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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 158-166).


XXI

Pétia, après le refus définitif qu’il avait reçu, partit dans sa chambre, s’y enferma et y pleura à chaudes larmes. Tous feignirent de ne pas le remarquer quand il vint pour le thé, la mine sombre, les yeux gonflés.

Le lendemain, l’empereur arrivait. Quelques domestiques des Rostov demandèrent la permission d’aller voir l’empereur.

Ce matin, Pétia mit grand temps à s’habiller, se peigna et arrangea son col comme les grandes personnes. Il se mettait souvent devant le miroir, faisait des gestes, redressait les épaules et enfin, sans rien dire à personne, il mit son chapeau et sortit de la maison par l’escalier de service, en tâchant de ne pas être vu. Pétia avait résolu d’aller tout droit où était l’empereur et d’expliquer tout franchement à un chambellan (pour Pétia, l’empereur était toujours entouré de chambellans) que lui, comte Rostov, malgré son jeune âge, désirait servir la patrie, que la jeunesse ne pouvait être un obstacle au dévouement et qu’il était prêt… Pendant que Pétia se préparait, il avait beaucoup de belles paroles à dire au chambellan.

Pétia comptait sur le succès de sa démarche près de l’empereur, précisément parce qu’il était un enfant (Pétia pensait même que tous seraient étonnés de sa prouesse), et en même temps, dans l’arrangement de son col, de sa coiffure et par son allure grave et modérée, il voulait se vieillir. Mais plus il marchait, plus il était distrait par la foule toujours croissante près du Kremlin, et plus il oubliait d’observer la lenteur propre aux hommes mûrs. En approchant du Kremlin il commença déjà à se soucier de n’être pas étouffé, et, résolument, l’air menaçant, il écarta ses coudes. Mais dans les portes Troïtzky, malgré son air résolu, les personnes qui probablement ne savaient pas avec quelles intentions patriotiques il allait au Kremlin, le serrèrent tant contre le mur, qu’il dut s’arrêter pendant que les voitures franchissaient les portes au milieu du bruit de la foule. Près de Pétia, il y avait une femme avec un valet, deux boutiquiers et un soldat retraité. Après être resté un moment près de la porte, Pétia, sans attendre que toutes les voitures fussent passées, voulut se mettre devant les autres et il se campa résolument les coudes en travers. Mais la femme qui était près de lui et contre qui il dirigea d’abord ses coudes cria après lui avec colère :

— Quoi ! noblaillon ! Qu’as-tu à pousser ? Tu vois que tout le monde reste à sa place, pourquoi avancer !

— Comme ça tout le monde avancera, dit le valet ; et il se mit aussi à jouer des coudes, et poussa Pétia dans le coin empesté de la porte.

Pétia essuya avec sa main la sueur qui couvrait son visage, répara son col mouillé de sueur, col qu’il avait si bien arrangé à la maison, comme un grand.

Il sentait qu’il n’avait plus l’air présentable et il avait peur de n’être pas introduit près de l’empereur s’il se présentait ainsi aux chambellans. Mais il n’y avait pas moyen de s’arranger et de passer ailleurs, à cause de la foule. Un général, connaissance des Rostov, passa. Pétia voulut lui demander aide, mais il se dit que ce serait peu courageux. Quand toutes les voitures eurent défilé, la foule se remua et porta Pétia sur la place, tout occupée par le peuple. Non seulement la place, mais même les toits étaient pleins de gens. Dès que Pétia fut sur la place, il distingua clairement le son des cloches qui emplissait tout le Kremlin et le bruit des conversations joyeuses du peuple.

À un moment, la place devint plus libre et, tout à coup, toutes les têtes se découvrirent et tous se jetèrent en avant, entraînant aussi Pétia qui ne pouvait respirer, et tous crièrent, hourra ! hourra ! hourra !

Pétia se soulevait sur la pointe des pieds, bousculait, pinçait, mais ne pouvait rien voir, sauf la foule qui l’entourait.

La même expression d’attendrissement et d’enthousiasme était sur tous les visages. Une marchande, qui était près de Pétia, sanglotait et des larmes coulaient de ses yeux.

— Père ! Ange ! Petit père ! disait-elle en essuyant ses larmes avec ses mains.

— Hourra ! criait-on de tous côtés.

Un moment, la foule resta au même endroit, mais ensuite se jeta de nouveau en avant.

Pétia, sans bien savoir lui-même ce qu’il faisait, serra les dents et, en roulant les yeux, l’air furibond, il se jeta en avant en jouant des coudes et criant hourra ! comme s’il était prêt, en ce moment, à tuer et lui-même et tout le monde. Mais de tous côtés de pareilles personnes à l’expression sauvage bousculaient toujours en criant aussi hourra !

« Alors, voilà ce que c’est que l’empereur, pensa Pétia. Non, je ne puis pas même lui donner ma supplique, c’est trop hardi ! » Malgré cela, avec désespoir, il avançait toujours et, à travers les dos qui étaient devant, il aperçut un espace vide avec un tapis rouge. Mais à ce moment la foule s’ébranlait, elle reculait (les policiers repoussaient ceux qui étaient trop près du cortège. L’empereur passait du palais à la cathédrale de l’Assomption) et Pétia, tout à fait à l’improviste, reçut un coup si violent sur le côté, il était tellement serré que, soudain, ses yeux s’obscurcirent et qu’il perdit connaissance. Quand il revint à lui, un ecclésiastique, avec une touffe de cheveux gris descendant sur la nuque, en manteau bleu usé, probablement un chantre, le tenait d’une main sous le bras et de l’autre le protégeait de la foule qui s’avançait.

— On a écrasé un jeune seigneur. Mais que faites-vous ? Il ne faut pas pousser ainsi. Prenez garde, on a écrasé, écrasé, disait le chantre.

L’empereur entra dans la cathédrale de l’Assomption. La foule se rangea de nouveau et le chantre emmena Pétia, pâle et respirant à peine, vers le grand canon du Kremlin. Quelques personnes s’apitoyaient sur Pétia ; tout à coup la foule s’adressait à lui et maintenant se bousculait autour de lui. Ceux qui étaient le plus près s’empressaient, déboutonnaient son veston, le plaçaient sur le haut du canon et invectivaient ceux qui l’étouffaient.

— On pouvait l’étouffer à mort. Qu’est-ce que c’est que cela ? Tuer quelqu’un ! Le pauvre petit, il est blanc comme un linge, disaient des voix.

Pétia se remit bientôt. Son visage reprit ses couleurs, le malaise passa et, pour ce désagrément temporaire, il obtint une place sur le canon d’où il espérait voir l’empereur qui devait retourner. Pétia ne pensait plus maintenant à remettre sa supplique : le voir seulement, et il serait heureux !

Pendant le service à la cathédrale de l’Assomption, un grand service d’action de grâces à cause de la venue de l’empereur et de la paix avec les Turcs, la foule s’éclaircit. Des marchands de kwass, de pain d’épices, de pavots, dont Pétia était particulièrement grand amateur, commencèrent à circuler et les conversations ordinaires s’établirent. Une marchande montrait un châle déchiré et racontait qu’elle l’avait payé cher ; une autre disait que maintenant toutes les étoffes de soie devenaient chères. Le chantre, le sauveur de Pétia, causait avec un fonctionnaire des officiants qui prêtaient leur concours à l’archevêque. Il répéta plusieurs fois le mot sobornié [1] que Pétia ne comprenait pas. Deux jeunes commerçants plaisantaient avec une femme de chambre qui cassait des noisettes. Toutes ces conversations, surtout les plaisanteries avec les filles, pour Pétia, à cause de son âge, méritaient une attention particulière, mais maintenant elles ne l’occupaient pas. Il était assis sur le haut du canon, toujours ému à la pensée de l’empereur et de son amour pour lui. La coïncidence de la sensation de mal et de peur, quand on l’avait bousculé, avec le sentiment d’enthousiasme, le rendait encore plus conscient de l’importance d’un tel moment.

Soudain, des coups de canon s’entendirent du quai (on tirait pour célébrer la paix avec les Turcs), et la foule enfiévrée se jeta vers le quai pour voir tirer. Pétia voulait aussi courir là-bas, mais le chantre qui l’avait pris sous sa protection ne le laissait pas.

Les coups éclataient encore quand sortirent lentement de la cathédrale de l’Assomption les officiers généraux, les chambellans et d’autres encore. De nouveau, les têtes se découvrirent et ceux qui étaient allés regarder le canon revinrent en courant. Enfin, quatre hommes en uniformes chamarrés de décorations sortirent des portes de la cathédrale.

— Hourra ! cria de nouveau la foule.

— Lequel ? lequel ? demandait Pétia d’une voix pleurnicheuse.

Mais personne ne lui répondit. Tous étaient trop excités et Pétia, choisissant une de ces quatre personnes qu’à travers les larmes de joie qui lui venaient aux yeux il ne pouvait distinguer nettement, concentra sur elle tout son enthousiasme. Bien que ce ne fût pas l’empereur, il criait hourra ! d’une voix perçante et décidait que le lendemain même, coûte que coûte, il serait militaire.

La foule, courant derrière l’empereur, le conduisit jusqu’au palais et commença à se disperser. Il était déjà tard et Pétia n’avait rien mangé. La sueur coulait sur lui, mais il ne s’en allait pas à la maison ; il voyait la foule qui s’éclaircissait, mais qui, cependant, était encore assez grande. Il restait devant le palais pendant le dîner de l’empereur, en regardant les fenêtres du monument, comme s’il attendait encore quelque chose, et il enviait également le grand seigneur qui s’approchait du perron pour le dîner de l’empereur et le valet qui servait à table et qu’on apercevait par les fenêtres. Pendant le dîner de l’empereur, Valouiev dit en regardant par la fenêtre :

— Le peuple espère toujours voir Votre Majesté.

Le dîner touchait à sa fin ; l’empereur, en finissant un gâteau, se leva et sortit sur le balcon : — Ange ! Petit père ! Hourra ! père… cria la foule et criait Pétia, et, de nouveau, des femmes et quelques hommes, de ce nombre Pétia, pleurèrent de bonheur. Un assez grand morceau du gâteau que l’empereur tenait à la main se cassa et tomba sur la rampe du balcon et de là à terre. Un cocher, qui était le plus près, se jeta sur ce morceau de gâteau et le saisit. Quelques personnes de la foule s’élancèrent sur le cocher ; l’empereur, ayant remarqué cela, se fit apporter une assiette de gâteaux et se mit à les jeter du balcon. Les yeux de Pétia s’injectèrent de sang. Le danger d’être écrasé l’excitait encore davantage. Il se jeta sur le gâteau. Il ne savait au juste pourquoi, mais il fallait ne pas céder pour avoir un gâteau des mains de l’empereur. Il se jeta en avant, renversa une vieille femme qui voulait attraper le gâteau. Mais bien que jetée à terre, la vieille ne se tenait pas pour battue (elle essayait d’attraper le gâteau, mais n’y pouvait parvenir). Pétia écarta sa main, saisit le gâteau, et, comme s’il avait peur d’être en retard, d’une voix déjà rauque il s’écria : « Hourra ! ».

L’empereur se retira et la foule commença à se disperser.

— Hein ! je disais qu’il fallait attendre encore et voilà ! disaient joyeusement des gens, de divers côtés.

Malgré tout le bonheur qu’éprouvait Pétia, il était attristé cependant de retourner à la maison où tout le plaisir de la journée prendrait fin. Du Kremlin, il ne se rendit pas tout droit chez lui, mais chez son camarade Obolenski qui avait quinze ans et entrait aussi à l’armée.

Arrivé à la maison, il déclara résolument que si on ne le laissait pas partir, il s’enfuirait. Le lendemain, sans encore céder tout à fait, le comte Ilia Andréiévitch alla se renseigner où l’on pourrait placer Pétia avec le moins de danger.

  1. Service de messe avec plusieurs prêtres.