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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 361-365).


III

La locomotive marche. On demande pourquoi elle marche. Le paysan dit que c’est le diable qui la fait avancer ; un autre dit que la locomotive marche parce que ses roues se remuent ; un troisième affirme que la cause du mouvement est dans la fumée emportée par le vent.

On ne peut rien objecter au paysan. Pour cela il serait nécessaire que quelqu’un lui prouvât que le diable n’existe pas, ou qu’un autre paysan lui expliquât que ce n’est pas le diable mais un Allemand qui fait avancer la locomotive. C’est seulement alors, par la contradiction de leurs affirmations, qu’ils verraient que tous deux ont tort. Mais celui qui prend pour cause le mouvement des roues se contredit lui-même, car s’il entre dans la voie de l’analyse, il doit aller plus loin : il doit expliquer l’origine du mouvement des roues. Et tant qu’il n’arrivera pas à la dernière cause du mouvement de la locomotive, à la vapeur comprimée dans la chaudière, il n’aura pas le droit de s’arrêter dans la recherche de la cause. Celui qui s’explique le mouvement de la locomotive par la fumée qu’emporte le vent, en observant que l’explication des roues n’est pas suffisante, a pris la première cause qui se présentait à lui et, de son côté, la donne pour cause.

La seule conception capable d’expliquer le mouvement de la locomotive, c’est la conception de la force égale au mouvement visible. La seule conception par laquelle peut être expliqué le mouvement des peuples, c’est la conception d’une force égale à tout le mouvement des peuples.

Et cependant, sous cette conception, les divers historiens comprennent des forces tout à fait différentes entre elles et toutes différentes du mouvement. Les uns voient en lui la force propre aux héros, comme le paysan voit le diable dans la locomotive ; les autres, la force dérivée de quelque autre force, comme le mouvement des roues, et les troisièmes l’influence intellectuelle, comme la fumée emportée.

Tant qu’on écrit les histoires de personnages particuliers, que ce soit celle de César, d’Alexandre, de Luther ou de Voltaire, et non l’histoire de tous sans exception, de tous les hommes qui ont pris part à l’événement, il n’est aucunement possible de décrire le mouvement de l’humanité sans concevoir la force qui oblige les hommes à diriger leur activité vers un même but.

Et la seule conception possible que connaissent les historiens, c’est le pouvoir.

Cette conception est la seule manivelle qui permette de manier les matériaux de l’histoire dans son état actuel, et celui qui la briserait, comme le fait Bukle, sans apprendre un autre moyen de manier les matériaux historiques, celui-ci se priverait de la seule possibilité de s’en servir. Ce sont les historiens généraux eux-mêmes qui prouvent le mieux que pour expliquer les événements historiques la conception du pouvoir est inévitable, de même les historiens de la civilisation qui, soi-disant, renoncent à la conception du pouvoir, néanmoins, l’emploient à chaque pas.

Par rapport aux questions que soulève l’histoire de l’humanité, jusqu’ici la science historique est semblable à l’argent en circulation — billets de banque et monnaie sonnante. Les histoires biographiques et particulières sont semblables aux billets de banque : elles peuvent circuler et jouer leur rôle sans nuire à n’importe qui et même avec une certaine utilité tant qu’il n’est pas question de leur garantie. Il suffit d’oublier comment la volonté des héros fait les événements, et les histoires de Thiers seront instructives, intéressantes et, en outre, auront une teinte de poésie. Mais de même que se fait jour le doute en la valeur réelle du papier, soit parce qu’il est facile de le fabriquer et qu’on se mette à en fabriquer beaucoup, soit parce qu’on voudra l’échanger contre l’or, de même apparaît le doute en la valeur réelle de l’histoire conçue de cette façon, ou parce qu’elle est trop abondante, ou parce que quelqu’un, dans la simplicité de son âme, demandera : Mais avec quelle force Napoléon a-t-il fait tout cela ? c’est-à-dire parce que ce quelqu’un voudra changer le billet de banque contre l’or pur de la conception réelle.

Et les historiens encyclopédiques et ceux de la civilisation sont semblables aux hommes qui, après avoir appris l’incommodité des billets de banque, décident, au lieu de papiers, de fabriquer une monnaie métallique qui n’a pas la densité de l’or. La monnaie métallique sera en effet sonnante, mais elle ne sera que cela. Le papier, à la rigueur, pourra tromper les ignorants, mais la monnaie métallique sans valeur ne trompera personne. De même que l’or n’est l’or que s’il peut être employé non seulement pour l’échange mais aussi comme valeur réelle, de même les historiens généraux ne vaudront l’or que quand ils pourront répondre à la question essentielle de l’histoire : Qu’est-ce que le pouvoir ? Les historiens généraux répondent à cette question d’une façon contradictoire et les historiens de la civilisation l’écartent tout à fait en répondant à tout autre chose. De même que les jetons semblables à l’or ne peuvent être employés que dans une réunion de personnes qui consentent à les prendre pour l’or ou parmi celles qui ne savent pas les qualités de l’or, de même les historiens généraux et les historiens de la civilisation, sans répondre aux questions essentielles de l’humanité, poursuivent leurs propres buts quelconques, et, à cet effet, servent la monnaie courante aux universités et à la foule des lecteurs, d’amateurs de livres sérieux, comme ils les appellent.