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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 167-176).


XXII

Le 15 au matin, trois jours après la scène décrite, une immense quantité de voitures étaient près du palais Slobotzkï.

Les salons étaient pleins. Dans le premier se tenaient des gentilshommes en uniforme ; dans le second, des marchands médaillés, à longues barbes et en cafetans bleus. Dans la salle des réunions des nobles, il y avait du bruit et du mouvement.

À une grande table, sous le portrait de l’empereur, les seigneurs les plus importants étaient assis sur des chaises à hauts dossiers, mais la plupart des gentilshommes marchaient dans la salle.

Tous les gentilshommes, les mêmes que Pierre voyait chaque jour soit au club, soit à la maison, étaient tous en uniforme, quelques-uns du temps de Catherine, d’autres du temps de Paul, les autres, les nouveaux, en uniforme du temps d’ Alexandre et dans l’uniforme ordinaire des gentilshommes. Et le caractère général de l’uniforme ajoutait quelque chose d’étrange et de fantastique à ces physionomies vieilles et jeunes les plus variées et connues. Les plus étonnants étaient surtout les vieux, presque aveugles, édentés, chauves, bouffis de graisse, jaunes ou ridés et maigres. La plupart étaient assis à leur place et se taisaient, ou s’ils marchaient et causaient, ils s’installaient près de quelqu’autre plus jeune. Comme sur les visages de la foule que Pétia avait vue sur la place, sur tous ces visages se montrait quelque chose de contradictoire : l’attente d’un événement solennel et de la chose ordinaire, qui était hier : partie de boston, cuisinier Pétrouchka, la santé de Zénaïde Dmitrievna, etc.

Pierre, sanglé dans son uniforme de gentilhomme, devenu trop étroit, était venu de bonne heure. Il était ému : la réunion extraordinaire non seulement de la noblesse, mais aussi des marchands, des ordres, des États-Généraux, excitait en lui une série de pensées longtemps oubliées mais profondément enracinées dans son esprit : des pensées sur le Contrat social et la Révolution française.

Ces paroles de l’appel qu’il avait remarquées : l’empereur viendra dans la capitale pour consulter son peuple, le confirmaient dans cette opinion, et, supposant que dans cet ordre d’idées quelque chose de grave, et qu’il attendait depuis longtemps, se préparait, il marchait, examinait, écoutait les conversations, mais ne trouvait nulle part l’expression des idées qui l’occupaient.

On avait lu le manifeste de l’empereur, il avait provoqué l’enthousiasme, puis tous s’étaient dispersés en causant. Outre les intérêts habituels, Pierre entendait des conversations sur les places que devaient occuper les maréchaux de la noblesse à l’entrée de l’empereur, sur le moment à choisir pour donner un bal à l’empereur, sur la question de savoir s’il fallait se grouper par districts ou par provinces, etc.

Mais aussitôt que la question touchait à la guerre et à la cause de la réunion de ce jour, la conversation devenait vague, hésitante. Tous préféraient écouter que parler.

Un homme d’un âge moyen, martial, beau, en uniforme de marin retraité, parlait dans une des salles et tous se groupaient autour de lui. Pierre s’approcha du cercle qui se formait autour du parleur et se mit à l’écouter. Le comte Ilia Andréiévitch, en uniforme de maréchal de la noblesse du temps de Catherine, qui circulait dans la foule avec un sourire aimable, et qui, comme tous les autres, s’approchait de ce groupe, écoutait avec son bon sourire, comme il écoutait toujours, en approuvant d’un hochement de tête celui qui parlait. Le marin en retraite parlait très hardiment, on voyait cela à l’expression des visages de ses auditeurs et à ce que les hommes que Pierre savait très doux et très calmes s’éloignaient de lui sans l’approuver et en le contredisant. Pierre se fit un chemin au milieu du cercle, écouta et se convainquit que celui qui parlait était en effet un libéral, mais dans un tout autre sens qu’il se représentait le libéralisme. Le marin, d’une voix de baryton particulièrement sonore, propre à la noblesse, avec un grasseyement agréable et l’abréviation des consonnes, de cette voix avec laquelle on crie : « Garçon ! la pipe ! » etc., parlait avec l’habitude du commandement.

— Quoi, parce que les habitants de Smolensk ont proposé des miliciens à l’empereur ! Les habitants de Smolensk sont-ils un modèle pour nous ? Si les gentilshommes de Moscou le trouvent nécessaire, ils peuvent exprimer leur dévouement à l’empereur par d’autres moyens. Avons-nous oublié la milice de 1807 ! Seuls les intendants et les voleurs y ont gagné, c’est le seul résultat…

Le comte Ilia Andréiévitch, en souriant, hochait approbativement la tête.

— Eh quoi ! Les milices ont-elles jamais été de quelque utilité pour l’État ? D’aucune ! On a seulement ruiné nos domaines. L’enrôlement, c’est encore mieux… Autrement ils retournent chez eux ni soldats ni paysans, la débauche et c’est tout… Les gentilshommes ne marchandent pas leur vie, nous irons nous-mêmes, nous prendrons avec nous encore des recrues, et que l’empereur fasse seulement un appel et nous mourrons tous pour lui ! ajouta l’orateur en s’animant.

Ilia Andréievitch avalait sa salive de plaisir et bousculait Pierre. Celui-ci voulait aussi parler. Il s’avançait plein d’animation mais ne sachant encore lui-même pourquoi ni ce qu’il dirait. Il venait d’ouvrir la bouche pour parler quand un sénateur sans dents, le visage intelligent et méchant, qui se tenait près de l’orateur, interrompit Pierre.

Avec l’habitude évidente de mener une discussion, il parlait doucement mais très distinctement.

— Je suppose, monsieur, dit le sénateur en blésant de sa bouche édentée, que nous ne sommes pas ici pour discuter ce qui est le mieux pour l’État, en ce moment : l’enrôlement ou la milice ? Nous sommes ici pour répondre à l’appel qu’a daigné nous adresser l’empereur, et nous laisserons au pouvoir supérieur le soin de juger ce qui vaut mieux, de la milice ou de l’enrôlement…

Tout à coup, Pierre trouva une issue à son animation. Il se fâcha contre le sénateur qui imposait cette régularité et limitait les opinions dont s’occupait la noblesse. Pierre s’avança et l’arrêta. Il ne savait lui-même ce qu’il disait, mais il se mit à parler avec animation en lançant de temps en temps des paroles françaises et s’exprimant en un russe trop littéraire.

— Excusez-moi, Votre Excellence, commença-t-il (Pierre était en très bons termes avec ce sénateur, mais ici, il croyait nécessaire de s’adresser à lui d’une façon officielle) ; bien que je ne sois pas d’accord avec monsieur… (Pierre s’arrêta. Il voulait dire avec mon très honorable préopinant.) avec monsieur… que je n’ai pas l’honneur de connaître… Mais je suppose que la noblesse, outre l’expression de sa sympathie et de son enthousiasme, est appelée aussi à juger les mesures par lesquelles nous pouvons secourir la patrie. Je crois, prononça-t-il en s’animant, que l’empereur serait lui-même mécontent s’il ne trouvait en nous que des propriétaires de paysans que nous lui donnerons pour en faire de la chair à canon, et s’il ne trouvait pas en nous le conseil.

Plusieurs s’éloignaient du groupe en remarquant le sourire méprisant du sénateur et trouvant les paroles de Pierre trop libres. Seul Ilia Andréievitch était content du discours de Pierre, de même qu’il était content du discours du marin, de celui du sénateur et, en général, de ce qu’il entendait en dernier.

— Je crois qu’avant de discuter ces questions, continua Pierre, nous devons demander à l’empereur, demander très respectueusement à Sa Majesté, de nous communiquer quelles sont les forces de l’armée, en quelle situation se trouvent nos troupes, et alors…

Mais Pierre ne parvint pas à achever. De trois côtés à la fois on l’interpellait. Son plus violent adversaire était Stépan Stépanovitch Adraxine, son partenaire au boston, qu’il connaissait depuis longtemps et qui était toujours bien disposé pour lui.

Stépan Stépanovitch était en uniforme. Était-ce à cause de l’uniforme ou par une autre raison, mais Pierre voyait en lui un tout autre homme. Stépan Stépanovitch, avec une colère sénile qui tout d’un coup se montrait sur son visage, s’écria contre Pierre :

— Premièrement, je vous dirai que nous n’avons pas le droit de demander cela à l’empereur ; deuxièmement, si la noblesse russe avait un droit pareil, l’empereur ne pourrait nous répondre. Les troupes s’avancent conformément au mouvement de l’ennemi : il diminue, il augmente…

L’autre voix était celle d’un homme de taille moyenne, d’une quarantaine d’années, que Pierre voyait autrefois chez les tziganes et qu’il connaissait comme tricheur aux cartes, et qui, lui aussi, était changé à cause de son uniforme. Il s’approcha de Pierre et interrompant Adraxine :

— Ce n’est pas le moment de discuter. Il faut agir. La guerre est en Russie. Notre ennemi marche pour perdre la Russie, pour profaner les tombeaux de nos aïeux, pour emmener nos femmes et nos enfants ! — Le gentilhomme se frappait la poitrine. — Nous nous lèverons tous, nous irons tous pour notre père le tzar ! cria-t-il en roulant des yeux pleins de sang.

Quelques voix approbatrices s’entendaient dans la foule.

— Nous sommes des Russes et nous n’épargnerons pas notre sang pour la défense de la religion, du trône et de la patrie ! Et les rêves, il faut les abandonner si nous sommes des fils de la patrie. Nous montrerons à l’Europe comment les Russes défendent la Russie ! s’écria le gentilhomme.

Pierre voulait répondre, mais il ne pouvait prononcer une parole. Il sentait que le son de ses paroles, indépendamment de la pensée qu’elles exprimaient, était moins entendu que le son des paroles des gentilshommes.

Ilia Andréiévitch approuvait derrière le groupe ; quelques-uns, à la fin de la phrase, tournaient l’épaule vers l’orateur et disaient :

— Voilà, ceci, c’est bien !

Pierre voulait dire qu’il n’était pas du tout opposé aux sacrifices d’argent, de paysans, de la vie même, mais qu’il fallait connaître l’état des affaires pour y remédier ; mais il ne pouvait même parler.

Plusieurs voix criaient et parlaient ensemble, de sorte qu’Ilia Andréiévitch ne venait pas à bout d’approuver tout le monde, et le groupe augmentait, s’éclaircissait, se reformait de nouveau et, tout en bourdonnant, s’avançait vers la grande salle. Non seulement Pierre n’avait pas réussi à parler, mais on l’interpellait grossièrement, on le repoussait et l’on se détournait de lui comme d’un ennemi commun. Cela se passait non parce qu’on était mécontent du sens de ses paroles, on les avait oubliées après toutes les discussions qui les avaient suivies, mais l’animation de la foule avait besoin d’un objet sensible pour l’amour, d’un objet sensible pour la haine. Pierre était ce dernier. Plusieurs orateurs prirent la parole après le gentilhomme et tous sur le même ton. Plusieurs parlaient bien et d’une façon originale. L’éditeur du Messager russe de Glinka, qu’on avait reconnu (un littérateur, un littérateur ! disait-on dans la foule), dit que l’enfer devait être repoussé par l’enfer, qu’il avait vu l’enfant sourire à la lumière de l’éclair et au grondement du tonnerre, mais que nous ne serions pas cet enfant.

— Oui, oui, au grondement du tonnerre ! répétait-on approbativement dans les derniers rangs.

La foule s’approcha de la grande table où étaient assis, avec leurs uniformes et leurs décorations, les vieux seigneurs septuagénaires, blancs, chauves, que Pierre voyait chez eux avec des bouffons ou au club, au jeu de boston. La foule toujours houleuse s’approcha de la table. L’un après l’autre, parfois deux ensemble, appuyés contre les hauts dossiers des chaises, les orateurs parlaient.

Ceux qui étaient derrière remarquaient ce que n’avait pas dit l’orateur et tâchaient de dire ce qui manquait. Les autres, dans cette chaleur et ce vacarme, cherchaient dans leur tête, sans la trouver, une idée quelconque et se hâtaient de l’exposer. Les vieux seigneurs, connaissances de Pierre, étaient assis et se regardaient l’un l’autre, et l’expression de plusieurs d’entre eux disait qu’ils avaient très chaud.

Cependant Pierre se sentait ému, et le désir général de montrer que pour nous il n’y avait pas d’obstacles, désir qui s’exprimait plus dans les sons et les expressions des visages que dans le sens des paroles, se communiquait à lui aussi. Il ne renonçait pas à ses idées, mais il se sentait coupable et désirait se justifier.

— Je dis seulement qu’il nous serait plus commode de faire des sacrifices si nous connaissions quels sont les besoins, prononça-t-il en tâchant de dépasser les autres voix.

Un vieillard qui était près de lui le regarda, mais il fut aussitôt distrait par un cri à l’autre bout de la table.

— Oui, Moscou sera rendue, elle sera l’expiatrice ! criait l’un.

— Il est l’ennemi de l’humanité ! criait un autre.

— Permettez-moi de parler… — Messieurs, vous m’étouffez !…