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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 415-424).


XXI

Les régiments d’infanterie attaqués à l’improviste s’enfuyaient de la forêt, et, compagnies mêlées aux compagnies, s’éloignaient en grand désordre. Un soldat prononça avec horreur un mot qui n’a pas de sens mais qui est terrible à la guerre : « Nous sommes coupés ! » et le mot, avec un sentiment d’effroi, se communiqua à toute la masse.

— Cernés ! coupés ! perdus ! — criaient les voix en panique. Dès que le commandant du régiment entendit la fusillade et les cris, il comprit que quelque chose de terrible arrivait à son régiment ; et la pensée que lui, l’officier modèle qui servait depuis de longues années, sans aucun reproche, pourrait être, devant son chef, coupable de négligence ou de manque d’ordre, le frappait tellement, qu’oubliant, en ce moment, le colonel de cavalerie désobéissant et son importance de général et surtout le danger et l’instinct de la conservation, en empoignant le pommeau de sa selle et éperonnant son cheval, il galopait vers le régiment sous une pluie de balles qui tombaient au-dessus de lui, mais qui le dépassaient heureusement. Il ne désirait qu’une chose : savoir quelle était l’affaire, coûte que coûte, aider ; et corriger la faute s’il en était cause et n’être en rien coupable, lui, l’officier modèle, qui depuis vingt-deux ans servait sans aucun blâme.

En passant heureusement devant les Français, il s’approcha du champ, derrière la forêt à travers laquelle couraient les nôtres et, sans obéir à l’ordre, descendit la montagne.

Ce moment d’hésitation morale qui décide du sort des batailles était arrivé : ces foules désordonnées des soldats écouteront-elles la voix de leur commandant ou se retourneront-elles contre lui, courront-elles plus loin ? Malgré le cri désespéré du commandant du régiment, jadis si terrible pour les soldats, malgré le visage du chef farouche, pourpre, défiguré, malgré l’agitation de son sabre, les soldats continuaient à courir, à parler, à tirer en l’air et n’obéissaient pas aux commandements. L’hésitation morale qui décide du sort des batailles, évidemment restait au profit de la peur.

Le général toussait à force de crier et à cause de la fumée de la poudre ; il s’arrêta désespéré. Tout semblait perdu. Mais à ce moment, les Français qui s’avançaient sur les nôtres, soudain, sans aucune cause apparente, rebroussaient chemin, disparaissaient de la lisière et, dans la forêt, se montraient les tirailleurs russes. C’était la compagnie de Timokhine qui, seule dans la forêt, était restée en ordre et qui, cachée dans le fossé, près de la forêt, tout à fait à l’improviste, attaquait les Français. Timokhine se jeta sur les Français avec un cri si farouche, avec une audace si folle, (armé seulement de son sabre il s’élançait sur l’ennemi), que les Français, avant même de se ressaisir, laissaient les armes et s’enfuyaient. Dolokhov qui courait à côté de Timokhine tuait à bout portant un Français et, le premier, saisit par le collet l’officier qui se rendait. Les fuyards retournèrent, les bataillons se reformèrent et les Français, qui avaient réussi à partager en deux parties les troupes du flanc gauche, étaient momentanément repoussés. Les réserves parvinrent à se réunir et les fuyards s’arrêtèrent. Le commandant du régiment était près du pont, avec le major Ekonomov ; devant eux passaient les compagnies qui avaient reculé, quand un soldat s’approcha de lui, s’accrocha à l’étrier et s’appuya presque sur lui. Le soldat avait un manteau de drap bleu, mais ni sac, ni casquette ; la tête était bandée et la giberne française pendait en bandoulière. La main tenait une épée française. Le soldat était pâle, ses yeux bleus regardaient avec effronterie le visage du commandant, la bouche souriait. Bien que le commandant fût occupé à donner des ordres au major Ekonomov, il ne pouvait pas ne pas faire attention à ce soldat.

— Excellence, voici deux trophées, — dit Dolokhov en montrant l’épée française et la giberne. — J’ai fait prisonnier un officier, j’ai arrêté la compagnie. — Dolokhov soupirait lourdement de fatigue, ses paroles étaient entrecoupées. — Toute la compagnie peut en témoigner. Je vous prie de vous souvenir, Votre Excellence !

— Bon, bon, — dit le commandant ; et il s’adressa au major Ekonomov.

Mais Dolokhov ne s’éloignait pas. Il dénoua le mouchoir, l’ôta et montra le sang collé sur ses cheveux.

— C’est une blessure de baïonnette. Je suis resté dans le rang ; rappelez-le-vous, Excellence !




On avait oublié la batterie de Touchine, et seulement à la fin de la bataille, en continuant à entendre la canonnade au centre, le prince Bagration y envoya un officier d’état-major de service, et ensuite le prince André, pour ordonner à la batterie de reculer le plus vite possible. La couverture qui était près des canons de Touchine au milieu de la bataille, sur un ordre quelconque, s’était retirée. Mais la batterie continuait à tirer et n’était pas prise par les Français, car l’ennemi ne pouvait supposer à quatre canons, que rien ne défendait, l’audace de tirer.

Au contraire, à en juger par l’énergique attaque de cette batterie, il supposait qu’ici, au centre, étaient concentrées les forces principales des Russes, et deux fois il essaya d’attaquer ce point et deux fois fut repoussé par les boulets des quatre canons qui se dressaient isolément sur cette hauteur.

Peu après le départ du prince Bagration, Touchine avait réussi à enflammer Schongraben.

— Voilà ! ils sont embrouillés ! Ça brûle ! Voilà la fumée ! Bravo ! Bravo ! Ah ! quelle fumée ! — disaient les servants en s’animant.

Tous les canons, sans ordre, tiraient dans la direction de l’incendie. Les soldats, comme si de cette façon ils avançaient l’affaire, criaient à chaque coup : « Bravo ! Comme ça, comme ça ! Ah ! ah ! voilà… très bien ! » L’incendie, activé par le vent, se répandait rapidement. Les colonnes françaises installées dans le village rebroussaient chemin, mais comme pour se venger de cet insuccès, l’ennemi dressait dix canons à droite du village et commençait à tirer sur la batterie de Touchine.

À cause de la joie enfantine excitée par l’incendie, et du ravissement de leur succès contre les Français, nos artilleurs ne remarquèrent cette batterie que quand deux boulets, et après eux, quatre autres encore, tombèrent parmi leurs canons, renversèrent deux chevaux, et qu’un autre arracha la jambe d’un canonnier. Cependant l’animation une fois établie ne faiblissait pas mais changeait de caractère. Les chevaux tués furent remplacés par ceux de l’affût de réserve, les blessés emportés et les quatre canons tournés contre la batterie des dix canons.

L’officier, camarade de Touchine, était tué au début de l’affaire, et en une heure, dix-sept des quarante servants étaient tués ; mais les artilleurs étaient toujours aussi gais et animés. Deux fois, ils remarquèrent qu’en bas, non loin d’eux, les Français se montraient et alors ils leur lancèrent des mitrailes.

Le petit officier aux mouvements indécis, gauches, s’adressait sans cesse à son brosseur : encore une pipe pour ça, disait-il, et en dispersant en l’air le feu de sa pipe il courait en avant, examinait les Français, de la main s’abritant les yeux.

Exterminez, enfants ! — criait-il, et lui-même saisissant le canon par les roues pointait les vis. Tout entouré de fumée, étourdi par les coups incessants qui chaque fois le faisaient tressaillir, Touchine, sans lâcher sa pipe, courait d’un canon à l’autre, tantôt visant, tantôt comptant les charges, tantôt donnant l’ordre de remplacer et d’atteler les chevaux tués ou blessés, et il criait de sa voix faible, aiguë, indécise. Son visage s’animait de plus en plus. Seulement, quand ses soldats étaient tués ou blessés, il fronçait les sourcils et, en se détournant de la victime, criait, irrité contre les soldats qui ne se hâtaient pas d’enlever le mort ou le blessé. Les soldats, pour la plupart de beaux garçons (comme il arrive en général dans la compagnie de batterie, deux têtes de plus que leur officier et deux fois plus larges), regardaient leur commandant comme des enfants embarrassés, et l’expression de son visage se reflétait toujours sur les leurs.

À cause du bruit terrible, de ce houlement, du besoin d’être très attentif et très actif, Touchine n’éprouvait pas le moindre sentiment désagréable de peur, au contraire, il devenait de plus en plus gai. Il lui semblait avoir vu pour la première fois l’ennemi depuis longtemps et fait tirer le premier coup, et que le petit morceau de champ où il se tenait était un endroit qui depuis longtemps lui était familier. Bien qu’il se rappelât tout, calculât tout et fit tout ce que pouvait faire dans sa situation le meilleur officier, il se trouvait dans un état semblable au délire fiévreux ou à l’ivresse.

À travers les sons étourdissants de ses canons, du sifflement et des coups des canons ennemis, à travers les servants en sueur, rouges, qui s’empressaient autour des canons, à travers le sang des soldats et des chevaux, à travers les petites fumées de l’ennemi, de l’autre côté (après quoi, chaque fois arrivait l’obus qui frappait le sol ou un homme, ou le canon, ou un cheval) ; à travers tous ces objets, un monde particulier, fantastique, qui faisait son plaisir, surgissait à ce moment dans sa tête. Dans son imagination les canons de l’ennemi n’étaient pas des canons, mais des pipes d’où un fumeur invisible faisait sortir de belles spirales de fumée.

— Voilà, il a encore fumé ! — prononçait Touchine à mi-voix, pendant que du coté de la montagne s’élevait un panache de fumée emporté par le vent, — maintenant il faut attendre la balle pour la renvoyer.

— Qu’ordonne Votre Noblesse ? — demanda un sous-officier qui était près de lui et l’entendait marmonner quelque chose.

— Rien, une grenade… — répondit-il.

« Eh bien ! va, notre Matvévna », se disait-il. Matvévna désignait dans son imagination le grand canon extrême, de fonte ancienne. Les Français, près de leurs canons, se présentaient à lui comme des fourmis. Un canonnier, beau garçon et ivrogne, le no 1 du deuxième canon, dans son imagination était l’oncle ; Touchine le regardait plus souvent que les autres et se réjouissait de chacun de ses mouvements. Le son de la fusillade, sous la montagne, tantôt s’affaiblissant, tantôt grandissant, était pour lui une respiration quelconque. Il suivait attentivement l’affaiblissement et l’augmentation de ce son.

— Voilà, il respire de nouveau, se disait-il. Il se représentait lui-même comme une sorte de géant qui à deux mains lançait aux Français des obus.

— Eh bien, Matvévna, notre mère, montre-toi ! » disait-il en s’éloignant du canon, quand tout à coup éclata au-dessus de sa tête une voix étrange, inconnue.

— Capitaine Touchine ! Capitaine !

Touchine se retourna effrayé. C’était ce même officier d’état-major qui l’avait chassé de Grount. D’une voix suffocante il lui criait !

— Quoi, êtes-vous devenu fou ! Deux fois on vous a ordonné de vous retirer et vous…

« Qu’ont-ils après moi ! » pensa Touchine en regardant craintivement son chef. — Moi… rien… — prononça-t-il en portant la main à sa visière — moi…

Mais le colonel n’acheva pas tout ce qu’il voulait dire.

Un boulet qui passait très près le forçait à se pencher sur son cheval. Il se tut, et, dès qu’il ouvrit la bouche, un nouveau boulet l’arrêta. Il tourna son cheval et s’éloigna.

— Retirez-vous ! Retirez-vous tous ! — cria-t-il de loin.

Les soldats se mirent à rire. Un moment après arrivait un aide de camp avec le même ordre. C’était le prince André. La première chose qu’il vit en allant à l’endroit qu’occupaient les canons de Touchine, ce fut un cheval dételé, avec la jambe cassée, qui hennissait près des chevaux attelés. Le sang coulait de sa patte comme d’une source. Parmi les avant-trains gisaient quelques cadavres.

Pendant qu’il s’approchait, un boulet après l’autre volait au-dessus de lui, et il sentit un frisson nerveux lui parcourir le dos. Mais la pensée seule qu’il avait peur ralluma de nouveau son courage. « Je ne puis avoir peur, » pensa-t-il ; et lentement il descendit de cheval parmi les canons. Il transmit l’ordre et ne quitta pas la batterie.

Il avait résolu de faire ôter devant lui le canon de la position et de l’emmener. Avec Touchine, en enjambant les cadavres et sous le feu terrible des Français, il s’occupait de l’arrangement des canons.

— Ce n’est pas comme tout à l’heure, un chef est venu et il s’est sauvé le plus vite possible, — dit le sous-officier en s’adressant au prince André. — Ce n’est pas comme Votre Noblesse.

Le prince André ne disait rien à Touchine. Tous deux étaient tellement occupés qu’on eût dit qu’ils ne se voyaient pas. Quand, ayant mis deux canons intacts sur les avant-trains, ils se dirigèrent vers la montagne (un canon écrasé et une licorne étaient abandonnés), le prince André s’approcha de Touchine.

— Eh bien, au revoir, fit-il en serrant la main de Touchine.

— Au revoir, mon cher, — dit Touchine, — excellente âme ! Au revoir, mon cher, répéta-t-il avec des larmes, qui, on ne sait pourquoi, parurent dans ses yeux.