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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 388-396).


XVII

Le prince André, à cheval, s’arrêta sur la batterie et regarda la fumée du canon d’où était venu le projectile. Ses yeux parcouraient le vaste horizon. Il ne vit qu’une chose : que les masses de Français tout à l’heure immobiles se mouvaient, et qu’à gauche il y avait en effet une batterie. La fumée n’était pas encore dissipée au-dessus d’elle. Deux cavaliers français, probablement deux aides de camp, galopaient sur la montagne. Du pied de la montagne, sans doute pour augmenter les forces, s’avançait une petite colonne ennemie qu’on distinguait nettement. La fumée du premier coup n’était pas encore dissipée, qu’une autre se montrait et qu’un second coup éclatait. La bataille commençait. Le prince André fit volte-face et partit au galop à Grount, rejoindre le prince Bagration. Derrière lui, il entendait la canonnade qui devenait plus fréquente et plus forte. Les nôtres commençaient à répondre. Des coups de fusil retentissaient en bas, à l’endroit où étaient les parlementaires.

Lemarrois, avec la lettre sévère de Bonaparte, venait d’arriver chez Murat, et Murat, vexé et désireux de réparer sa faute, faisait aussitôt mouvoir ses troupes sur le centre pour entourer les deux flancs, espérant qu’avant le soir et avant l’arrivée de l’Empereur, il écraserait le petit détachement qui était devant lui.

« Ça commence ! voilà ! » pensa le prince André en sentant le sang affluer plus souvent à son cœur. « Mais, où ? Comment trouverai-je mon Toulon ? » En passant devant ces mêmes compagnies qui, un quart d’heure avant, mangeaient du gruau et buvaient de l’eau-de-vie, il voyait partout les mêmes mouvements rapides des soldats qui s’installaient et choisissaient leurs fusils, et sur tous les visages rayonnait la même animation qui était dans son cœur. « C’est commencé ! Voilà ! C’est terrible et gai ! » semblait dire le visage de chaque soldat ou officier.

Encore, avant d’arriver au retranchement qu’on bâtissait, il aperçut dans la lumière du soir d’un jour sombre d’automne, un cavalier qui avançait à sa rencontre. Ce cavalier en bourka [1], monté sur un cheval blanc, n’était autre que le prince Bagration. Le prince André fit halte en l’attendant. Le prince Bagration arrêta son cheval et, en reconnaissant le prince André, le salua de la tête. Il continuait à regarder en avant, pendant que le prince André lui racontait ce qu’il avait vu.

L’expression : « Voilà ! c’est commencé ! c’est ça ! » était aussi sur le visage mat, brun, du prince Bagration dont les yeux étaient demi ouverts, vagues, comme s’il n’avait pas bien dormi. Le prince André fixait ce visage immobile avec une curiosité inquiète ; il voulait savoir si cet homme pensait et sentait et ce qu’il pensait et sentait en ce moment. « En général, y-a-t-il quelque chose derrière ce visage immobile ? » se demandait le prince André en le regardant. Le prince Bagration inclina la tête en signe d’acquiescement aux paroles du prince André et dit : « Bon », avec une expression signifiant que tout ce qui s’était passé et qu’on lui communiquait était précisément ce qu’il avait prévu.

Le prince André, essoufflé par le galop rapide, causait très vite. Le prince Bagration, avec son accent oriental, parlait avec une lenteur particulière comme s’il ne jugeait pas avoir à se hâter. Cependant, il fit galoper son cheval du côté de la batterie de Touchine. Le prince André se joignit aux officiers de la suite. Il y avait : l’officier de la suite, l’aide de camp personnel du prince, Jerkov, l’ordonnance, l’officier d’état-major de service sur un beau cheval anglais, et un fonctionnaire civil, un auditeur, qui, par curiosité, avait demandé la permission d’assister à la bataille. L’auditeur, un monsieur très gros, avec un visage replet, un sourire joyeux, naïf, regardait tout alentour en sautillant sur son cheval ; dans son pardessus de camelot, il ressortait étrangement parmi les hussards, les cosaques et les aides de camp.

— Voilà, il veut voir la bataille, — dit Jerkov à Bolkonskï en lui désignant l’auditeur, et il a déjà mal au creux de l’estomac.

— Eh bien, assez, — prononça l’auditeur avec un sourire brillant, naïf et en même temps rusé, comme s’il était flatté d’être l’objet des plaisanteries de Jerkov et comme s’il s’efforçait de paraître plus bête qu’il ne l’était réellement.

Très drôle, mon monsieur prince, — dit l’officier d’état-major de service, (il se rappelait qu’en français le titre prince se place particulièrement, mais il ne pouvait tomber juste.) À ce moment, tous approchaient déjà de la batterie de Touchine ; un boulet tombait devant eux.

— Qu’est-ce qui vient de tomber ? — demanda l’auditeur en souriant naïvement.

— Les galettes françaises, — dit Jerkov.

— Alors, c’est avec cela qu’on tue ? — demanda l’auditeur. — Oh ! quelle horreur ! — Et il semblait rayonnant de plaisir. À peine achevait-il de parler que de nouveau éclatait, à l’improviste, un horrible sifflement qui se terminait soudain par un coup sur quelque chose de liquide, et vlan ! le cosaque qui était un peu à droite et derrière l’auditeur roulait à terre avec son cheval. Jerkov et l’officier de service se penchèrent sur leurs selles et tournèrent les chevaux. L’auditeur s’arrêta en face du cosaque et le regarda avec une curieuse attention. Le cosaque était tué et le cheval se débattait encore.

Le prince Bagration se tourna, cligna des yeux et, voyant la cause du trouble, se détournait indifférent, avec l’air de dire : « Pourquoi s’occuper de telles bêtises ? » Il arrêta son cheval par le procédé des bons cavaliers, se pencha un peu en avant et dégagea son épée accrochée à sa bourka. L’épée était ancienne, différente de celles qu’on portait alors. Le prince André se rappela avoir entendu dire que Souvorov, en Italie, avait fait cadeau de son épée à Bagration, et ce souvenir, en ce moment, lui fut particulièrement agréable. Ils s’approchèrent de cette même batterie près de laquelle Bolkonskï avait examiné le champ de bataille.

— À qui cette compagnie ? — demanda le prince Bagration au sous-officier de garde qui se tenait près des caissons.

Il demandait : À qui cette compagnie ? mais en réalité, il avait l’air de demander : N’avez-vous pas peur ici ? Et l’artificier comprit cela.

— C’est la compagnie du capitaine Touchine, Votre Excellence ! — fit en se dressant et d’une voix gaie, un artificier roux au visage couvert de rousseurs.

— C’est ça, c’est ça. — dit Bagration, et en calculant quelque chose, il parcourut les avant-trains jusqu’au dernier canon. Pendant qu’il s’avançait, de ce canon éclata un coup qui l’étourdit, lui et sa suite, et, dans la fumée qui tout à coup enveloppait le canon, l’on voyait des artilleurs qui saisissaient le canon et faisaient tous leurs efforts pour le remettre en place. Un haut soldat aux larges épaules, le no 1, qui tenait l’écouvillon, les jambes largement écartées, bondit vers la roue. Le no 2, d’une main tremblante, mettait la charge dans la bouche du canon. Un petit homme trapu, l’officier Touchine, en trébuchant contre l’affût courait en avant ; il ne remarquait pas le général et regardait en s’abritant les yeux avec la main.

— Ajoute encore deux lignes, alors ce sera juste — cria-t-il de sa voix menue en essayant de lui donner une gravité qui n’allait pas à sa personne.

— Deux ! grinça-t-il. — Feu, Medvédev !

Bagration appela l’officier. Touchine, d’un mouvement timide et gauche, point du tout comme saluent les militaires, mais plutôt comme les prêtres bénissent, s’approcha du général en posant trois doigts sur la visière. Bien que ses canons fussent destinés à tirer en terrain creux, Touchine envoyait des bombes incandescentes au village Schœngraben qu’on voyait devant et où les Français s’avançaient par grandes masses.

Personne n’avait dit à Touchine où et avec quoi tirer, mais lui, prenant conseil du sergent-major Zakhartchenko qu’il avait en grande estime, avait décidé qu’il serait bien d’enflammer le village. « Bon ! » dit Bagration en réponse au rapport de l’officier ; et, comme s’il calculait quelque chose, il se mit à examiner tout le champ de bataille qui s’ouvrait devant lui. Les Français s’approchaient le plus près du côté droit. Du bas de la côte où se trouvait le régiment de Kiev, dans le creux de la rivière, on entendait un grondement prolongé de fusils qui saisissait le cœur, et beaucoup plus à droite, derrière les dragons, l’officier de la suite montra au prince une colonne de Français qui tournaient notre flanc. À gauche l’horizon était borné par une forêt voisine. Le prince Bagration donna l’ordre aux deux bataillons du centre d’aller renforcer la droite. L’officier de la suite osa objecter au prince qu’après le départ de ces bataillons les canons resteraient sans couverture. Le prince Bagration se tourna vers lui et le regarda en silence, avec des yeux vagues. L’observation de l’officier de la suite semblait au prince André juste et indiscutable. Mais à ce moment, l’aide de camp du commandant du régiment qui était dans le creux arrivait avec la nouvelle que d’énormes masses de Français s’avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et reculait vers les grenadiers de Kiev. Le prince Bagration inclina la tête en signe d’approbation et de consentement.

Il se dirigea au pas vers la droite et envoya l’aide de camp aux dragons avec l’ordre d’attaquer les Français. Mais l’aide de camp envoyé là-bas revenait au bout d’une demi-heure et annonçait que le commandant du régiment des dragons avait déjà reculé derrière le ravin, car une terrible canonnade était dirigée contre lui et il perdait en vain des soldats ; c’est pourquoi il avait donné l’ordre aux tirailleurs de descendre de cheval et de s’enfuir dans la forêt.

— Bon ! — dit Bagration. Pendant qu’ils s’éloignaient de la batterie vers la gauche, des coups résonnaient aussi dans la forêt et, comme la distance jusqu’au flanc gauche était trop grande pour qu’il réussit à arriver à temps, le prince Bagration y envoya Jerkov pour dire au général en chef, celui même qui à Braunau, présentait le régiment à Koutouzov, de reculer le plus rapidement possible derrière le ravin, puisque le flanc droit ne pourrait sans doute retenir longtemps l’ennemi. Et l’on oublia Touchine et le bataillon qui le couvrait. Le prince André écoutait très attentivement les conversations du prince Bagration avec les chefs et les ordres qu’il donnait, et, à son grand étonnement, il remarquait qu’en réalité on ne donnait aucun ordre et que le prince Bagration tâchait seulement de donner à tout ce qui se faisait par nécessité, par hasard et par la volonté des chefs particuliers, l’apparence d’actes accomplis sinon par son ordre, du moins d’accord avec ses intentions. Grâce au tact que montrait le prince Bagration, le prince André remarquait que, malgré ce hasard des événements et leur indépendance de la volonté du chef, sa présence faisait beaucoup. Les chefs qui s’approchaient de Bagration avec des visages défaits, se rassérénaient, les soldats et les officiers le saluaient joyeusement, s’animaient en sa présence et, devant lui, exaltaient visiblement leur courage.

  1. {{erratum|Pelisse courte de peau d’agneau|Pélerine longue en feutre, vêtement caucasien. (N. d. T.).