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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 352-360).


II

Quelle force meut les peuples ?

Les historiens biographes et les historiens qui décrivent séparément divers peuples considèrent comme étant cette force le pouvoir qu’ils attribuent aux héros et aux potentats. Selon leurs descriptions, les événements se produisent exclusivement par la volonté des Napoléon, des Alexandre, ou, en général, des personnages que décrit un historien particulier.

Les réponses que donnent les historiens de cette catégorie à la question sur la force qui guide les événements sont satisfaisantes tant que nous n’avons affaire qu’à un seul historien pour chaque événement. Mais aussitôt que les historiens de diverses nationalités et opinions commencent à décrire le même événement, alors les réponses qu’ils donnent perdent aussitôt tout sens, car chacun d’eux comprend cette force différemment et même d’une façon tout à fait contraire.

Un historien affirme que tel événement est produit par le pouvoir de Napoléon, un second par celui d’Alexandre, un troisième met en cause le pouvoir d’un homme quelconque. En outre, les historiens de cette sorte se contredisent mutuellement, même en expliquant la force sur quoi se base le pouvoir d’un même personnage.

Thiers, bonapartiste, dit que le pouvoir de Napoléon est basé sur sa vertu et son génie ; Lanfray, républicain, dit qu’il est basé sur le mensonge et la tromperie du peuple. De sorte que les historiens, en détruisant mutuellement leurs propositions, détruisent par cela même l’idée de la force qui produit les événements et ne donnent aucune réponse à la question essentielle de l’histoire.

Les historiens généraux qui ont affaire à tous les peuples paraissent reconnaître l’inexactitude de l’opinion des historiens particuliers sur la force qui produit les événements. Ils n’acceptent pas que cette force soit le pouvoir propre aux héros et aux potentats, mais ils la reconnaissent comme le résultat de plusieurs forces dirigées d’une façon différente. En décrivant la guerre ou la conquête d’un peuple, l’historien général cherche la cause de l’événement non dans le pouvoir d’un seul personnage, mais dans l’influence mutuelle de plusieurs forces liées à cet événement.

Selon cette opinion, il semblerait que le pouvoir des personnages historiques se présentant comme le produit de plusieurs forces ne puisse plus être examiné comme une force créant par elle-même l’événement. Et cependant, les historiens encyclopédiques, dans la plupart des cas, emploient l’idée de pouvoir comme une force qui, par elle-même, crée les événements et se rapporte envers eux comme cause. Selon eux, tantôt les personnages historiques sont le produit de leur temps et leur pouvoir n’est que le produit de différentes forces, tantôt leur pouvoir est la force qui produit les événements : Gervinus, Schlosser, par exemple, et les autres prouvent tantôt que Napoléon est le produit de la Révolution, des idées de 1789, etc., tantôt ils disent nettement que la campagne de 1812 et les autres événements qui ne leur plaisent pas sont des produits de la volonté de Napoléon faussement dirigée et que les idées de 1789 elles-mêmes ont été arrêtées dans leur développement par la volonté de Napoléon.

Les idées de la Révolution, le mouvement général ont produit Napoléon et c’est le pouvoir de Napoléon qui a arrêté les idées de la Révolution et le mouvement général.

Cette contradiction étrange n’est pas accidentelle. Non seulement elle se rencontre à chaque pas, mais c’est avec une série d’affirmations pareilles que sont composées toutes les descriptions des historiens encyclopédiques. Cette contradiction provient de ce qu’en entrant dans la voie de l’analyse, les historiens s’arrêtent au milieu du chemin.

Pour trouver les forces composantes égales à la résultante il est nécessaire que la somme des composantes égale la résultante, et c’est précisément cette condition qui n’est jamais observée par les historiens généraux et c’est pourquoi, pour expliquer la fin de la résultante, ils sont obligés d’admettre, outre les composantes insuffisantes, encore une force mystérieuse.

L’historien particulier décrit-il la campagne de 1813 ou la Restauration des Bourbons, il dit tout simplement que ces événements se sont accomplis par la volonté d’Alexandre.

Mais l’historien général Gervinus, en contredisant cette opinion d’un historien particulier, tâche de montrer que la campagne de 1813 et la Restauration des Bourbons, outre la volonté d’Alexandre, avaient encore pour causes l’activité de Stein, de Metternich, de madame de Staël, de Talleyrand, de Fichte, de Chateaubriand et des autres. Évidemment l’historien a décomposé le pouvoir d’Alexandre en ses composantes : celui de Talleyrand, de Chateaubriand, etc. La somme de ces composantes, c’est-à-dire l’activité mutuelle de Chateaubriand, de Talleyrand, de madame de Staël et des autres, n’est évidemment pas égale à la résultante, c’est-à-dire à ce phénomène que des millions de Français se sont soumis aux Bourbons.

De ce fait que Chateaubriand, madame de Staël et les autres ont échangé telles ou telles paroles, ne découlent que leurs rapports réciproques et non la soumission de milliers de gens. C’est pourquoi, pour expliquer comment, de ce rapport, a découlé la conquête de millions d’êtres, c’est-à-dire, comment, de diverses composantes égales à une seule A a découlé la moyenne égale à mille A, l’historien doit nécessairement admettre la même force du pouvoir qu’il nie, en la reconnaissant comme le résultat des forces, c’est-à-dire qu’il doit admettre la force inexpliquée qui agit dans la direction de la résultante. C’est ce que font les historiens généraux. Et, grâce à cela, non seulement ils contestent les historiens particuliers, mais ils se contestent entre eux.

Les habitants de la campagne, selon qu’ils veulent la pluie ou le beau temps et n’ont pas une idée très claire des causes de la pluie, disent : c’est le vent qui a dissipé les nuages ou c’est le vent qui a accumulé les nuages ; de même les historiens généraux, parfois, quand ils le désirent, quand cela concorde avec leur théorie, disent que le pouvoir c’est le résultat des événements et parfois, quand il leur est nécessaire de prouver autre chose, ils disent que le pouvoir produit les événements.

La troisième catégorie d’historiens qui s’intitulent historiens de la civilisation, en suivant le chemin fait par les historiens généraux qui, parfois, reconnaissent des écrivains et des femmes comme des forces produisant les événements, comprennent cette force encore tout autrement. Ils la voient dans ce qu’on appelle la civilisation, dans l’activité intellectuelle.

Les historiens de la civilisation sont tout à fait logiques envers leurs précurseurs les historiens généraux, car, si l’on peut expliquer les événements historiques par cela que certains hommes étaient dans tels et tels rapports mutuels, alors pourquoi ne les pas expliquer par le fait que certains hommes ont écrit tel ou tel livre ? De la foule d’indices qui accompagnent chaque phénomène vivant, les historiens choisissent l’indice de l’activité intellectuelle et disent que cet indice c’est la cause. Mais, malgré tous leurs efforts pour montrer que la cause de l’événement est dans l’activité intellectuelle, ce n’est qu’en faisant de grandes concessions qu’on peut tomber d’accord qu’entre l’activité intellectuelle et le mouvement des peuples il y a quelque chose de commun. Mais en aucun cas, on ne peut admettre que c’est l’activité intellectuelle qui guide l’activité des hommes parce que tels phénomènes, comme les meurtres les plus cruels de la Révolution française qui découla de la propagande des idées sur l’égalité des hommes, et la guerre la plus funeste, et les supplices qui découlent de la propagande de l’amour, ne confirment pas cette supposition.

Mais en admettant même que tous ces raisonnements subtils dont ces histoires sont remplies soient justes, en admettant que les peuples soient dirigés par une force indéfinie quelconque appelée l’idée, la question essentielle de l’histoire reste néanmoins sans réponse, ou, à l’ancien pouvoir des monarques et à l’influence des conseillers et autres personnes, influence admise par tous les historiens généraux, s’ajoute encore une nouvelle force de l’idée dont le lien avec les masses demande explication. On peut admettre que Napoléon avait le pouvoir et que pour cette raison un certain événement s’accomplit. En faisant quelques concessions on peut encore comprendre que Napoléon, avec plusieurs autres influences, était la cause de l’événement ; mais comment un livre, le Contrat Social, a-t-il pu faire que les Français se soient entretués ? On ne peut le comprendre sans expliquer le lien de cette nouvelle force avec l’événement.

Il est hors de doute qu’il existe un lien entre les événements contemporains ; c’est pourquoi il n’est pas impossible de trouver un certain lien entre l’activité intellectuelle des gens et le mouvement historique, de même qu’on peut trouver ce lien entre le mouvement de l’humanité et le commerce, l’industrie, le jardinage et n’importe quoi. Mais comment l’activité intellectuelle est-elle présentée par les historiens de la civilisation comme la cause ou l’expression de tout mouvement historique, c’est difficile à comprendre.

Les considérations suivantes seules pouvaient amener ces historiens à de telles conclusions : 1o Que ce sont des savants qui écrivent l’histoire et par conséquent qu’il est pour eux naturel et agréable de penser que l’activité de leur classe est la base du mouvement de toute l’humanité, de même qu’il serait agréable et naturel aux marchands, aux agriculteurs, aux soldats de le penser (cela n’a pas lieu seulement parce que les marchands et les soldats n’écrivent pas l’histoire) ; 2o que l’activité intellectuelle, l’instruction, la civilisation, la pensée sont des conceptions vagues, indéfinies, sous le drapeau desquelles il est très commode de mettre des mots qui ont une signification encore moins claire et qui, par cela même, peuvent être très facilement placés dans n’importe quelle théorie.

Mais, sans parler déjà de la qualité intrinsèque de l’histoire de ce genre (elle est peut-être nécessaire pour quelqu’un et quelque chose), les histoires de la civilisation, dans lesquelles se résument de plus en plus toutes les histoires générales, sont significatives parce que, étudiant en détails et très sérieusement les diverses doctrines religieuses, philosophiques, politiques, les acceptant comme causes des événements, chaque fois qu’il leur faut décrire un événement vraiment historique, comme par exemple la campagne de 1812, elles le décrivent forcément comme le produit du pouvoir, en disant que cette campagne résultait de la volonté de Napoléon. En parlant ainsi, les historiens de la civilisation, malgré eux, se contredisent ou prouvent que cette nouvelle force qu’ils ont inventée n’exprime pas les événements historiques, et que le seul moyen de comprendre l’histoire c’est d’admettre ce pouvoir que, soi-disant, ils ne reconnaissent pas.