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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 117-125).


X

Le 16, à l’aube, l’escadron de Denissov, où servait Nicolas Rostov, qui était dans le détachement du prince Bagration, quitta son étape, pour aller au feu, comme on disait. À la distance d’une verste, derrière d’autres colonnes, il était arrêté sur la grand route. Rostov vit défiler devant lui, en avant, les Cosaques, le 1er et le 2e escadron de hussards, les bataillons d’infanterie avec l’artillerie ; il vit passer à cheval les généraux Bagration et Dolgoroukov, les aides de camp. Toute la peur qu’il avait éprouvée comme autrefois devant le feu, toute la lutte intérieure déployée pour la vaincre, tous ses rêves pour lui, hussard, de se distinguer dans la mêlée, étaient perdus en vain. Leur escadron était laissé en réserve, et Nicolas Rostov passa toute la journée dans l’ennui.

À neuf heures du matin il entendit devant lui des fusillades, les cris : hourra ! il vit des blessés (peu nombreux) qu’on emportait et enfin il vit une centaine de Cosaques qui conduisaient un détachement entier de cavaliers français. Évidemment l’affaire était terminée. Elle était peu importante, mais heureuse. Les soldats et les officiers qui retournaient parlaient de la victoire brillante, de la prise de Vischau, de la capture d’un escadron français tout entier. Le temps s’était ensoleillé après la légère gelée de la nuit et le radieux éclat de ce jour d’automne coïncidait avec la nouvelle de la victoire qu’affirmaient non seulement les récits de ceux qui participaient à cette affaire mais aussi l’expression joyeuse des visages des soldats, des officiers, des généraux, des aides de camp qui passaient en tous sens devant Rostov. Nicolas avait d’autant plus de regrets qu’il avait éprouvé en vain toute la peur qui précède la bataille et qu’il passait toute cette joyeuse journée dans l’inaction.

— ’ostov, viens ici ! Buvons à not’e chag’in ! lui cria Denissov en s’installant au bord de la route, devant une bouteille et des victuailles. Les officiers firent cercle autour de Denissov et bavardèrent en mangeant.

— Voilà, on en emmène encore un ! dit un des officiers en montrant un dragon français que deux cosaques conduisaient à pied. L’un d’eux menait par la bride un grand et beau cheval français, celui du prisonnier.

— Vends-moi le cheval ! cria Denissov au cosaque.

— Si vous voulez, Votre Noblesse…

Les officiers se levèrent et entourèrent les cosaques et le captif français. Le dragon français était un jeune Alsacien qui parlait le français avec un accent allemand. Il étouffait d’émotion. Son visage était rouge et, en entendant la langue française, il parla rapidement aux officiers s’adressant tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Il disait qu’on ne l’aurait pas pris, qu’il n’était pas coupable de ce qu’on l’avait pris, que c’était la faute du caporal qui l’avait envoyé chercher des housses, que lui-même l’avait prévenu que les Russes étaient déjà là ; et à chaque mot il ajoutait : mais qu’on ne fasse pas de mal à mon petit cheval ; et il caressait son cheval. On voyait qu’il ne comprenait pas bien où il se trouvait. Tantôt il s’excusait de s’être laissé prendre ; tantôt, s’imaginant être devant les autorités, il vantait son exactitude de soldat et son souci du service. Il apportait avec lui dans notre arrière-garde l’atmosphère toute fraîche de l’armée française, si étrangère pour nous.

Les Cosaques vendirent le cheval pour deux louis, et Rostov, qui avait reçu de l’argent et était le plus riche parmi les officiers, l’acheta.

Mais qu’on ne fasse pas de mal à mon petit cheval, dit naïvement l’Alsacien à Rostov quand le cheval lui fut remis.

Rostov, en souriant, rassura le dragon et lui donna l’argent.

— Allez, allez, dit le Cosaque en touchant de la main le prisonnier pour qu’il avançât.

— L’Empereur ! l’Empereur ! entendirent tout à coup les hussards. Tous couraient, se hâtaient, s’agitaient et Rostov vit s’avancer sur la route quelques cavaliers à plumets blancs. En un clin d’œil tous étaient à leur poste et attendaient.

Rostov ne se rendit pas compte comment il courut jusqu’à son poste et monta à cheval. Son regret de n’avoir pas participé à l’affaire, sa mauvaise humeur de se trouver toujours avec les mêmes personnes, toute pensée égoïste disparurent instantanément. Il était tout absorbé par le sentiment de bonheur que lui causait la présence de l’Empereur. À elle seule, elle le récompensait de l’ennui de ce jour. Il était heureux comme un amant qui a obtenu le rendez-vous désiré. Dans le rang, n’osant pas se retourner, il sentait son approche par un instinct passionné et non par le bruit des sabots des chevaux de la cavalerie qui s’approchait ; il le sentait parce qu’au fur à mesure de l’approche, autour de lui, tout devenait plus clair, plus joyeux, plus important, plus solennel ; à mesure que le soleil s’avancait en répandant autour de lui les rayons d’une lumière douce, majestueuse, il se sentait saisi par ces rayons, il entendait sa voix, cette voix caressante, calme, majestueuse et ample. Comme Rostov sentait que ce devait être, un silence de mort s’établit, et dans ce silence éclata la voix de l’empereur.

Les huzards de Pavlograd ? fit-il interrogativement.

La réserve, sire, répondit une voix quelconque, très humaine après cette voix surhumaine qui avait dit : les huzards de Pavlograd ?

L’empereur était près de Rostov, il s’arrêta. Le visage d’Alexandre était encore plus beau qu’à la revue, trois jours avant. Il brillait de tant de gaîté, de jeunesse innocente qu’il rappelait le rayonnement d’un enfant de quatorze ans, et en même temps, c’était l’éclat du visage du grand empereur. En parcourant du regard l’escadron, par hasard les yeux de l’empereur rencontrèrent ceux de Rostov et pour deux secondes à peine s’arrêtèrent sur eux. L’empereur comprit-il ce qui se passait dans l’âme de Rostov (Rostov pensa qu’il avait tout compris), mais pendant deux secondes il fixa ses yeux bleus (une lumière douce et tendre en jaillissait) sur le visage de Rostov.

Puis, tout à coup, il souleva les sourcils, d’un mouvement brusque frappa du pied gauche son cheval et, au galop, partit en avant. Le jeune empereur ne pouvait s’abstenir du désir d’assister au combat, et malgré les observations des courtisans, à midi, laissant la troisième colonne avec laquelle il marchait, il galopa sur l’avant-garde. Encore avant de s’approcher des hussards, quelques aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l’heureuse issue de l’affaire.

Le combat, qui consistait seulement en ce qu’un escadron français était pris, fut présenté comme une brillante victoire sur les Français, et c’est pourquoi, l’empereur et toute l’armée, surtout avant que la fumée de la poudre du champ de bataille ne fût dissipée, crurent que les Français étaient vaincus et qu’ils reculaient par force. Quelques minutes après le passage de l’empereur on manda en avant la division des hussards de Pavlograd. Rostov vit encore une fois l’empereur à Vischau, petit village allemand. Sur la place du village, où, avant l’arrivée de l’empereur, avait eu lieu une fusillade assez forte, il y avait quelques soldats blessés et tués qu’on n’avait pas encore eu le temps de relever.

L’empereur, entouré de sa maison militaire et civile, montait une jument alezane, tout autre que celle qu’il avait à la revue, et, un peu incliné en côté, portant à ses yeux, d’un geste gracieux, la lorgnette d’or, il regardait un soldat étendu, sans casque et la tête ensanglantée. Le blessé était si sale, si grossier, si laid, que Rostov était choqué qu’il fut si près de l’empereur. Rostov vit les épaules de l’empereur frissonner comme sous l’influence du froid, son pied gauche éperonner nerveusement le flanc du cheval, tandis que le cheval, habitué, regardait avec indifférence, sans bouger. Un aide de camp descendit de cheval, prit le soldat sous les bras et l’installa sur un brancard.

Le soldat gémissait.

— Plus doucement ! plus doucement ! Ne peut-on pas plus doucement ? prononça l’empereur, qui semblait souffrir davantage que le soldat mourant ; et il s’éloigna.

Rostov vit que des larmes emplissaient les yeux de l’empereur, et, comme il s’éloignait, il l’entendit dire à Czartorisky :

Quelle horrible chose que la guerre !

Les troupes d’avant-garde se disposaient devant Vischau en face des ennemis qui, durant toute la journée, nous cédaient la place à la moindre escarmouche. Les remerciements de l’Empereur furent transmis à l’avant-garde ; des décorations étaient promises ; les soldats reçurent double ration d’eaude-vie. Plus gaiment encore que dans la nuit précédente, les bûchers brillaient, les chansons des soldats retentissaient. Denissov, cette nuit-là, fêtait son avancement au grade de major, et Rostov, qui avait déjà bu pas mal à la fin du banquet, proposa un toast à la santé de l’empereur : « Pas l’empereur imperator, comme on dit aux banquets officiels, mais à la santé de l’empereur, l’homme bon, charmant et grand. Buvons à sa santé et à sa victoire certaine sur les Français ! »

« Si auparavant nous avons combattu, dit-il , si nous n’avons pas cédé aux Français comme à Schœngraben, que sera-ce maintenant que l’empereur est devant nous ! Nous mourrons tous avec plaisir, nous mourrons pour lui ! N’est-ce pas, messieurs. Je ne m’exprime peut-être pas bien, j’ai bu beaucoup, mais je sens comme ça et vous aussi. À la santé d’Alexandre Ier, hourra ! »

— Hourra ! répétèrent les voix avinées des officiers.

Et le vieux chef de compagnie Kirsten cria avec animation et non moins franchement que Rostov, jeune homme de vingt ans.

Quand les officiers eurent bu et brisé leurs verres, Kirsten en remplit d’autres et, en bras de chemise, un verre à la main, il s’approcha des bûchers des soldats, et dans une pose majestueuse, agitant haut la main, ses moustaches longues et grises et sa poitrine blanche qu’on apercevait derrière sa chemise ouverte, il s’arrêta dans la lumière des bûchers.

— Enfants ! À la santé de l’empereur ! À la victoire sur les ennemis ! Hourra ! cria-t-il de son fort baryton de vieux hussard.

Les hussards se serrèrent et tous répondirent par de grands cris.

Très tard dans la nuit, quand tous se furent séparés, Denissov tapa de sa main courte l’épaule de son favori Rostov.

— Voilà, en campagne, on ne sait de qui s’amou’acher, alo’s il s’est ép’is de l’Empe’eur !

— Denissov, ne plaisante pas sur ce sujet, — cria Rostov. — C’est un sentiment si grand, si noble ?…

— Je te c’ois, je te c’ois ! Moi aussi je le pa’tage, l’app’ouve…

— Non, tu ne comprends pas ! Et Rostov se leva et se mit à errer entre les bûchers en rêvant au bonheur de mourir, non pour sauver la vie de l’empereur (il n’osait même y songer), mais tout simplement pour mourir sous ses yeux.

En effet, il était amoureux de l’empereur et de la gloire des armes russes et de l’espoir du triomphe futur. Et il n’était pas le seul à éprouver ce sentiment en ce jour mémorable qui précéda la bataille d’Austerlitz. Les neuf dixièmes des soldats et des officiers russes d’alors étaient amoureux, bien que moins enthousiastes, de leur empereur et de la gloire des armes russes.