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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 126-133).


XI

Le lendemain, l’empereur séjourna à Vischau. Le premier médecin, Villiers, fut plusieurs fois mandé près de lui. Au quartier général et parmi les troupes les plus proches, la nouvelle se répandit que l’empereur était indisposé. Il ne prenait rien et avait mal dormi, disaient les plus intimes. Cette indisposition de l’empereur était due à la forte impression produite sur son âme sensible par la vue des blessés et des morts.

Au lever du jour, le 17, un officier français, protégé par le drapeau parlementaire, venant de l’avant-poste, arrivait à Vischau et demandait une audience à l’empereur de Russie. Cet officier était Savary. L’empereur venait de s’endormir et Savary dut attendre. À midi il était admis près de l’empereur, et une heure après il partait aux avant-postes de l’armée française avec le prince Dolgoroukov.

On disait que Savary était venu afin de proposer à l’empereur Alexandre une entrevue avec Napoléon. À la joie de toute l’armée et à son orgueil, l’entrevue était refusée. Et au lieu de l’empereur, c’était le prince Dolgoroukov, le vainqueur de Vischau, qui était envoyé avec Savary pour s’entretenir avec Napoléon afin de savoir si ces pourparlers, contre tout espoir, avaient pour but le désir réel de la paix.

Le soir, à son retour, Dolgoroukov se rendit directement chez l’empereur et resta longtemps en tête-à-tête avec lui.

Les 18 et 19 novembre, les troupes firent encore deux marches en avant, et, après une légère escarmouche, les avant-postes de l’ennemi reculèrent. Dans les sphères supérieures de l’armée, le 19, vers midi, se produisit une agitation très vive qui dura jusqu’au lendemain matin 20 novembre, date de la mémorable bataille d’Austerlitz. Le 19, jusqu’à midi, le mouvement, les conversations animées, l’allée et venue des aides de camp, se limitaient au seul quartier général des empereurs ; l’après-midi du même jour, le mouvement se transmettait au quartier général de Koutouzov et dans les états-majors des chefs de colonnes. Le soir, par les ordres portés par les aides de camp, ce mouvement se répandait dans toute l’armée, et dans la nuit du 19 au 20, se soulevait, houlait, s’agitait et s’ébranlait comme une immense toile de dix verstes, la masse des quatre-vingt mille hommes de l’armée alliée.

Le mouvement concentré qui avait commencé le matin dans le quartier général des empereurs et qui avait donné le branle à tout le mouvement lointain, était semblable au premier mouvement de la roue centrale de la grande horloge d’une tour. Lentement une roue se remue, puis une deuxième, une troisième, puis toutes commencent à se mouvoir de plus en plus rapidement ; les poulies, les essieux crient, la sonnerie tinte, des figures se dressent, et lentement les aiguilles commencent à se mouvoir en indiquant le résultat du mouvement.

Comme dans le mécanisme de l’horloge, dans le mécanisme militaire, le mouvement, une fois donné, ne peut s’arrêter avant qu’il n’ait été jusqu’au bout ; de même qu’avant la mise en mouvement, les parties du mécanisme qui ne sont pas encore entrées en fonction sont immobiles : les roues s’engrènent en s’accrochant par des dents, les poulies tournent rapidement en sifflant, mais la roue voisine reste immobile, on dirait qu’elle va rester ainsi des centaines d’années ; mais le moment est venu, une dent l’a accrochée, et, obéissant à ce mouvement, la roue tourne en grinçant et se confond dans une action dont elle ne comprend ni le but ni le résultat.

De même que dans l’horloge, où le résultat du mouvement compliqué des innombrables roues et poulies n’est qu’un déplacement lent et mesuré de l’aiguille qui indique le temps, le résultat de tous les mouvements humains, compliqués, de ces cent soixante mille Russes et Français, de toutes ces passions, des désirs, des regrets, des humiliations, des élans orgueilleux, de la peur, de l’enthousiasme de ces hommes, était seulement la perte de la bataille d’Austerlitz, appelée bataille des Trois Empereurs, c’est-à-dire le mouvement lent de l’aiguille de l’histoire universelle sur le cadran de l’histoire de l’humanité.

Le prince André était de service ce jour-là, et n’avait pas quitté le général en chef.

À six heures du soir, Koutouzov arrivait au quartier général des empereurs, et, passant peu de temps chez l’empereur, allait chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï.

Bolskonskï profita de ce moment pour entrer chez Dolgoroukov et prendre des détails de l’affaire. Le prince André sentait que Koutouzov était troublé et contrarié de quelque chose et qu’au quartier général on était mécontent de lui, que tous les personnages du quartier général des empereurs avaient avec lui le ton de personnes qui savent quelque chose que les autres ignorent, c’est pourquoi il désirait causer à Dolgoroukov.

— Bonjour, mon cher, — dit Dolgoroukov qui prenait le thé avec Bilibine, — demain c’est le grand jour. Eh bien, votre vieux ? Pas de bonne humeur ?

— Je ne puis dire qu’il n’est pas de bonne humeur, mais il me semble qu’il désirerait être écouté.

— Mais on l’a écouté au Conseil, et on l’écoutera quand il parlera sensément. Mais retarder et attendre quelque événement, maintenant que Bonaparte redoute par-dessus tout la bataille décisive, c’est impossible.

— Vous l’avez vu ? Eh bien comment est-il Bonaparte ? Quelle impression vous a-t-il produite ? demanda le prince André.

— Oui, je l’ai vu et me sens convaincu qu’il craint plus que tout au monde la bataille générale, répéta Dolgoroukov, donnant évidemment une grande importance à cette conclusion tirée par lui de son entrevue avec Napoléon. — S’il n’avait pas peur de la bataille, pourquoi demanderait-il cette entrevue, engagerait-il des pourparlers, et surtout pourquoi reculerait-il tandis que la retraite est si contraire à toute sa tactique guerrière ? Croyez-moi, il craint, il redoute la bataille générale. Son heure est sonnée. C’est moi qui vous le dis.

— Mais racontez-moi comment il est, demanda de nouveau le prince André.

— Lui ! C’est un homme en redingote grise qui désirait beaucoup que je l’appelasse Votre Majesté, et qui, à son regret, n’a reçu de moi aucun titre. Voilà l’homme qu’il est, pas plus, répondit Dolgoroukov en regardant Bilibine avec un sourire.

— Malgré mon profond respect pour le vieux Koutouzov, — continua-t-il, — nous serions bien bons d’attendre pour lui donner ainsi l’occasion de s’en aller et de nous tromper, tandis que maintenant, il est sûrement entre nos mains. Mais il ne faut pas oublier Souvorov et sa règle : ne pas se placer dans la situation de l’attaqué, mais attaquer soi-même. Croyez-moi, à la guerre, l’énergie des jeunes gens est souvent un meilleur guide que toute l’expérience des vieux tacticiens.

— Mais dans quelle position l’attaquerons-nous ? Je suis allé aujourd’hui aux avant-postes, et personne ne peut dire au juste où se trouvent ses forces principales ! — dit le prince André.

Il avait envie de raconter à Dolgoroukov le plan d’attaque qu’il avait imaginé.

— Bah ! ça m’est tout à fait égal ! — se mit à dire Dolgoroukov, très vite, en se levant et dépliant une carte sur la table ; — tous les cas sont prévus : s’il est près de Brün…

Et le prince Dolgoroukov, vite mais peu clairement, expliquait le mouvement de flanc de Veyroter.

Le prince André éleva des objections et exposa son plan, qui pouvait être aussi bon que celui de Veyroter mais avait ce défaut que le plan de Veyroter était déjà approuvé.

Dès que le prince André se mit à montrer les désavantages du plan de Veyroter et les avantages du sien, le prince Dolgoroukov cessa de l’écouter et regarda distraitement non la carte, mais le visage de l’interlocuteur.

— Mais chez Koutouzov, il y aura aujourd’hui le Conseil supérieur de guerre et vous y pourrez exposer tout cela, dit Dolgoroukov.

— C’est ce que je ferai, prononça le prince André en s’éloignant de la carte.

— Et sur quoi discutez-vous, messieurs ? — intervint Bilibine qui, avec un sourire gai, avait écouté leur conversation et se préparait à plaisanter ; — que demain apporte la victoire ou la défaite, la gloire de l’armée russe est assurée. Sauf votre Koutouzov, il n’y a pas un seul Russe parmi les chefs de division. Les chefs sont : Herr général Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prisch… et ainsi de suite, comme tous les noms polonais.

Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukov. C’est faux, maintenant il y a déjà deux Russes : Miloradovitch et Dokhtourov, et il y en aurait un troisième, le comte Araktcheïev, mais ses nerfs sont ébranlés.

— Mais, je pense que Mikhaïl Ilarionovitch est déjà revenu, — dit le prince André. — Je vous souhaite le succès et bonne chance, messieurs.

Et il sortit en serrant les mains de Dolgoroukov et de Bilibine.

En revenant, le prince André ne put se retenir de demander à Koutouzov, assis près de lui en silence, ce qu’il pensait de la bataille de demain.

Koutouzov regarda sévèrement son aide de camp, et après un silence, répondit :

— Je pense que nous perdrons la bataille, je l’ai dit au comte Tolstoï, et lui ai demandé de le faire savoir à l’empereur. Sais-tu ce qu’il m’a répondu ? Eh, mon cher général, je me mêle de riz et de côtelettes, mêlez-vous des affaires de la guerre.

Oui, c’est ce qu’on m’a répondu.