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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 72-82).


VI

La famille Rostov était depuis longtemps sans nouvelles de Nicolas. Au milieu de l’hiver seulement, on remit au comte une lettre, et il reconnut l’adresse pour être de la main de son fils. En recevant cette lettre, le comte, effrayé, comme un homme qui ne veut pas être remarqué, courut hâtivement, sur la pointe des pieds, dans son cabinet de travail, s’y enferma et se mit à lire. Dès qu’Anna Mikhaïlovna eut connaissance de cette lettre (elle savait tout ce qui se passait dans la maison), elle entra chez le comte à pas de loup et le trouva sanglotant et riant sur la lettre.

Bien que ses affaires fussent arrangées, Anna Mikhaïlovna était restée chez les Rostov.

— Mon bon ami, prononça-t-elle d’un ton triste, interrogateur et prêt à toute compassion.

Le comte sanglota davantage.

— Nikolenka… une lettre… blessé… ma chère… était blessé !… mon petit… comtesse… promu officier… Dieu soit béni… Comment l’annoncer à la comtesse ?

Anna Mikhaïlovna s’assit près de lui, avec son mouchoir essuya les larmes du comte, la lettre mouillée de larmes, ses larmes à elle, lut la lettre, tranquillisa le comte et décida que jusqu’au thé elle préparerait la comtesse, et qu’après le thé, avec l’aide de Dieu, elle raconterait tout.

Pendant le dîner, elle parla des bruits de la guerre, de Nicolas, demanda à deux reprises quand on avait reçu sa dernière lettre, bien qu’elle le sût déjà, et remarqua qu’il était très possible qu’on eût une lettre aujourd’hui. À chacune de ces allusions, quand la comtesse commençait à s’inquiéter et regardait, toute troublée, tantôt le comte, tantôt Anna Mikhaïlovna, celle-ci, de la façon la plus naturelle, transportait la conversation sur les sujets les plus insignifiants. Natacha qui, de toute la famille, était le mieux douée de la capacité de sentir les nuances de l’intonation, du regard, du jeu de la physionomie, depuis le commencement du dîner, tendait les oreilles et sentait qu’il y avait entre son père et Anna Mikhaïlovna quelque chose concernant son frère et qu’Anna Mikhaïlovna préparait. Malgré sa hardiesse (Natacha savait combien sa mère était sensible à tout ce qui touchait les nouvelles de Nicolas), de tout le dîner elle ne se décida pas à poser une question et, d’ inquiétude elle ne mangea rien et s’agita sur sa chaise, sans tenir compte des observations de son institutrice. Après le dîner, en toute hâte, elle courut derrière Anna Mikhaïlovna et dans le divan se jeta à son cou.

— Petite tante, ma colombe ! Qu’y a-t-il ?

— Rien, mon amie.

— Non, petite âme, ma colombe chérie, ma pêche, je ne cesserai pas. Je sais que vous savez quelque chose.

Anna Mikhaïlovna hocha la tête.

Vous êtes une fine mouche, mon enfant, — dit-elle.

— Une lettre de Nikolenka ! C’est sûr ! s’écria Natacha en lisant la réponse affirmative sur le visage d’Anna Mikhaïlovna.

— Mais au nom de Dieu, sois plus prudente, tu sais comme ca peut frapper ta maman.

— Je serai prudente. Mais racontez-moi ce qu’il y a, vous ne voulez pas ? Eh bien alors, je sors immédiatement et vais lui dire…

Anna Mikhaïlovna raconta brièvement à Natacha le contenu de la lettre, sous condition qu’elle n’en parlerait à personne.

— Parole d’honneur ! dit Natacha en se signant, je ne le dirai à personne. Et aussitôt elle courut chez Sonia.

— Nikolenka !… blessé… lettre… — prononça-t-elle solennellement et joyeusement.

Nicolas ! — prononça seulement Sonia en pâlissant subitement.

Natacha, voyant l’impression produite sur Sonia par la nouvelle de la blessure de son frère, comprit pour la première fois tout le côté douloureux de cette nouvelle.

Elle se jeta vers Sonia et l’embrassa en pleurant.

— Il est un peu blessé, mais il est promu officier. Maintenant il va bien, il écrit lui-même, — disait-elle à travers ses larmes.

— Voilà, on voit que vous toutes, les femmes, vous êtes des pleurnicheuses, dit Pétia en marchant dans la chambre à grands pas décidés. — Quant à moi je suis très heureux, vraiment, très heureux, que mon frère se soit distingué. Vous êtes toutes des pleurnicheuses et ne comprenez rien.

Natacha sourit à travers ses larmes.

— Tu n’as pas lu la lettre ? demanda Sonia.

— Non, mais elle dit que tout est passé et qu’il est déjà officier.

— Grâce à Dieu, dit Sonia en se signant. — Mais, peut-être t’a-t-elle trompée. Allons chez maman.

Pétia, sans rien dire, marchait dans la chambre.

— Moi, si j’étais à la place de Nikolenka, je tuerais encore plus de Français, dit-il. Ils sont lâches ! J’en tuerais tant que j’en ferais une montagne, continuait Pétia.

— Tais-toi, Pétia, tu es sot !

— Ce n’est pas moi qui suis sot, mais ceux qui pleurnichent pour des bêtises, dit Pétia.

— Tu te le rappelles ? demanda tout à coup Natacha après un moment de silence.

Sonia sourit.

— Si je me souviens de Nicolas ?

— Non, Sonia, te souviens-tu de tout ? fit Natacha avec un geste lent, désirant évidemment donner à ses paroles une signification plus sérieuse. Moi aussi je me rappelle Nikolenka ; et Boris, je ne me le rappelle pas du tout, pas du tout…

— Comment ! tu ne te rappelles pas Boris ? demanda Sonia avec étonnement.

— Ce n’est pas que je ne me rappelle pas. Je sais comment il est : mais je ne me le rappelle pas comme Nikolenka. Lui… je ferme les yeux et je le vois… Boris, non. (Elle ferma les yeux.) Non… rien !

— Ah Natacha ! exclama Sonia, enthousiaste, en regardant sérieusement son amie, comme si elle l’invitait à écouter ce qu’elle avait l’intention de dire, et comme si elle disait cela à quelqu’un avec qui on ne peut plaisanter. — J’aime ton frère pour toujours, et advienne que pourra entre lui et moi, de ma vie, je ne cesserai de l’aimer.

Natacha, étonnée, les yeux curieux, regarda Sonia et se tut. Elle sentait que Sonia disait vrai, que l’amour dont Sonia parlait existait, mais elle-même n’éprouvait rien de pareil ; elle croyait que cela pouvait être, mais ne le comprenait pas.

— Tu lui écriras ? demanda-t-elle. Sonia devint pensive.

Comment écrire à Nicolas ? Faut-il lui écrire, et quoi ?… cette question la tourmentait. Maintenant qu’il était déjà officier et héros blessé, était-il bien de sa part de se rappeler à lui, comme pour lui remémorer l’engagement qu’il avait pris envers elle.

— Je ne sais pas ; je pense que s’il écrit, j’écrirai aussi, dit-elle en rougissant.

— Et tu ne seras pas gênée de lui écrire ?

Sonia sourit.

— Non.

— Et moi, j’aurais honte d’écrire à Boris ; je n’écrirais pas.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, comme ça. J’aurais honte.

— Et moi, je sais pourquoi elle aurait honte, dit Pétia, blessé par la première observation de Natacha. Parce quelle était amoureuse de ce gros aux lunettes. (Pétia désignait ainsi son homonyme Pierre Bezoukhov.) Maintenant elle est amoureuse de ce chanteur. (Pétia parlait de l’Italien, professeur de chant de Natacha.) Et voilà, elle a honte.

— Pétia, tu es sot — dit Natacha.

— Pas plus sot que toi, ma petite mère — répondit Pétia, garçon de neuf ans, comme s’il était un vieux brigadier.

La comtesse était préparée par les allusions d’Anna Mikhaïlovna pendant le dîner. En entrant dans sa chambre, assise sur la chaise, elle n’ôtait pas les yeux du portrait miniature de son fils, sur sa tabatière, et ses yeux s’emplissaient de larmes. Anna Mikhaïlovna, la lettre à la main, s’approcha sur la pointe des pieds de la chambre de la comtesse et s’arrêta.

— N’entrez pas, dit-elle au vieux comte qui marchait derrière elle. Après. Et elle referma la porte derrière elle. Le comte appliqua l’oreille à la serrure et écouta.

Au commencement il entendit le son de paroles indifférentes, ensuite le son de la voix seule d’Anna Mikhaïlovna ; elle parlait longuement. Ensuite un cri ; après le silence ; ensuite de nouveau deux voix qui parlaient ensemble avec des intonations joyeuses ; ensuite des pas et Anna Mikhaïlovna lui ouvrit la porte. Le visage de cette dernière avait l’expression joyeuse de l’opérateur qui a terminé une amputation difficile et qui introduit le public pour faire admirer son art.

C’est fait, — dit-elle au comte en désignant d’un geste solennel la comtesse qui tenait d’une main la tabatière au portrait, de l’autre la lettre, et posait ses lèvres tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre. En apercevant le comte, elle lui tendit les mains, embrassa sa tête chauve, et par derrière la tête chauve regarda de nouveau la lettre et le portrait, et de nouveau, pour les serrer vers elle, elle repoussa un peu la tête chauve. Véra, Natacha, Sonia et Pétia entrèrent dans la chambre, et la lecture commença.

Dans la lettre étaient décrites brièvement la campagne et les deux batailles auxquelles Nicolas avait pris part, sa promotion comme officier ; il ajoutait qu’il baisait les mains de sa mère et de son père, en leur demandant leur bénédiction ; qu’il embrassait Véra, Natacha et Pétia. En outre, qu’il envoyait ses saluts à M. Scheling, à madame Chosse, à la vieille bonne ; de plus, il demandait qu’on embrassât la chère Sonia qu’il aimait toujours de même et dont il se souvenait toujours. À ces mots Sonia rougit tant que des larmes parurent dans ses yeux, et que, n’ayant pas la force de soutenir les regards tournés vers elle, elle s’enfuit dans la grande salle, en fit le tour, pirouetta, et, en faisant gonfler sa robe en ballon, toute rouge et souriante, elle s’assit sur le parquet. La comtesse pleurait.

— Pourquoi pleurez-vous, maman, dit Véra. D’après tout ce qu’il écrit, il faut se réjouir et non pleurer.

C’était tout à fait juste, mais le comte, la comtesse et Natacha, tous, la regardèrent avec reproche. « Et de qui donc tient-elle ! » pensait la comtesse.

La lettre de Nicolas était lue cent fois, et ceux qui étaient jugés dignes de l’écouter devaient venir près de la comtesse qui ne la lâchait pas. Des précepteurs, des bonnes, Mitenka, quelques connaissances vinrent, et la comtesse, chaque fois, relisait la lettre avec un nouveau plaisir, et chaque fois, après cette lecture, elle découvrait de nouvelles vertus à son Nikolenka. Si étrange, si extraordinaire, si joyeux que pût lui paraître ceci, que son fils, ce fils qui, vingt ans avant, agitait faiblement ses petits membres dans son sein, ce fils, cause de ses querelles avec le comte qui le gâtait, ce fils qui avait appris à prononcer d’abord « poire, » ensuite « femme, » que ce fils fût maintenant là-bas, à l’étranger, dans un milieu étranger, soldat courageux, seul, sans protecteur et sans guide, faisant là-bas son devoir d’homme. Toute l’expérience universelle des siècles, qui montre que les enfants, insensiblement, du berceau deviennent des hommes, n’existait pas pour la comtesse. La croissance de son fils, dans chacune de ses périodes, était pour elle aussi extraordinaire que si jamais des millions et des millions d’hommes ne se fussent développés de la même façon. De même que vingt ans avant, elle ne croyait pas que ce petit être, qui vivait quelque part en elle, sous son cœur, crierait et commencerait à prendre le sein, puis à parler, de même maintenant, elle ne croyait pas que ce même être pouvait devenir l’homme fort et courageux, modèle des fils et des hommes qu’il était maintenant, à en juger par cette lettre.

— Quel style ! Comme il décrit avec charme, disait-elle en lisant la partie descriptive de cette lettre. Quelle âme ! Sur lui-même, rien, rien !… Sur un Denissov quelconque !… Et lui est sûrement le plus brave de tous. Il ne dit rien de ses souffrances. Quel cœur ! Comme je le reconnais ! Et comme il se rappelle à tous ! Il n’a oublié personne. Je disais toujours, quand il était encore comme ça…

Plus d’une semaine, dans toute la maison, on préparait des brouillons et transcrivait des lettres pour Nicolas. Sur l’observation de la comtesse et par les soins du comte, on recueillit les objets nécessaires et de l’argent pour l’uniforme et pour l’installation du nouvel officier. Anna Mikhaïlovna, en femme pratique, pouvait s’assurer une protection pour son fils, même pour la correspondance. Elle avait l’occasion d’envoyer ses lettres au grand duc Constantin Pavlovitch, commandant de la garde.

La famille Rostov supposait que la Garde russe à l’Étranger était une adresse très suffisante, et que si la lettre arrivait jusqu’au grand-duc commandant de la Garde, alors il n’y avait point de raison pour qu’elle n’arrivât pas jusqu’au régiment de Pavlograd qui devait être là-bas, à proximité, c’est pourquoi l’on décida d’envoyer lettres et argent par le courrier du grand-duc, chez Boris, qui devait les remettre à Nicolas. Il y avait des lettres du vieux comte, de la comtesse, de Pétia, de Véra, de Natacha, de Sonia, et enfin six mille roubles pour l’uniforme, et encore divers objets que le comte envoyait à son fils.