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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 252-257).


V

Le mariage de Natacha, qui épousa Bezoukhov en 1813, fut le dernier événement joyeux pour la famille Rostov. La même année, le vieux comte Ilia Andréiévitch mourut, et, comme il arrive toujours, à sa mort l’ancienne famille se disloqua.

Les événements de l’année précédente, l’incendie et l’abandon de Moscou, la mort du prince André et le désespoir de Natacha, la mort de Pétia et la douleur de la comtesse, frappaient l’un après l’autre le vieux comte. Il paraissait ne pas comprendre et n’était pas capable de comprendre l’importance de tous ces événements, et, courbant docilement sa vieille tête, il semblait attendre le nouveau coup qui l’achèverait. Tantôt il avait l’air effrayé, tantôt il était extraordinairement animé et actif.

Le mariage de Natacha l’occupa pour un moment par ses détails extérieurs : il commandait des dîners, des soupers, et, visiblement, s’efforçait de paraître gai. Mais sa gaîté ne se communiquait pas comme autrefois, au contraire, elle provoquait la compassion de ceux qui le connaissaient et l’aimaient.

Après le départ de Pierre et de sa femme, il se calma et commença à se plaindre de l’ennui. Quelques jours après il tomba malade et s’alita. Dès le début de sa maladie, malgré les consolations des docteurs, il comprit qu’il ne s’en remettrait pas. Durant deux semaines, la comtesse, sans prendre de repos, resta à son chevet. Chaque fois qu’elle lui donnait sa potion, sans mot dire il saisissait sa main et la baisait. Le dernier jour, en sanglotant, il demanda pardon à sa femme, et bien que son fils ne fût pas là, il lui demanda pardon de la perte de leur fortune, la seule grande faute dont il se sentît coupable. Après avoir communié, il s’éteignit doucement et, le lendemain, la foule des amis et connaissances venus pour rendre les derniers devoirs au défunt emplit l’appartement qu’avaient loué les Rostov.

Toutes ces personnes qui tant de fois avaient dîné et dansé chez lui, qui tant de fois s’étaient moquées de lui, maintenant, toutes avec le même sentiment de remords et d’attendrissement, disaient, comme pour se justifier : « Oui, tel quel, c’était un homme admirable, on ne rencontre plus aujourd’hui d’hommes pareils… Et qui n’a pas ses faiblesses ! »

Juste au moment où les affaires du comte étaient si mauvaises qu’on ne pouvait même s’imaginer comment tout cela se terminerait, s’il en avait encore pour une année, tout à fait à l’improviste, il mourait.

Nicolas était à Paris, avec les troupes russes, quand il apprit la mort de son père. Aussitôt il donna sa démission et, sans l’attendre, prit un congé et se rendit à Moscou. Un mois après la mort du comte la situation des affaires était claire, et tous étaient étonnés de l’énormité des diverses petites dettes dont personne ne soupçonnait l’existence. Les dettes s’élevaient au double de l’avoir.

Les parents et les amis conseillèrent à Nicolas de renoncer à l’héritage, mais Nicolas voyait dans cet acte un reproche au souvenir de son père, et il n’en voulut point entendre parler. Il accepta l’héritage avec l’obligation de payer les dettes.

Les créanciers qui s’étaient tus si longtemps du vivant du comte, à cause de cette influence indéfinissable mais puissante qu’avait sur eux sa bonté, s’adressèrent soudain aux tribunaux. Comme toujours, la jalousie cachée auparavant se démasqua et ces gens qui, comme Mitenka et les autres, avaient reçu des billets à ordre comme cadeaux, étaient maintenant les créanciers les plus exigeants. On ne donna à Nicolas ni délai, ni répit, et ceux qui, en apparence, plaignaient le vieux, l’auteur de leurs pertes (s’il y avait perte), maintenant, sans nulle pitié, s’acharnaient contre le jeune héritier, innocent devant eux et qui se chargeait de les payer.

Pas un seul des arrangements proposés par Nicolas ne fut accepté. Les domaines vendus aux enchères furent abandonnés à vil prix et la moitié des dettes resta impayée. Nicolas accepta trente mille roubles que lui proposa son beau-frère Bezoukhov pour payer une partie des dettes qu’il jugeait de vraies dettes d’argent, et, afin de n’être point arrêté par les dettes en surplus — ce dont les créanciers le menaçaient, — il résolut de reprendre du service.

Retourner à l’armée où il était au tableau d’avancement pour le grade de commandant de régiment, il ne le pouvait pas parce que sa mère tenait maintenant à lui comme au dernier appui de sa vie. C’est pourquoi, malgré son peu d’envie de rester à Moscou parmi les gens qu’il avait connus autrefois, malgré son dégoût pour le service civil, il accepta à Moscou un emploi civil, et, abandonnant l’uniforme qu’il aimait, il s’installa avec sa mère et Sonia dans un petit appartement à Sivtzev-Vrajek.

Natacha et Pierre, installés à Pétersbourg, n’avaient pas une idée nette de la situation de Nicolas. Celui-ci avait emprunté à son beau-frère en tâchant de cacher sa misère. La situation de Nicolas était particulièrement pénible parce que, avec ses douze cents roubles d’appointements, il devait non seulement se nourrir avec sa mère et Sonia, mais vivre de telle façon que sa mère ne s’aperçût pas de la pauvreté. La comtesse ne pouvait comprendre la vie sans les conditions de luxe habituelles depuis l’enfance et, à chaque instant, ne comprenant pas combien c’était pénible pour son fils, elle exigeait, tantôt une voiture, — ils n’en avaient pas à eux — pour aller chez une amie, tantôt des mets très chers pour elle, du vin pour son fils, tantôt de l’argent pour des cadeaux à Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même.

Sonia s’occupait du ménage, soignait sa tante, lui faisait la lecture, subissait ses caprices, aidait Nicolas à lui cacher la misère dans laquelle ils se trouvaient. Nicolas se sentait le débiteur de Sonia pour tout ce qu’elle faisait pour sa mère : Il admirait sa patience et son dévouement, mais tâchait de s’éloigner d’elle. Dans son âme, il lui reprochait d’être trop parfaite, de n’avoir rien de blâmable. Il y avait en elle tout ce qui fait qu’on apprécie les gens, mais peu de ce qui les fait aimer.

Il avait pris au mot sa lettre lui rendant la liberté et maintenant, il se tenait envers elle comme si tout le passé était depuis longtemps oublié et en aucun cas ne pouvait renaître.

La situation de Nicolas devenait de plus en plus mauvaise. La pensée de faire des économies sur ses appointements était un rêve. Non seulement il n’économisait pas mais, pour satisfaire les exigences de sa mère, il faisait de petites dettes.

Sa situation était sans issue. L’idée du mariage avec une riche héritière que ses parents lui proposaient, lui répugnait. L’autre issue — la mort de sa mère — ne lui venait jamais en tête. Il ne désirait rien, n’espérait rien et, au fond de son âme, il éprouvait un plaisir sévère dans l’acceptation passive de son sort. Il tâchait d’éviter ses anciennes connaissances avec leur compassion et leur offre blessante d’assistance, il évitait toute distraction et plaisir et même à la maison il ne s’occupait de rien, sauf de faire des patiences avec sa mère, de marcher silencieusement dans sa chambre et de fumer une pipe après l’autre. Il paraissait cultiver cette humeur sombre, la seule dans laquelle il se sentait en état de supporter sa situation.