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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 106-116).


IX

Le lendemain de la revue, Boris, vêtu de son plus bel uniforme et accompagné des souhaits de son camarade Berg, partit à Olmütz, chez Bolkonskï, afin de profiter de sa bonne grâce pour se faire une meilleure situation et surtout devenir aide de camp d’un personnage important, ce qui lui semblait particulièrement désirable dans l’armée. « C’est bien facile à Rostov, à qui le père envoie des dizaines de mille roubles, de dire qu’il ne veut s’humilier devant personne et qu’il ne sera le valet de personne, mais moi qui n’ai que ma tête, je dois faire une carrière et ne pas laisser échapper les occasions mais en profiter. »

À Olmütz il ne trouva pas ce jour-là le prince André, mais l’aspect de la ville où se tenait le quartier général, le corps diplomatique, et où demeuraient les deux empereurs avec leur suite de courtisans augmentait encore plus son désir d’appartenir à ce monde supérieur.

Il ne connaissait personne et malgré son élégant veston d’officier de la garde, tous ces chefs qui passaient dans les rues, en équipages élégants, avec des plumets, des rubans et des décorations, courtisans et militaires, semblaient tellement au-dessus de lui, petit officier de la garde, qu’ils ne voulaient et ne pouvaient reconnaître son existence. À l’appartement du généralissime Koutouzov, où il demanda Bolkonskï, tous les aides de camp et même les brosseurs le regardaient comme s’ils désiraient lui faire entendre que beaucoup d’officiers comme lui venaient ici et que tous étaient très importuns. Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, le lendemain 15, après le dîner, il alla de nouxeau à Olmütz et, en entrant dans la maison occupée par Koutouzov, demanda Bolkonskï.

Le prince André était à la maison. Boris fut introduit dans une grande salle où probablement autrefois on dansait et où maintenant se trouvaient cinq lits, divers meubles, une table, des chaises, un clavecin. Un aide de camp, en robe de chambre persane, qui se trouvait le plus près de la porte, était assis à une table et écrivait. L’autre, rouge, gros, Nesvitzkï, était allongé sur un lit, les mains sous la tête, et il riait avec l’officier assis près de lui.

Le troisième jouait au clavecin une valse viennoise ; le quatrième, appuyé sur le clavecin, chantait. Bolkonskï n’était pas là. Aucun de ces messieurs, en remarquant Boris, ne changea d’attitude. Celui qui écrivait et à qui Boris s’adressa, se tourna d’un air mécontent et lui dit que Bolkonskï était de service et qu’il aille, s’il avait besoin de le voir, par la porte de gauche, dans le salon de réception. Boris remercia et se dirigea vers le salon de réception. Là il y avait environ dix officiers et généraux.

Au moment où Boris entra, le prince André, en clignant des yeux avec mépris (et une expression particulière de fatigue polie qui exprimait clairement : je ne causerais pas avec vous si ce n’était de mon devoir), écoutait un vieux général russe, décoré, qui, presque sur la pointe des pieds, le visage cramoisi empreint de l’expression obséquieuse du soldat, disait quelque chose au prince André.

— Très bien, veuillez attendre, — dit-il au général, en russe, avec cette prononciation française qu’il affectait quand il voulait exprimer du mépris ; et, en remarquant Boris, le prince André cessa de s’adresser au général (qui courait derrière lui en le suppliant d’écouter encore quelque chose), et, avec un sourire gai, salua Boris. À ce moment Boris comprit clairement ce qu’il pressentait auparavant : que dans l’armée, outre cette subordination et cette discipline écrites dans les règlements, enseignées au régiment et qu’il connaissait lui-même, il existe une autre subordination, plus essentielle, celle qui force le général au visage cramoisi à attendre respectueusement, alors que le capitaine prince André, pour son propre plaisir, préfère causer avec le sous-lieutenant Droubetzkoï. Plus que jamais Boris résolut de s’attacher, moins à obéir aux règlements qu’à se conformer à cette subordination non écrite. Il sentit maintenant que ce fait seul d’être recommandé au prince André le faisait d’un coup supérieur à ce général qui, en l’autre cas, dans les rangs, pourrait perdre le sous-lieutenant de la garde. Le prince André s’approcha de lui et lui prit la main.

— C’est bien dommage que vous ne m’ayez pas rencontré hier. J’ai passé toute la journée avec ces Allemands. Nous sommes allés avec Veyroter contrôler la disposition. Quand les Allemands se piquent d’exactitude, on n’en finit plus !…

Boris sourit comme s’il comprenait ce à quoi le prince André faisait allusion ; mais il entendait pour la première fois le nom de Veyroter et même le mot disposition.

— Eh bien, mon cher, vous tenez toujours à être aide de camp ? J’ai pensé à vous tout ce temps.

— Oui, je le désirerais, — répondit Boris en rougissant. — J’ai eu l’intention de supplier le général en chef ; il a une lettre me concernant de la part du prince Kouraguine ; je voulais lui demander… parce que… je crains que la garde n’aille pas au feu, — ajouta-t-il, en guise d’excuse.

— Bon, bon, nous causerons de tout cela, — dit le prince André. — Permettez-moi seulement d’annoncer ce monsieur et je suis à vous.

Pendant que le prince André allait annoncer le général cramoisi, ce général, qui évidemment ne partageait pas les idées de Boris sur les avantages de la subordination non écrite, fixait d’un tel regard l’audacieux sous-lieutenant qui l’avait empêché de terminer sa conversation avec l’aide de camp, que Boris se sentit gêné. Il se détourna et attendit avec impatience que le prince André revînt du cabinet du général en chef.

— Voici, mon cher, ce que j’ai pensé pour vous, dit le prince André quand il revint dans la grande salle au clavecin. — Vous n’avez pas besoin d’aller chez le général en chef ; il vous dira un tas d’amabilités, vous invitera à dîner (ce ne serait pas encore mal au point de vue de cette subordination, pensa Boris) mais, il n’en sortira rien. Nous serons bientôt un bataillon entier d’aides de camp et d’ordonnances ; mais voici ce que nous ferons : j’ai un excellent ami, le général aide de camp, un homme charmant, le prince Dolgoroukov, et, bien que vous l’ignoriez peut-être, maintenant, Koutouzov et son état-major et nous tous, nous ne sommes absolument rien ; tout se fait maintenant chez l’empereur. Alors, allons chez Dolgoroukov, j’ai fort à propos besoin d’aller chez lui ; je lui ai déjà parlé de vous ; nous verrons s’il n’aurait pas la possibilité de vous installer près de lui ou quelque part là-bas, plus près du soleil.

Le prince André s’animait particulièrement quand il lui arrivait de guider un jeune homme vers le succès mondain, et, sous le prétexte de cette aide pour autrui que par orgueil il n’acceptait jamais pour soi, il se trouvait près de ce centre qui assurait le succès et qui l’attirait. Il se chargeait très volontiers de Boris et allait avec lui chez le prince Dolgoroukov.

Il était déjà très tard le soir quand ils arrivèrent au palais d’Olmütz occupé par les Empereurs et leurs Cours.

Le même jour avait eu lieu le Conseil supérieur de la guerre auquel assistaient tous les membres des Hofkriegsrath et les deux Empereurs. Au conseil, contre l’avis des anciens : Koutouzov et le prince Schwarzenberg, on avait décidé de prendre immédiatement l’offensive et de livrer à Bonaparte une bataille générale. Le Conseil supérieur de la guerre venait de prendre fin quand le prince André, accompagné de Boris, arriva au Palais pour voir le prince Dolgoroukov.

Tous les personnages du quartier général se trouvaient encore sous le charme du Conseil supérieur de la guerre, favorable au parti des jeunes. Les voix timorées qui conseillaient d’attendre encore quelque événement avant de prendre l’offensive étaient si bien étouffées, leurs objections étaient repoussées par des preuves si éclatantes, que la question qu’on avait traitée dans le conseil — la future bataille et sans doute la victoire — semblait déjà n’être pas dans l’avenir, mais dans le passé. Tous les avantages étaient de notre côté. Les forces énormes qui surpassaient sans doute les forces de Napoléon étaient concentrées en un endroit. Les troupes étaient animées par la présence de l’empereur et impatientes de se battre. Le point stratégique où il fallait opérer était connu jusqu’aux moindres détails du général autrichien Veyroter qui guidait les troupes (un hasard heureux faisait que les troupes autrichiennes avaient fait précisément les manœuvres sur ce même champ où maintenant il falfait se battre avec les Français) ; le pays était relevé sur des cartes, et Bonaparte, visiblement affaibli, n’entreprendrait rien.

Dolgoroukov, un des partisans les plus convaincus de l’offensive, venait de rentrer du Conseil, fatigué et tourmenté, mais animé et fier de la victoire remportée. Le prince André présenta son protégé ; le prince Dolgoroukov serra poliment et fortement la main de Boris mais ne lui dit rien, et évidemment incapable de se retenir d’exprimer les idées qui l’occupaient si fortement en ce moment, il s’adressa en français au prince André :

— Eh bien ! Mon cher, quelle bataille nous avons soutenue, Dieu fasse seulement que la prochaine ait un résultat aussi victorieux. Cependant, mon cher, — fit-il en s’animant et saccadant ses mots, — je dois reconnaître ma faute envers les Autrichiens et surtout envers Veyroter, Quelle ponctualité ! quelle exactitude ! quelle connaissance du pays ! quelles prévisions de toutes les possibilités, de toutes les conditions, de tous les moindres détails ! Non, mon cher, même exprès on ne peut inventer rien de plus avantageux que les conditions dans lesquelles nous nous trouvons. L’exactitude autrichienne unie au courage russe, que voulez-vous de plus ?

— Alors, l’attaque est définitivement décidée ? demanda Bolkonskï.

— Vous savez, mon cher, il me semble que Buonaparte a définitivement perdu son latin. Vous savez qu’aujourd’hui une lettre de lui est arrivée pour l’Empereur.

Dolgoroukov eut un sourire significatif.

— Vraiment ! qu’écrit-il ? demanda Bolkonskï.

— Que peut-il écrire ? Tra, dé, ri, dé, ra, etc. C’est toujours afin de gagner du temps. Je vous dis qu’il est entre nos mains, c’est sûr ? Mais le plus amusant, — fit-il tout à coup en riant avec bonhomie — c’est, qu’on ne savait comment lui adresser la réponse. Si ce n’est au Consul, il va sans dire que ce ne peut être à l’Empereur ; alors il me semble qu’il fallait adresser au général Buonaparte.

— Cependant, entre ne pas reconnaître l’empereur et l’appeler général Buonaparte, je crois qu’il y a de la marge, dit Bolkonskï.

— Voilà, c’est ça, — l’interrompit en riant et très vite Dolgoroukov. — Vous connaissez Bilibine, c’est un homme très spirituel, il proposait d’adresser : « À l’usurpateur et à l’ennemi du genre humain. »

Dolgoroukov riait joyeusement.

— Pas plus ? remarqua Bolkonskï.

— Mais quand même Bilibine a trouvé une suscription sérieuse. C’est un homme très spirituel, très intelligent.

— Et quoi donc ?

Au chef du Gouvernement français, — prononça sérieusement et avec plaisir le prince Dolgoroukov. — N’est-ce pas bien ?

— Bien, oui, mais ça ne lui plaira pas, objecta Bolkonskï.

— Oh même beaucoup ! mon frère le connaît : il a dîné plus d’une fois chez lui, chez l’empereur d’aujourd’hui, à Paris et il m’a dit n’avoir jamais vu de diplomate plus affiné et plus rusé. Vous savez : l’habileté française unie au cabotinage italien. Vous connaissez ses aventures avec le comte Markov ? Seul le comte Markov pouvait lui tenir tête. Vous connaissez l’histoire du mouchoir ? C’est charmant ! Et le bavard Dolgoroukov s’adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, raconta comment Bonaparte, pour éprouver notre ambassadeur Markov, laissa tomber exprès devant lui son mouchoir, et s’arrêta en le regardant et en attendant probablement que le comte le lui ramassât. Aussitôt Markov, avait laissé tomber le sien à côté de celui de Bonaparte et avait ramassé le sien et laissé l’autre.

Charmant ! — dit Bolkonskï. — Mais, voilà, prince, je suis venu chez vous afin de solliciter pour ce jeune homme. Voyez-vous ?…

Le prince André ne pouvait achever ; un aide de camp entrait chez Dolgoroukov et le mandait chez l’Empereur.

— Ah ! quel ennui ! dit Dolgoroukov en se levant hâtivement et serrant les mains du prince André et de Boris. Sachez que je serai très heureux de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous et pour ce charmant jeune homme. Il serra de nouveau la main de Boris avec une expression joviale, franche et animée. — Mais vous voyez… À une autre fois !

Boris était ému à la pensée de cette proximité du pouvoir suprême qu’il sentait en ce moment. Là il se trouvait en contact avec les ressorts qui guidaient tous les mouvements énormes de ces masses dont il se sentait, dans son régiment, une infime et docile partie. Ils sortirent dans le couloir, derrière le prince Dolgoroukov, et rencontrèrent un homme de petite taille qui sortait de la porte de la chambre de l’Empereur où entrait Dolgoroukov. Il était vêtu en civil, avait l’air intelligent, et sa mâchoire proéminente, loin d’enlaidir son visage, lui donnait de la vivacité et une expression rusée. Cet homme, petit, salua Dolgoroukov comme l’un des siens, et d’un regard fixe et froid, dévisagea le prince André, attendant visiblement que celui-ci le saluât ou lui cédât la route. Le prince André ne fit ni l’un ni l’autre ; son visage exprimait la colère, et le jeune homme, en se détournant côtoya le mur du couloir.

— Qui est-ce ? — demanda Boris.

— Un des hommes les plus remarquables, mais le plus désagréable pour moi. C’est le ministre des Affaires étrangères, le prince Adam Czartorisky. Ce sont ces hommes qui décident du sort des peuples, dit en sortant du palais Bolkonskï avec un soupir qu’il ne put retenir.

Le lendemain les troupes se mirent en marche et avant la bataille d’Austerlitz, Boris ne put revoir Bolkonskï, ni celui-ci aller chez Dolgoroukov, et, pour le moment, il restait dans le régiment Izmaïlovsky.