Ouvrir le menu principal
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 343-351).

DEUXIÈME PARTIE


I


L’histoire a pour objet la vie des peuples et de l’humanité. Il est impossible de saisir, d’embrasser par des mots, de décrire la vie, non seulement de l’humanité, mais d’un seul peuple.

Tous les historiens anciens emploient le même procédé pour décrire et saisir la vie d’un peuple, la vie qui semble insaisissable. Ils décrivent l’activité des hommes qui gouvernèrent les peuples et cette activité exprime pour eux celle de tous les peuples.

Aux questions : comment des individus ont-ils pu forcer les peuples à agir d’après leur volonté et sur quoi s’est guidée la volonté de ces gens, les anciens répondent : en premier lieu, par la reconnaissance de la volonté divine qui soumet les peuples à la volonté d’un homme élu et, en second lieu, par la reconnaissance de la même divinité qui dirige la volonté de cet élu pour le but prédestiné.

Pour les peuples anciens ces questions se résolurent par la foi en la participation directe de la divinité dans les œuvres humaines.

La nouvelle histoire, théoriquement, a rejeté ces deux explications.

Il semblerait que rejetant la croyance des anciens en la subordination de l’homme à la divinité et au but défini auquel tendent les peuples, la nouvelle histoire ait dû étudier non les manifestations du pouvoir mais les causes qui le forment. Mais la nouvelle histoire ne l’a pas fait. Rejetant, en théorie, les opinions des anciens, elle les suit en pratique.

Au lieu d’hommes doués du pouvoir divin et guidés directement par la volonté de la divinité, la nouvelle histoire a placé ou des héros doués de qualités extraordinaires, surhumaines, ou tout simplement des hommes aux qualités les plus diverses, depuis les monarques jusqu’aux journalistes, qui guident les masses. Autrefois le but des peuples anciens : des Hébreux, des Grecs, des Romains, se présentaient à eux comme le but du mouvement de l’humanité ; au lieu de ces visées agréables à la divinité, la nouvelle histoire a placé ses finalités propres : le bien du peuple français, ou anglais, ou allemand, et, dans l’abstraction la plus supérieure, le bien de la civilisation de toute l’humanité, sous laquelle on comprend ordinairement les peuples qui occupent le petit coin nord-ouest du grand continent.

La nouvelle histoire a rejeté les croyances des anciens sans les remplacer, et la logique a forcé des historiens qui ont, soi-disant, rejeté le pouvoir divin des rois et le fatum des anciens d’arriver par une autre voie à la même conclusion : à la reconnaissance : 1o que les peuples sont dirigés par des hommes particuliers, et 2o qu’il existe un certain but vers lequel se dirigent les peuples et l’humanité.

À la base de toutes les œuvres des historiens les plus récents depuis Gibbon jusqu’à Bukle, malgré leurs contradictions apparentes et la dissemblance de leurs opinions, sont placés ces deux vieux principes inévitables :

1o L’historien décrit l’activité des personnes particulières qui, selon son opinion, guident l’humanité (en considérant comme telles, les uns, les monarques, les capitaines, les ministres ; les autres, outre les monarques, les orateurs, les savants, les philosophes, les poètes).

2o Le but vers lequel marche l’humanité est connu de l’historien. (Pour les uns ce but, c’est la grandeur des États romains, espagnols, français, pour les autres, c’est la liberté, l’égalité, c’est la civilisation d’une certaine sorte d’un petit coin du monde qu’on appelle l’Europe.)

En 1789, une émeute avait lieu à Paris. Elle grandit, s’élargit et se termina par le mouvement des peuples de l’Occident à l’Orient. Plusieurs fois ce mouvement se dirigea vers l’Orient ; il se heurta au mouvement contraire.

En 1812, le mouvement arriva à sa limite extrême, Moscou, et, avec une symétrie extraordinaire se produisit le mouvement de l’Orient à l’Occident, qui entraîna, comme le mouvement inverse, les peuples intermédiaires. Le mouvement de retour arriva jusqu’au point initial, Paris, et se calma.

Pendant cette période de vingt ans, une immense étendue de terre reste inculte, les maisons sont brûlées, le commerce change de direction, des millions de gens se ruinent, s’enrichissent, émigrent et des millions de chrétiens qui professaient la loi de l’amour du prochain s’entre-tuent.

Que signifie tout cela ? D’où est venu tout cela ? Qu’est-ce qui forçait ces hommes à incendier les maisons et à tuer leurs semblables ? Quelles furent les causes de tous ces événements ? Quelle force poussa les hommes à agir de la sorte ? Telles sont les questions naïves, simples que l’humanité se pose malgré elle en étudiant les monuments et les traditions de la période passée. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour trouver la solution de ces questions, le bon sens de l’humanité s’adresse à l’histoire, à la science dont le but est d’étudier les peuples et l’humanité.

Si l’histoire conservait l’opinion des anciens, elle dirait : La divinité, pour récompenser ou punir des peuples, donna à Napoléon le pouvoir et guida sa volonté pour atteindre ses fins. La réponse serait complète et claire. On pourrait croire ou ne pas croire en l’importance divine de Napoléon. Pour celui qui y croirait, dans toute l’histoire de ce temps tout serait compréhensible et il ne pourrait se trouver une seule contradiction.

Mais la nouvelle histoire ne peut pas répondre ainsi. La science n’admet pas les opinions des anciens sur la participation directe de la divinité dans les œuvres humaines, c’est pourquoi elle doit fournir d’autres réponses.

Si vous voulez savoir ce que signifie ce mouvement, d’où il provient et quelle force a engendré les événements ? La nouvelle histoire répond ainsi :

« Louis XIV était un homme très fier et très orgueilleux. Il eut telles et telles maîtresses, tels et tels ministres ; il gouverna mal la France. Ses héritiers étaient aussi des hommes très faibles qui aussi gouvernèrent très mal et eurent tels et tels favoris, telles et telles maîtresses. En outre, quelques personnes, en ce tenps, écrivirent des livres. À la fin du dix-huitième siècle se réunirent à Paris deux dizaines de personnes qui se mirent à proclamer que tous les hommes sont égaux et libres. À cause de cela, dans toute la France, les hommes commencèrent à s’entre-tuer, à s’égorger : on tua le roi et plusieurs autres personnages. Dans ce temps, en France se trouvait un homme de génie, Napoléon. Il vainquit tout le monde, c’est-à-dire prit, tua beaucoup de gens parce que c’était un grand génie ; et il s’en alla tuer, on ne sait pourquoi, des Africains, et il les tua si bien, il était si rusé et si intelligent, qu’en revenant en France il ordonna à tout le monde de lui obéir et tous lui obéirent. Une fois devenu empereur, il alla de nouveau tuer des gens, en Italie, en Autriche, en Prusse, et là-bas aussi, il en tua beaucoup. En ce temps, régnait en Russie l’empereur Alexandre qui avait résolu de rétablir l’ordre en Europe ; c’est pourquoi il fit la guerre à Napoléon. Mais en 1807, tout d’un coup, il se lia d’amitié avec lui ; en 1811 ils se brouillèrent et, de nouveau, commencèrent à tuer beaucoup de gens, Napoléon amena en Russie six cent mille hommes et s’empara de Moscou. Ensuite, tout d’un coup, il s’enfuit de Moscou et alors, l’empereur Alexandre, avec l’aide et les conseils de Stein et des autres, coalisa l’Europe pour marcher contre le destructeur de sa tranquillité. Tous les alliés de Napoléon devinrent soudain ses ennemis, et leur armée marcha contre Napoléon qui avait réuni de nouvelles forces. Les alliés vainquirent Napoléon, entrèrent à Paris, forcèrent Napoléon à renoncer au trône et l’envoyèrent à l’île d’Elbe, sans le priver du titre d’empereur et en lui témoignant leur respect, bien que, cinq années auparavant et une année après, tous le considérassent comme un bandit hors la loi. Et Louis XVIII commença à régner, Louis XVIII dont jusqu’alors les Français et les alliés ne faisaient que se moquer. Et Napoléon, en versant des larmes devant sa vieille garde, renonça au trône et partit en exil. Ensuite les hommes d’État et les diplomates (surtout Talleyrand qui avait réussi à s’asseoir sur un fauteuil avant un autre, ce qui élargit les frontières de la France) eurent des entretiens à Vienne et, par leurs conversations, firent les peuples heureux ou malheureux. Tout à coup, diplomates et monarques faillirent se quereller. Ils étaient déjà près d’ordonner de nouveau à leurs troupes de s’entre-tuer lorsque Napoléon, avec un bataillon, arriva en France, et les Français qui le haïssaient, tous, aussitôt, se soumirent à lui. Mais les monarques alliés mécontents de cela recommencèrent à faire la guerre aux Français. Et on vainquit le génial Napoléon, on l’envoya à l’île Sainte-Hélène, le considérant tout à coup comme un brigand. Là-bas, sur un rocher, l’exilé séparé des êtres chers à son cœur, de sa France bien-aimée, mourut d’une mort lente, en transmettant ses grandes œuvres à la postérité. Et en Europe se produisit une réaction, et tous les empereurs, de nouveau, opprimèrent leurs peuples. »

On aurait tort de croire que c’est une raillerie, une caricature des descriptions historiques. Au contraire, c’est la forme la plus atténuée des réponses contradictoires et qui ne correspondent pas aux questions que donnent tous les historiens, depuis les auteurs de mémoires et les historiens des États particuliers jusqu’aux historiens universels et ceux d’un nouveau genre : les historiens de la civilisation.

L’étrangeté et le comique de ces réponses viennent de ce que la nouvelle histoire est semblable à un homme sourd qui répond aux questions que personne ne lui pose.

Si le but de l’histoire est la description du mouvement de l’humanité et des peuples, alors la première question (sans la réponse à cette question, tout le reste est incompris) est la suivante : quelle force pousse le peuple ? À cette question la nouvelle histoire raconte avec force détails ou que Napoléon était très génial, ou que Louis XIV était très fier, ou bien que tel ou tel écrivain écrivit tel ou tel livre.

Tout cela est très possible et l’humanité est prête à y consentir, mais ce n’est pas ce qu’elle demande. Tout cela pourrait être intéressant si nous reconnaissions le pouvoir divin, basé sur lui-même, toujours régulier, et dirigeant des peuples par des Napoléons, des Louis et par des écrivains. Mais nous ne reconnaissons pas ce pouvoir, c’est pourquoi, avant de parler de Napoléon, de Louis et des écrivains, il faut montrer le lien qui existe entre ces personnes et le mouvement des peuples.

Si au lieu du pouvoir divin se place une autre force, alors il faut expliquer en quoi elle consiste, car, précisément dans cette force est tout l’intérêt de l’histoire.

L’histoire paraît supposer que cette force est connue de tout le monde, mais, en dépit de ce désir, celui qui lira beaucoup d’ouvrages historiques doutera malgré lui que cette nouvelle force, comprise si différemment par les historiens eux-mêmes, soit complètement connue de tous.