoutait sans intérêt, mais il semblait avoir honte de ce que Pierre racontait.

Pierre se sentit gêné, mal à l’aise dans la société de son ami. Il se tut.

— Voilà mon ami, dit le prince André, lui aussi visiblement peiné et gêné avec son hôte. — Je suis ici au bivouac, je suis venu seulement pour regarder. Aujourd’hui, je pars chez ma sœur. Je te présenterai aux miens. Mais il me semble que tu les connais ? — Il semblait occuper un hôte avec qui il n’avait rien de commun. — Nous partirons après le dîner. Et maintenant, veux-tu visiter mon domaine ?

Ils sortirent et se promenèrent jusqu’au dîner en causant sur les nouvelles politiques et les connaissances communes, comme des hommes qui ont peu de commun entre eux. Avec assez d’animation et d’intérêt, le prince André parlait d’une nouvelle construction faite par lui dans le village, mais, même sur ce sujet, au milieu de la conversation, quand il décrivait à Pierre la future disposition de la maison, il s’arrêta soudain :

— Mais, cela n’a rien d’intéressant. Allons dîner, après nous partirons.

Pendant le dîner, il fut question du mariage de Pierre.

— J’ai été très étonné de l’apprendre, dit le prince André.

Pierre rougit ; il rougissait toujours quand on parlait de son mariage, et dit hâtivement :

— Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrivé. Mais vous savez, tout est fini et pour toujours.

— Pour toujours ? — fit le prince André. — Rien n’arrive pour toujours.

— Mais vous savez comment tout cela s’est terminé ? Vous avez entendu parler du duel.

— Ah ! tu as passé par là aussi ?

— La seule chose dont je remercie Dieu, c’est de n’avoir pas tué cet homme, dit Pierre.

— Pourquoi donc ? Tuer un chien méchant, c’est même très bien.

— Non, tuer un homme, ce n’est pas bien. C’est injuste.

— Pourquoi injuste ? répéta le prince André. Les hommes ne peuvent savoir ce qui est juste ou ne l’est pas. Les hommes s’égarent et s’égareront toujours, et surtout en ce qu’ils considèrent comme le juste et l’injuste.

— L’injuste, c’est ce qui est le mal pour un autre homme, dit Pierre, sentant avec plaisir que pour la première fois depuis son arrivée, le prince André s’animait, commençait à parler et voulait exprimer tout ce qui l’avait fait ce qu’il était maintenant.

— Et qui t’apprend ce qui est le mal pour un autre homme ? — demanda-t-il.

— Le mal ? Le mal ? Nous connaissons tous ce qui pour nous est le mal, — dit Pierre.

— Oui, nous le connaissons ; mais ce mal que je connais pour moi-même, je ne puis le faire à un autre homme, — dit le prince André s’animant visiblement de plus en plus et désirant exprimer à Pierre ses nouvelles idées sur les choses.

Il parlait en français.

Je ne connais, dans la vie, que deux maux bien réels : c’est le remords et la maladie. Il n’est de bien que l’absence de ces maux. Vivre pour soi, en évitant ces deux maux, voilà toute ma sagesse maintenant.

— Et l’amour du prochain et le sacrifice ? — se mit à dire Pierre. — Non, je ne puis être de votre avis. Vivre seulement pour ne pas faire de mal, pour ne pas se repentir, c’est peu. J’ai vécu ainsi, j’ai vécu pour moi et j’ai perdu ma vie. C’est seulement à présent, quand je vis, ou du moins, corrigea Pierre par modestie, quand je tâche de vivre pour les autres, que j’ai compris tout le bonheur de la vie. Non, je ne suis pas d’accord avec vous, et vous-même ne pensez pas ce que vous dites.

Le prince André regardait Pierre en silence ; il sourit ironiquement :

— Voilà, tu verras ma sœur, la princesse Marie. Vous serez d’accord tous deux. Peut-être as-tu raison, pour toi, — continua-t-il après un silence, — mais chacun vit à sa guise. Toi tu as vécu pour toi, et tu dis avoir failli perdre ta vie, tu dis que tu n’as connu le bonheur que de l’instant où tu as commencé à vivre pour les autres. Et moi, j’ai éprouvé le contraire. J’ai vécu pour la gloire (qu’est-ce que la gloire ?) ; j’aimais mon prochain, je désirais faire quelque chose pour lui (je désirais ses louanges). Ainsi, moi, j’ai vécu pour les autres et je n’ai pas failli perdre ma vie, mais je l’ai perdue tout à fait, et je me sens plus tranquille depuis que je vis pour moi seul.

— Mais comment vivre pour soi seul ? — demanda Pierre en s’enflammant. — Et le fils ? la sœur ? le père ?

— Mais c’est toujours moi-même. Ce ne sont pas les autres. Mais les autres, le prochain, comme vous l’appelez avec la princesse Marie, c’est la principale source de l’erreur et du mal. Le prochain, c’est les paysans de Kiev à qui tu veux faire le bien.

Il regarda Pierre d’un regard ironique et provocant.

— Vous plaisantez, — dit Pierre s’animant de plus en plus. — Quels peuvent être l’erreur et le mal en ce que j’aie désiré (j’ai fait très peu et très mal, mais j’ai désiré faire le bien et j’ai fait cependant quelque chose ;) quel peut être le mal que les malheureux hommes, nos paysans, des hommes comme nous, qui vivent et meurent sans autre conception de Dieu et de la vérité que les rites et les prières insensées qu’ils apprennent, que la croyance consolante en la vie future, aux récompenses, aux consolations, quel mal et quelle erreur y a-t-il à ce que des hommes meurent de maladie, sans aide, quand il est si facile de les secourir matériellement, si je leur donne des hôpitaux et des asiles de vieillards ? Et n’est-ce pas un bien sensible et indiscutable, si je donne du repos aux paysans, aux femmes avec leurs enfants qui n’ont pas de repos jour et nuit ? — fit Pierre hâtivement et en zézayant. — Mal et peu, mais j’ai fait quelque chose, et non seulement rien ne me dissuadera que j’ai bien agi, mais même rien ne me dissuadera que vous ne le jugez pas ainsi. Le principal, — continua Pierre, — et ce dont je suis sûr, c’est que le plaisir de faire le bien est l’unique bonheur de la vie.

— Oui, si l’on pose la question comme ça, c’est autre chose, — dit le prince André. — Je construis une maison, plante un jardin, toi tu bâtis des hospices, l’un et l’autre peuvent servir de passe-temps. Mais quel est au juste ce qui est le bien ? Laisse juge celui qui sait tout et non pas nous.

— Eh bien, tu veux discuter ? Allons-y.

Ils sortirent de table et s’assirent sur le perron, qui tenait lieu de balcon.

— Eh bien, discutons, commença le prince André. Tu dis les écoles, continua-t-il en comptant sur ses doigts, l’enseignement, etc., c’est-à-dire que tu veux le sortir — il désigna un moujik qui passait devant eux et ôtait son chapeau — de son état bestial et lui donner des besoins moraux, et il me semble que le seul bonheur possible est celui de l’animal, et tu veux l’en priver. Je l’envie et tu veux le faire moi, mais sans lui donner mes moyens. Autre chose. Tu dis : faciliter son travail et, selon moi, le travail physique est pour lui un besoin, la même condition de son existence que pour toi et moi la pensée. Tu ne peux pas ne pas penser. Je m’endors à trois heures du matin, diverses pensées me viennent et je ne puis m’endormir. Je me retourne. Je ne dors pas jusqu’au matin parce que je pense et ne peux pas ne pas penser, de même qu’il ne peut pas ne pas labourer, ne pas faucher, autrement, il ira au cabaret ou tombera malade. De même que je ne supporterais pas son dur travail physique et mourrais au bout d’une semaine, lui de même ne supporterait pas mon oisiveté physique, il grossirait et mourrait. Troisièmement, qu’as-tu dit encore ? (Le prince André plia le troisième doigt). Ah oui. ! les hôpitaux, les remèdes. Il a l’apoplexie, il va mourir, et toi tu le soignes, tu le guéris ; il sera infirme pendant dix ans, un fardeau pour tout le monde. Il vaudrait beaucoup mieux pour lui de mourir ; d’autres naissent et il y en a tant ! Si tu regrettais d’avoir un ouvrier de moins, c’est ainsi que je regarde, mais non, tu le soignes par amour du prochain. Et cela ne lui est point nécessaire. Ensuite, pourquoi t’imagines-tu que la médecine a jamais guéri quelqu’un ? Tué, oui ! — fit-il en fronçant avec colère les sourcils et se détournant de Pierre.

Le prince André exprimait ces pensées avec tant de clarté et de netteté, qu’on voyait qu’il y avait réfléchi maintes fois, et il parlait volontiers en hâte, comme un homme qui n’a pas causé depuis longtemps. Son regard s’animait en proportion du pessimisme de ses raisonnements.

— Ah ! c’est terrible ! terrible ! — dit Pierre. — Je ne comprends pas comment on peut vivre avec des idées pareilles. J’ai eu aussi de pareils moments. C’était récemment, à Moscou, en route ; mais je tombai alors à un tel degré que je ne vivais pas, tout était vilain en moi, principalement moi-même. Je ne mangeais plus, ne me lavais plus… Eh bien, et vous, comment ?

— Pourquoi ne pas se laver ?… ce n’est pas propre. Au contraire, il faut tâcher de faire sa vie la plus agréable possible. Je vis, je n’en suis pas coupable, alors je dois vivre le mieux possible jusqu’à la mort, sans gêner personne.

— Mais qui est-ce qui vous pousse à de pareilles idées ? Vous voulez donc rester assis sans vous mouvoir, sans rien entreprendre…

— La vie ne laisse pas tranquille. Je serais content de ne rien faire, mais voilà, d’un côté la noblesse du pays m’a fait l’honneur de m’élire son chef, j’ai eu peine à m’en débarrasser. Ils ne pouvaient comprendre que je n’ai pas en moi ce qui est nécessaire : il n’y a pas cette banalité, cette bonhomie nécessaires pour cela. Ensuite, il m’a fallu construire cette maison, pour avoir un coin où être tranquille. Maintenant, c’est la milice.

— Pourquoi ne servez-vous pas dans l’armée ?

— Après Austerlitz, non, merci, répondit le prince André d’un air sombre. Je me suis donné la parole de ne pas servir dans l’armée active russe je ne servirai pas ; et même si Bonaparte était ici, à Smolensk et menaçait Lissia Gorï, je ne servirais pas dans l’armée russe. Eh bien, je te disais, — continua le prince André en se calmant, — maintenant on recrute la milice, mon père est chef de la troisième région et le seul moyen de me débarrasser du service, c’est d’être auprès de lui.

— Alors, vous servez ?

— Je sers.

Il se tut un moment.

— Alors, pourquoi servez-vous ?

— Voici. Mon père est un des hommes les plus remarquables de son siècle. Mais il devient vieux, il n’est pas méchant, mais d’un caractère trop vif. Il est terrible par son habitude de pouvoir illimité et surtout maintenant, avec ce pouvoir de chef de milice que lui a octroyé l’Empereur. Il y a deux semaines, si j’avais tardé de deux heures, il aurait pendu un greffier à Ukhnov, — fit le prince André avec un sourire. — Alors je sers, parce que sauf moi, personne n’a d’influence sur mon père, et parfois je lui évite un acte qui, après, le tourmenterait beaucoup.

— Ah ! eh bien ! vous voyez !

— Oui, mais ce n’est pas comme vous l’entendez, continua le prince André. — Je ne désire pas le moindre bien, je n’en désirais pas à cette canaille de greffier qui avait volé des bottes aux miliciens, j’aurais même été content de le voir pendre, mais je plaignais mon père, c’est-à-dire moi-même.

Le prince André s’animait de plus en plus. Ses yeux brillaient fiévreusement pendant qu’il tâchait de prouver à Pierre que dans ses actes il n’y avait jamais le désir de faire le bien du prochain.

— Eh bien ! Voilà, tu veux affranchir les paysans, c’est très bien, mais pas pour toi (je pense que tu n’as fouetté à mort personne, ni déporté personne en Sibérie), et encore moins pour les paysans. Et même si l’on bat les paysans, si on les fouette, si on les envoie en Sibérie, je pense que ce n’est pas pire pour eux. En Sibérie ils mènent la même vie bestiale : les cicatrices sur le corps guérissent et ils sont aussi heureux qu’auparavant. Mais c’est nécessaire pour ces hommes qui périssent moralement, qui se repentent, mais étouffent le repentir et s’abrutissent de ce fait qu’ils ont la possibilité de supplicier justement et injustement. Voilà qui je plains, et pour qui je désirerais émanciper les paysans. Tu n’en as peut-être pas vu, et moi j’ai vu de braves gens, élevés dans la tradition du pouvoir illimité, et qui, avec les années, deviennent plus cruels et grossiers, le savent, mais ne peuvent se retenir et sont de plus en plus malheureux.

Le prince André dit cela avec tant de conviction que Pierre pensa malgré lui que ses idées lui étaient inspirées par son père. Il ne répondit rien.

— Alors voilà qui je plains : la dignité humaine, la tranquillité et la pureté de la conscience, et non leurs dos et leurs fronts, qui, on a beau les fouetter ou les raser, restent toujours les mêmes dos et fronts.

— Non, non, mille fois non. Je ne serai jamais de votre avis, — dit Pierre.

  1. Serviteur des enfants.