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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 61-71).


V

Tous se séparèrent, et, sauf Anatole qui s’endormit aussitôt au lit, cette nuit, de longtemps, personne ne put fermer l’œil.

« Est-ce lui mon mari, lui, cet étranger beau et bon, oui, précisément bon », pensait la princesse Marie ; et la peur, qui presque jamais ne la visitait, descendit sur elle.

Elle avait peur de se retourner. Il lui semblait que quelqu’un se trouvait ici, derrière le paravent, dans le coin sombre. Et ce quelqu’un était le diable, un homme au front blanc, aux sourcils noirs, la bouche rouge.

Elle sonna la femme de chambre et lui demanda de coucher dans sa chambre.

Mademoiselle Bourienne, ce soir-là, se promena longtemps dans le jardin d’hiver, attendant vainement quelqu’un, tantôt souriant, tantôt émue jusqu’aux larmes par les paroles imaginaires de la pauvre mère qui lui reprochait sa faute.

La petite princesse grondait la femme de chambre parce que le lit n’était pas bien fait. Elle ne pouvait se coucher ni sur le côté, ni sur le ventre, partout elle sentait une pesanteur incommode. Son ventre la gênait.

Il la gênait aujourd’hui plus que jamais parce que la présence d’Anatole la transportait plus vivement à un autre temps, où elle n’était pas dans cet état, et où tout lui était facile et gai. Elle était assise sur une chaise, en camisole et en bonnet. Katia endormie, la tresse enroulée, pour la troisième fois secouait et retournait la lourde couette en marmonnant quelque chose.

— Je te dis qu’il y a partout des bosses et des creux — répétait la petite princesse. — Je serais heureuse de m’endormir, alors ce n’est pas ma faute… — Et sa voix tremblait comme celle d’un enfant prêt à pleurer.

Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, à travers le sommeil, l’entendait marcher avec colère et renifler. Le vieux prince se croyait blessé par sa fille. C’était l’offense la plus pénible parce qu’elle ne se rapportait pas à lui, mais à sa fille, qu’il aimait plus que lui-même. Il se disait qu’il réfléchirait à toute cette affaire et trouverait ce qu’il convenait de faire. Mais au lieu de cela, il s’énervait de plus en plus.

« Le premier venu paraît, et le père, et tout, est oublié. Elle court en haut, se pare, se coiffe, s’agite et n’est plus la même ! Elle est contente de quitter son père ! Elle savait que je m’en apercevrais ? Pouah ! Pouah ! Est-ce que je ne vois pas que cet idiot ne regarde que la Bourienne (il faut la chasser). Et comment n’avoir pas assez d’orgueil pour ne pas voir cela ! Sinon pour elle, si elle n’a pas d’orgueil, alors pour moi au moins. Il faut lui montrer que cet idiot ne pense pas à elle mais regarde seulement la Bourienne. Elle n’a pas d’orgueil, mais je le lui montrerai… »

Le vieux prince savait qu’en disant à sa fille qu’elle se trompait, qu’Anatole avait l’intention de faire la cour à Bourienne, il exciterait l’amour-propre de la princesse Marie et que sa cause (le désir de ne pas se séparer de sa fille) serait gagnée. C’est pourquoi cette pensée le rassura, il appela Tikhone et commença à se déshabiller.

— Le diable les a amenés ! pensait-il pendant que Tikhone couvrait d’une chemise de nuit son corps sec et vieux, couvert de poils gris sur la poitrine. — Je ne les ai pas appelés. Ils sont venus déranger ma vie et il ne m’en reste plus guère. Diable ! prononça-t-il pendant que sa tête était encore couverte de la chemise.

Tikhone connaissait cette habitude du prince d’exprimer parfois ses pensées à haute voix. C’est pourquoi il soutint avec un visage impassible le méchant regard qui se montra au-dessus de la chemise.

— Sont couchés ? demanda le prince.

Tikhone, comme tout bon valet, connaissait d’instinct la direction des pensées de son maître. Il devina qu’il s’agissait du prince Vassili et de son fils.

— Ils ont daigné se coucher et ont éteint les feux, Excellence.

— Pas nécessaire, pas nécessaire… prononça rapidement le prince. Et enfonçant ses pieds dans ses pantoufles, ses mains dans sa robe de chambre, il s’approcha du divan sur lequel il dormait.

Bien que rien n’eùt été dit entre Anatole et mademoiselle Bourienne, ils s’étaient tout à fait compris, quant à la première partie du roman, jusqu’à l’apparition de la pauvre mère. Ils avaient compris qu’ils avaient beaucoup à se dire secrètement, et c’est pourquoi depuis le matin, ils cherchaient à se voir en tête-à-tête. Pendant que la princesse passait l’heure habituelle chez son père, mademoiselle Bourienne se rencontrait avec Anatole dans le jardin d’hiver.

Ce jour-là, la princesse Marie s’approcha de la porte du cabinet avec un tremblement particulier. Il lui semblait que non seulement tous savaient qu’aujourd’hui son sort se déciderait mais qu’ils savaient aussi qu’elle y pensait. Elle lut cette expression dans le visage de Tikhone, dans celui du valet de pied du prince Vassili qui, en portant de l’eau chaude, la croisa dans le corridor et la salua bas.

Le vieux prince, ce matin, était extraordinairement tendre et bienveillant envers sa fille. La princesse Marie connaissait bien cette expression d’aménité.

C’était l’expression qui paraissait sur son visage alors que de dépit il serrait les poings parce que la princesse Marie ne comprenait pas un problème d’arithmétique ; il s’éloignait d’elle et, à voix basse, répétait plusieurs fois les mêmes paroles.

Aussitôt il commença la conversation en « vous. »

— On m’a fait une demande pour vous, fit-il avec un sourire peu naturel. — Je pense que vous avez deviné que le prince Vassili n’est pas venu ici et n’a pas amené avec lui son pupille (on ne sait pourquoi le prince Nicolas Andréiévitch appelait Anatole, pupille) pour mes beaux yeux. On m’a fait une demande pour vous ; et, puisque vous connaissez mes principes, je m’en rapporte à vous.

— Comment dois-je vous comprendre, mon père ? dit la princesse en rougissant et en pâlissant.

— Comment comprendre ! cria-t-il avec colère. Le prince Vassili te trouve à son goût pour sa bru et te demande en mariage pour son pupille. Voilà comment il faut comprendre. Comment comprendre ? C’est moi qui te le demande.

— Je ne sais pas comment « vous », mon père ? murmura la princesse Marie.

— Moi ? Moi ! Quoi moi ? Mettez-moi de côté. Ce n’est pas moi qui me marie. Qu’est-ce que vous pensez, vous ? Voilà ce qu’il est intéressant de savoir.

La princesse s’aperçut que son père voyait cette demande d’un mauvais œil ; mais en ce moment, il lui vint la pensée que maintenant ou jamais le sort de sa vie se déciderait. Elle baissa les yeux pour ne pas voir le regard sous l’influence duquel elle se sentait incapable de penser, et auquel, par habitude, elle ne savait qu’obéir et elle dit :

— Je ne désire qu’une chose : faire votre volonté. Mais s’il fallait exprimer mon désir…

Elle ne parvint pas à achever, le prince l’interrompit.

— Bon ! cria-t-il. Il te prendra avec ta dot, et en même temps emmènera mademoiselle Bourienne. Celle-ci sera la femme et toi… — Le prince s’arrêta. Il remarqua l’impression que ces paroles produisaient sur sa fille. Elle baissait la tête, prête à pleurer.

— Bon, je plaisante, je plaisante, dit-il. Souviens-toi, princesse, que je m’en tiens à ce principe, que la fille a le plein droit de choisir, et tu as pleine liberté. Souviens-toi d’une chose : de ta décision dépend le bonheur de ta vie. Il n y a pas à penser à moi.

— Mais je ne sais pas, mon père.

— Il n’y a rien à dire ! On lui ordonnera, il se mariera, et non seulement avec toi, mais avec n’importe qui… Mais toi, tu es libre de choisir… Va chez toi et réfléchis. Dans une heure reviens ici et, devant lui dis, oui ou non. Je sais que tu vas prier. Eh bien, prie si tu veux, mais tu ferais mieux de réfléchir. Va.

— Oui ou non ! Oui ou non ! Oui ou non ! — cria-t-il encore, pendant que la princesse Marie, sortait du cabinet comme dans un brouillard, en chancelant. Son sort se décidait, et se décidait heureusement. Mais l’allusion relative à mademoiselle Bourienne, prononcée par le père, était affreuse. Ce n’était pas vrai, par exemple, mais c’était quand même terrible. Elle ne pouvait s’empêcher d’y penser. Elle marchait tout droit devant elle, à travers le jardin d’hiver, ne voyant, n’entendant rien, quand tout à coup, le chuchotement connu de mademoiselle Bourienne, la tira de ses rêveries. Elle leva les yeux, et à deux pas, elle aperçut Anatole qui enlaçait la Française et lui murmurait quelque chose. Anatole, avec une expression terrible sur son beau visage, se tourna vers la princesse Marie et, au premier moment ne lâcha pas la taille de mademoiselle Bourienne qui ne la voyait pas.

« Qui est là ? Pourquoi ? Attendez ! » semblait dire le visage d’Anatole.

La princesse Marie les regardait en silence. Elle ne pouvait comprendre. Enfin, mademoiselle Bourienne poussa un cri et s’enfuit. Anatole, avec un sourire aimable, salua la princesse Marie, comme s’il l’invitait à rire de ce cas étrange, et, en haussant les épaules, franchit la porte qui menait à ses appartements.

Une heure après, Tikhone vint appeler la princesse Marie. Il la pria de venir chez le vieux prince et ajouta que le prince Vassili Serguéitch était là. Quand Tikhone entra chez la princesse Marie, celle-ci était assise sur le divan de sa chambre et tenait dans ses bras mademoiselle Bourienne en larmes. Elle lui caressait doucement la tête. Les beaux yeux rayonnants et calmes de la princesse regardaient avec amour et compassion le joli visage de mademoiselle Bourienne.

Non princesse, je suis perdue pour toujours dans votre cœur, — disait mademoiselle Bourienne.

Pourquoi ? Je vous aime plus que jamais, et je tâcherai de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour votre bonheur, — répondit la princesse.

Mais vous me méprisez, vous si pure, vous ne comprendrez jamais cet égarement de la passion. Ah ! ce n’est que ma pauvre mère…

Je comprends tout, fit la princesse Marie en souriant tristement. — Calmez-vous, mon amie, je vais chez mon père. Et elle sortit.

Quand la princesse Marie entra, le prince Vassili, les jambes croisées haut, la tabatière à la main, paraissant ému au plus haut degré, était assis avec un sourire d’attente sur le visage ; comme s’il craignait lui-même pour sa sensibilité, il porta hâtivement la prise de tabac à son nez.

Ah ! ma bonne, ma bonne — dit-il en se levant et lui prenant les deux mains. Il soupira et continua :

Le sort de mon fils est en vos mains. Décidez, ma bonne, ma chère, ma douce Marie, que j’ai toujours aimée comme ma fille. Il s’éloigna. Une larme, en effet, se montrait dans ses yeux.

— Ff… ff… — renifla le prince Nicolas Andréiévitch.

— Le prince, au nom de son pupille… de son fils… te demande en mariage. Veux-tu, oui ou non être la femme du prince Anatole Kouraguine ? Dis oui ou non ? cria-t-il. Je me réserve le droit d’exprimer après mon opinion. Oui, mon opinion, et rien de plus, ajouta le prince Nicolas Andréiévitch en s’adressant au prince Vassili et en répondant à son expression anxieuse. — Oui ou non ?

— Mon désir, mon père, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais séparer ma vie de la vôtre. Je ne veux pas me marier, — prononça-t-elle résolument en regardant de ses beaux yeux le prince Vassili et son père.

— Bêtise ! Bêtise ! Bêtise ! cria le prince Nicolas Andréiévitch en fronçant les sourcils. Il prit sa fille par la main, l’attira vers lui et ne l’embrassa pas, mais seulement s’approcha de son front, l’effleura et serra si fortement la main qu’il tenait qu’elle cria !

Le prince Vassili se leva.

Ma chère, je vous dirai que c’est un moment que je n’oublierai jamais, jamais ; mais, ma bonne, est-ce que vous ne nous donnerez pas un peu d’espérance de toucher ce cœur si bon, si généreux. Dites que peut-être… l’avenir est si grand… dites peut-être.

— Prince, ce que j’ai dit, c’est tout ce qu’il y a dans mon cœur. Je vous remercie de l’honneur, mais je ne serai jamais la femme de votre fils.

— Eh bien, c’est terminé, mon cher, je suis très content de te voir, très content. Va chez toi, princesse, va, dit le vieux prince. Je suis très content de te voir, répéta-t-il en embrassant le prince Vassili.

« Ma vocation est autre, — pensait la princesse Marie, — ma vocation est d’être heureuse du bonheur des autres, du bonheur de l’amour du sacrifice. Et quoi qu’il puisse m’en coûter, je ferai le bonheur de cette pauvre Amélie… Elle l’aime si passionnément. Elle se repent si vivement ; je ferai tout pour arranger son mariage avec lui. S’il n’est pas riche, je lui donnerai les moyens, je le demanderai à mon père, j’implorerai André. Je serai si heureuse quand elle sera sa femme. Elle est si malheureuse, une étrangère, seule, sans soutien ! Et, mon Dieu ! comme elle l’aime passionnément pour avoir pu s’oublier ainsi ! Peut-être aurais-je fait la même chose !… »