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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 405-414).


XIX

L’attaque du 6e chasseurs assurait la retraite du flanc droit. Au centre, l’action de la batterie oubliée de Touchine, qui avait réussi à incendier Schöngraben, arrêtait le mouvement des Français. Les Français éteignirent l’incendie que le vent propageait et laissèrent ainsi le temps de la retraite. La retraite du centre, à travers les ravins, se faisait précipitamment et avec bruit, cependant les troupes reculaient en bon ordre ; mais le flanc gauche, formé des régiments d’infanterie d’Azov et de Podolie et des hussards de Pavlograd, était en même temps attaqué et cerné par les forces plus nombreuses des Français commandées par Lannes, et se disloquait. Bagration envoya Jerkov au commandant du flanc gauche avec l’ordre de reculer immédiatement.

Jerkov, bravement, sans ôter la main de son képi, piqua son cheval et partit au galop. Mais, aussitôt éloigné de Bagration, ses forces le trahirent, une peur inouïe l’envahissait et il ne pouvait aller où était le danger.

En s’approchant des troupes du flanc gauche, il allait non pas en avant, où avait lieu la fusillade, mais il cherchait le général où il ne pouvait être, aussi ne put-il transmettre l’ordre.

Le commandement du flanc gauche appartenait par ancienneté au commandant du régiment, de ce même régiment qui se présentait à Koutouzov sous Braunau, et où Dolokhov servait comme soldat, et le commandement de l’extrême flanc gauche était dévolu au commandant du régiment de Pavlograd où servait Rostov, et ce fut la cause d’un malentendu. Les deux chefs étaient très montés l’un contre l’autre, et tandis qu’au flanc droit l’action était engagée depuis longtemps et que les Français commençaient la retraite, les deux chefs étaient occupés de pourparlers dont le but était de se blesser réciproquement, et les régiments de cavalerie et d’infanterie étaient peu préparés au combat qui se présentait. Tous les soldats, du simple pioupiou au général, n’attendaient pas la bataille et s’occupaient tranquillement des besognes ordinaires ; les cavaliers donnaient à manger aux chevaux, l’infanterie cherchait du bois.

— Il est pourtant plus ancien que moi en grade, — disait l’Allemand, — colonel de hussards, qui, tout rouge, s’adressait à l’aide de camp envoyé vers lui. — Qu’il fasse ce qu’il voudra. Moi je ne puis sacrifier mes hussards. Trompette ! sonne la retraite.

Mais l’affaire devenait urgente, La fusillade et la canonnade, se confondant, éclataient à droite et au centre, et les capotes françaises des tirailleurs de Lannes traversaient déjà la digue du moulin et s’alignaient de l’autre côté à la distance de deux portées de fusil. D’un pas nerveux, le colonel d’infanterie s’approcha du cheval, le monta et devenu très droit et très haut, se dirigea vers le commandant du régiment de Pavlograd. Les commandants se rencontrèrent avec un salut poli et une colère cachée dans le cœur.

— Colonel, je vous demande de nouveau. Je ne puis cependant laisser la moitié de mes hommes dans la forêt, — dit le général. — Je vous demande d’occuper la position et de vous préparer à l’attaque.

— Et moi, je vous demande de ne pas vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, — répondit le colonel s’emportant. — Si vous étiez un cavalier…

— Je ne suis pas cavalier, colonel ; mais je suis général russe, et si vous l’ignorez…

— Je le sais, Votre Excellence, — cria tout à coup le colonel en poussant son cheval et devenant cramoisi. — Voulez-vous aller à la ligne et vous verrez que cette position ne vaut rien. Je ne veux pas faire écraser mon régiment pour votre plaisir.

— Vous vous oubliez, colonel ; je ne suis pas ici pour mon plaisir et je ne vous permettrai pas de me parler ainsi.

Le général acceptant l’invitation du colonel au tournoi de bravoure, en dressant la poitrine, les sourcils froncés, allait inspecter la ligne avec lui, comme si tous leurs différends allaient disparaître là-bas, aux avant-postes, sous les balles. Arrivés à la ligne, quelques balles sifflèrent aux dessus d’eux ; ils s’arrêtèrent en silence. Il n’y avait rien à examiner dans la ligne, puisqu’il était clair, même de l’endroit où ils se tenaient auparavant, qu’il était impossible aux cavaliers d’agir dans les buissons et les ravins, et que les Français contournaient l’aile gauche. Le général et le colonel se regardaient mutuellement d’un air sévère et important, comme deux coqs qui se préparent au combat, et attendent en vain l’un de l’autre, des indices de poltronnerie. Tous deux soutinrent l’épreuve. Comme il n’y avait rien à dire, que ni l’un ni l’autre ne voulait fournir à son ennemi le prétexte de dire que c’était lui qui le premier s’était enfui des balles, ils eussent resté longtemps là, à éprouver réciproquement leur courage, si à ce moment, dans la forêt, presque derrière eux, n’avaient retenti un coup de fusil et des cris sourds se confondant. Les Français s’étaient jetés sur les soldats qui ramassaient du bois dans la forêt. Déjà les hussards ne pouvaient reculer avec l’infanterie. La retraite à gauche leur était coupée par la ligne des Français. Maintenant, malgré toute l’incommodité du pays, il était nécessaire d’attaquer pour se frayer un chemin.

L’escadron où servait Rostov, qui avait eu à peine le temps de monter à cheval, était arrêté en face de l’ennemi. De nouveau, comme au pont de l’Enns, il n’y avait personne entre l’escadron et l’ennemi, rien, sauf cette même terrible ligne de l’inconnu et de la peur, semblable à la ligne qui sépare les vivants des morts. Tous les hommes présents sentaient cette ligne ; et la question : la franchiront-ils ou non et comment ? les émouvait.

Le colonel s’approcha du front, répondit avec colère aux questions des officiers, comme un homme désespéré de donner un ordre quelconque. Personne ne disait rien de précis, mais dans l’escadron le bruit de l’attaque prochaine circulait. Le commandement : position ! éclata ; ensuite ce fut le cliquetis des sabres tirés des fourreaux, mais personne ne se mouvait encore. Les troupes du flanc gauche, l’infanterie et les hussards sentaient que les chefs eux-mêmes ne savaient que faire et leur indécision se transmettait aux troupes. « Plus vite, que ce soit plus vite, » pensait Rostov sentant qu’enfin le moment était venu d’éprouver le plaisir de l’attaque dont ses camarades hussards lui avaient tant parlé.

— Avec l’aide de Dieu… enfants ! — éclata la voix de Denissov ! — Au trot, ma’che !

Dans le rang, devant, les croupes des chevaux ondulèrent, Gratchik tendit ses rênes et partit de lui-même.

À droite, Rostov voyait les premiers rangs de ses hussards, et encore plus loin, en avant, une ligne sombre qu’il ne pouvait bien définir mais qu’il croyait une ligne ennemie.

Des coups de fusil s’entendaient de très loin.

— Accélérez le trot ! — commanda-t-on ; et Rostov sentit son Gratchik raidir son arrière-train et s’élancer au galop. Il pressentait ses mouvements et il était de plus en plus gai. Devant, il remarqua un arbre isolé. Cet arbre était d’abord au milieu de cette ligne qui semblait si terrible. Mais voilà cette ligne franchie et non seulement il n’y avait rien de terrible, mais c’était de plus en plus gai, de plus en plus animé. « Oh ! comme je le frapperai ! » pensa Rostov en serrant la poignée de son sabre.

— Hourra-a-a-a ! criaient les voix tout alentour. « Eh bien ! que quelqu’un me tombe sous la main, maintenant ! » pensait Rostov en éperonnant Gratchik et, à bride abattue, dépassant les autres. En avant on voyait déjà l’ennemi.

Tout à coup quelque chose, comme d’un large balai, fouettait l’escadron. Rostov souleva son sabre prêt à fendre, mais à ce moment le soldat Nikitenko qui galopait devant lui, se séparait de lui, et Rostov sentit, comme dans un rêve, qu’il continuait à galoper en avant avec une rapidité extraordinaire et, qu’en même temps, il restait sur place. Un hussard qu’il connaissait, Bandartchouk, s’élançait sur lui par derrière et le regardait sévèrement. Le cheval de Bandartchouk se cabra puis le dépassa.

« Qu’est-ce donc, pourquoi est-ce que je n’avance pas ? Je suis tombé, je suis tué ! » se demandait et se répondait en même temps Rostov. Il était déjà seul au milieu du champ. Au lieu de chevaux élancés et de dos de hussards, il ne voyait autour de lui que le sol immobile et le chaume de la plaine. Du sang chaud coulait sous lui.

« Non, je suis blessé, mais mon cheval est tué ! » (Gratchik se souleva sur les pattes de devant mais retomba aussitôt en pressant les jambes de son cavalier. Le sang coulait de la tête du cheval. Le cheval se débattait mais ne pouvait se lever. Rostov voulut aussi se lever, mais retomba ; son sabre s’accrochait à la selle.

« Où étaient les nôtres, où les Français ? » il l’ignorait ; autour de lui, personne.

Ayant dégagé sa jambe il se souleva, « Où, de quel côté, est maintenant cette ligne qui séparait nettement les deux armées ? » se demanda-t-il sans pouvoir répondre. « Est-il arrivé quelque chose de mauvais ? Arrive-t-il de pareils accidents, et que faut-il faire alors ? » se demandait-il en se levant ; et en ce moment il sentit que quelque chose d’inutile, de lourd, tendait son bras gauche engourdi… Sa main semblait ne pas être à lui. Il l’examina, en vain y cherchant du sang. « Ah ! voici des hommes ! Ils m’aideront, » pensa-t-il joyeusement, en apercevant des hommes qui couraient dans sa direction.

Quelqu’un, en shako étrange, en capote bleue, tout noir, bruni, avec un nez aquilin, courait devant ces hommes.

Derrière, couraient encore deux hommes, puis beaucoup d’autres.

L’un d’eux prononça quelque chose d’étrange, pas en russe.

Parmi les hommes, pareils à celui-là, coiffés du même shako, qui suivaient derrière, se trouvait un hussard russe. On le tenait par les mains, derrière lui, on conduisait son cheval.

« Sans doute un prisonnier des nôtres… Oui… Est-ce qu’on me prendra aussi ? Quels sont ces hommes ? » Il regardait les Français qui s’approchaient et, à lui, qui une seconde avant s’élançait pour attaquer ces Français et les écraser, leur proximité semblait maintenant si terrible qu’il n’en croyait pas ses yeux. « Qui sont-ils ? Pourquoi courent-ils ? Est-ce sur moi ? Courent-ils sur moi ? Et pourquoi ? Pour me tuer ? Moi, que tous aiment tant ! » Il se rappelait l’amour que lui témoignaient sa mère, sa famille, ses amis, et l’intention des ennemis de le tuer, lui semblait impossible. « Est-ce vraiment pour tuer ! » Il resta debout plus de dix secondes sans se mouvoir et ne comprenant pas sa situation. Le Français au nez aquilin, le premier, était si près qu’on distinguait déjà l’expression de son visage. Et la physionomie enflammée, étrangère, de cet homme qui, baïonnette en avant, retenant sa respiration, courait vers lui agilement, effraya Rostov. Il sortit son pistolet et au lieu de tirer, il le jeta sur le Français et de toutes ses forces courut vers les buissons. Il ne courait pas avec ce sentiment de doute et de lutte qu’il éprouvait sur le pont de l’Enns, mais avec celui du lièvre qui fuit les chiens. Un sentiment invincible de peur pour sa vie, jeune, heureuse, emplissait tout son être ; en bondissant à travers le fourré, avec la rapidité de jadis quand il courait au jeu de gorielki, il volait sur le champ, rarement retournait son visage pâle, bon, jeune, et un frisson d’horreur courait dans son dos. « Non, il vaut mieux ne pas regarder, » pensa-t-il ; mais arrivé près du buisson, il se tourna encore une fois. Les Français perdaient de la distance, et même au moment où Rostov se retourna, celui qui était en avant changeait le trot pour le pas et se tournant à son tour criait très-haut quelque chose aux camarades qui le suivaient. Rostov s’arrêta. « Non, ce n’est pas cela, pensa-t-il, ce n’est pas possible qu’ils veuillent me tuer. » Et tout le temps son bras gauche était lourd comme si un poids de deux pouds y fût attaché. Il ne pouvait courir plus loin. Le Français s’arrêta aussi et visa. Rostov ferma les yeux et se pencha. Une balle vola devant lui en bourdonnant. Par un suprême effort, prenant sa main gauche dans sa main droite, il courut vers le buisson. Des tirailleurs russes étaient derrière le buisson.