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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 397-404).


XVIII

Parvenu au point culminant de notre flanc droit, le prince Bagration commença à descendre au bas, où résonnait un feu roulant et où l’on ne voyait rien à cause de la fumée de la poudre. Plus ils s’approchaient de la plaine, moins on voyait, mais plus sensible devenait la proximité du vrai champ de bataille. Ils commencèrent à rencontrer des blessés, deux soldats traînés sous les bras ; l’un avait la tête nue, ensanglantée. Il râlait et vomissait, évidemment la balle lui avait frappé la bouche ou la gorge ; l’autre marchait bravement, seul, sans fusil, criait fort et agitait le bras où il avait une blessure fraîche d’où le sang coulait sur sa capote comme d’une bouteille. Son visage semblait plus effrayé que souffrant, il avait été blessé une minute avant. Traversant la route ils commencèrent à descendre tout droit et sur la pente, ils remarquèrent quelques hommes couchés. Ils rencontrèrent une foule de soldats, quelques-uns parmi eux n’étaient pas blessés. Les soldats gravissaient la montée en respirant avec peine, et malgré la présence du général, ils causaient haut en agitant les mains. Devant, dans la fumée, on voyait déjà les capotes grises alignées et l’officier, en apercevant Bagration, accourut, avec des cris, derrière les soldats qui montaient en foule, il exigeait d’eux qu’ils retournassent. Bagration s’approchait du rang où, par-ci par-là, craquaient rapidement des coups qui étouffaient les conversations et les cris du commandant. L’air était tout imprégné de la fumée de la poudre. Les visages des soldats tout noirs de poudre étaient très animés. Les uns, avec des baguettes, nettoyaient les fusils, d’autres versaient de la poudre dans le bassinet, sortaient les cartouches de leur sac, d’autres tiraient. Mais sur qui tiraient-ils ? on ne le voyait pas à cause de la fumée de la poudre que le vent n’emportait pas. L’on entendait assez souvent les sons agréables d’un bourdonnement ou d’un sifflement.

— « Qu’est-ce cela ? pensa le prince André en s’approchant de cette foule de soldats. Ce ne peut être une attaque puisqu’ils n’avancent pas. Ce ne peut être le carré, ils ne sont pas disposés comme il faut. »

Un vieillard maigre, d’aspect chétif, le commandant du régiment, avec un sourire agréable, les paupières fermant plus qu’à moitié ses yeux de vieillard, ce qui lui donnait l’air très doux, s’approcha du prince Bagration et le reçut comme un hôte reçoit un visiteur très cher. Il rapporta au prince Bagration que les Français avaient dirigé une attaque de cavalerie contre son régiment : « que cette attaque avait été repoussée, mais que la moitié de ses soldats avaient péri. » Le commandant du régiment disait que l’attaque était repoussée en appliquant ce terme militaire à ce qui se passait dans son régiment, mais en réalité, lui-même ne savait pas ce qu’avaient fait en cette demi-heure les troupes à lui confiées, et il ne pouvait dire avec certitude si l’attaque était repoussée ou si son régiment avait été écrasé. Il savait seulement qu’au début, des boulets et des obus avaient volé sur tout son régiment et tué des hommes, qu’ensuite quelqu un avait crié : « Cavalerie ! » et que les nôtres avaient commencé à tirer. Et ils tiraient jusqu’ici et déjà non plus sur la cavalerie qui s’était éloignée mais sur les fantassins français qui, à ce moment, dans la plaine, tiraient sur les nôtres. Le prince Bagration inclina la tête en signe que tout était tel qu’il le désirait et supposait. Il s’adressa à l’aide de camp et lui demanda d’envoyer de la montagne deux bataillons du 6e chasseurs, devant lequel ils venaient de passer. Le prince André fut frappé alors du changement qui s’était produit dans le visage du prince Bagration. Son visage exprimait cette décision concentrée et heureuse de l’homme qui, par une journée chaude, est prêt à se jeter à l’eau et fait ses derniers préparatifs. Il n’avait plus ni ses yeux endormis, vagues, ni l’air fin, profondément sage. Ses yeux d’épervier, ronds, résolus, regardaient en avant avec quelque solennité et quelque mépris, en apparence ne s’arrêtant sur rien, bien qu’en ce mouvement subsistât la lenteur et la régularité anciennes.

Le chef du régiment s’adressa au prince Bagration en le suppliant de s’éloigner de cet endroit trop dangereux.

— Je vous supplie, Votre Excellence, au nom de Dieu, — disait-il en regardant pour trouver aide parmi les officiers de la suite qui se détournaient de lui. « Voilà ? Veuillez regarder ! » Il lui faisait remarquer les balles qui sans cesse bourdonnaient, chantaient et sifflaient autour d’eux. Il parlait d’un ton de prière et de reproche, comme un charpentier qui dit à son patron qui prend la hache : « Nous autres, nous y sommes habitués, mais vous, vous attraperez des durillons aux mains. » Il parlait comme si ces balles ne pouvaient le tuer lui-même, et ses yeux demi-fermés donnaient à ses paroles quelque chose d’encore plus persuasif. L’officier d’état-major joignit ses exhortations à celles du chef du régiment, mais le prince Bagration ne lui répondit pas et ordonna seulement de cesser de tirer et de s’arranger pour donner de la place au 2e bataillon qui s’approchait. Pendant qu’ils parlaient, les nuages de fumée que le vent faisait osciller de droite à gauche et qui cachaient la vallée et la montagne d’en face couverte de Français en marche, s’ouvraient devant eux comme poussés par une main invisible. Tous les yeux se fixaient involontairement sur cette colonne française qui s’avançait vers nous en serpentant sur les gradins du pays.

On pouvait déjà distinguer le bonnet à poil des soldats : on pouvait déjà discerner les officiers des soldats : on voyait déjà le drapeau se soulever lentement de la hampe.

— Ils marchent bien, — dit quelqu’un de la suite de Bagration.

La tête de la colonne descendait déjà dans la plaine. Le choc devait avoir lieu de ce côté de la descente.

Le reste de notre régiment qui était engagé, en s’arrangeant à la hâte, s’écartait à droite. Derrière, en éloignant les retardataires, s’approchaient en ordre deux bataillons du 6e chasseurs. Ils n’avaient pas encore rejoint Bagration, mais déjà l’on entendait les pas lointains, pesants, cadencés de toute la masse des hommes. Au flanc gauche, marchait au plus près vers Bagration le commandant de la compagnie, un bel homme au visage rond, à l’expression sotte et heureuse, celui-là même qui s’était précipité de la hutte. Évidemment il ne pensait à rien en ce moment, sauf qu’il allait passer bravement devant son chef.

Avec l’ambition du rang, il marchait allègrement sur ses jambes musclées, comme s’il nageait ; il se redressait sans le moindre effort et se distinguait par cette légèreté du pas lourd des soldats qui marchaient en réglant leur pas sur le sien. Près de la jambe il portait le sabre nu, fin, étroit (un petit sabre courbé peu semblable à une arme), et, en se tournant tantôt vers le chef, tantôt de l’autre côté, non sans perdre le pas, il faisait gravement volte-face et il semblait que tous les efforts de son âme fussent dirigés pour passer devant le chef le mieux possible ; et l’on sentait qu’il serait heureux s’il y réussissait. « Gauche… gauche… gauche ! » semblait-il dire après chaque pas. Et d’après cette mesure la masse des soldats alourdis des sacs et des fusils, s’avançait avec des visages variés et sévères, et chacun d’eux, après chaque pas, semblait se répéter mentalement : « Gauche… gauche… gauche… » Le gros major, essoufflé, perdant le pas, contournait chaque buisson de la route. Un retardataire haletant, le visage effrayé à cause de son retard, courait en toute hâte pour rattraper la compagnie. Un boulet, fendant l’air, passa au-dessus du prince Bagration et de sa suite et, en mesure : « gauche… gauche… » frappa la colonne. « Serrez ! » fit entendre la voix ferme du commandant de la compagnie. Les soldats, en faisant l’arc, contournèrent quelque chose à l’endroit où était tombé le boulet. Le vieux sous officier décoré qui s’était attardé près des tués, rattrapa son rang, fit un saut pour changer de pied, tomba au pas et se retourna avec colère. « Gauche… gauche, » semblait-on entendre à travers le silence lugubre et le son des pieds frappant simultanément la terre.

— Bravo, mes enfants ! — dit Bagration. Les mots : « Heureux… de servir ! » éclatèrent dans les rangs. Le soldat sombre qui marchait à gauche, en criant, jeta sur Bagration un regard qui semblait dire : « Nous le savons nous-mêmes. » Un autre, sans se retourner de peur d’être distrait, ouvrait la bouche, criait et passait devant.

On donna l’ordre de s’arrêter et d’ôter les gibernes. Bagration parcourut les rangs qui défilaient devant lui et descendit de cheval. Il remit les guides à un Cosaque, enleva sa bourka, secoua ses jambes, et rangea sa casquette sur sa tête. La colonne française, officiers en tête, se montrait derrière la montagne.

— « Avec l’aide de Dieu ! » prononça Bagration d’une voix ferme et claire. Pour une seconde il se tourna vers le front ; en balançant les bras, du pas gauche d’un cavalier, avec difficulté semblait-il, il s’avançait sur le champ inégal. Le prince André se sentait poussé en avant par une force invincible et il en éprouvait un grand bonheur [1].

Les Français étaient déjà tout près. Le prince André, qui marchait à côté de Bagration, distinguait nettement les épaulettes rouges et même les figures des Français. (Il voyait nettement un vieil officier français qui, les jambes arquées, dans des guêtres, gravissait la montagne avec de grands efforts.) Le prince Bagration ne donnait pas de nouvel ordre et, toujours en silence, marchait devant les rangs. Tout à coup, du côté des Français, éclata un coup, un deuxième, un troisième ; dans les rangs disloqués de l’ennemi se dispersait la fumée ; la fusillade commençait. Quelques-uns des nôtres tombèrent, de ce nombre l’officier au visage rond qui marchait si allègrement et avec tant de précaution. Au moment même où éclatait le premier coup, Bagration se tournait et criait : « Hourra ! » « Hourra ! » répondit un long cri parcourant toute notre ligne ; et, en dépassant le prince Bagration et se dépassant les uns les autres, nos soldats, en foule irrégulière, mais joyeuse et animée, coururent en descendant, derrière les Français dont les rangs étaient rompus.

  1. Ici se passa cette attaque dont Thiers a dit : « Les Russes se conduisaient vaillamment, et chose rare à la guerre, on vit deux masses d’infanterie marcher résolument l’une contre l’autre sans qu’aucune des deux cédât avant d’être abordée » ; et Napoléon à l’île de Sainte-Hélène a écrit : « Quelques bataillons russes montrèrent de l’intrépidité. » (Note de l’Auteur.)