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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 258-265).


VI

Au commencement de l’hiver, la princesse Marie vint à Moscou. Par les potins de la ville, elle apprit la situation des Rostov et sut que « le fils se sacrifiait pour sa mère », comme on disait.

— « Je n’attendais pas autre chose de lui », pensait la princesse Marie, sentant avec joie la confirmation de son amour pour lui.

Vu ses rapports amicaux, presque familiaux envers toute la famille, elle crut de son devoir de leur faire visite.

Mais au souvenir de ses relations avec Nicolas, à Voronèje, elle redoutait de les voir. Cependant, prenant son courage à deux mains, quelques semaines après son arrivée en ville, elle alla chez les Rostov.

Elle rencontra d’abord Nicolas, puisqu’il fallait traverser sa chambre pour aller dans celle de la comtesse.

Tout d’abord, le visage de Nicolas, au lieu d’exprimer la joie qu’elle espérait y voir, prit une expression de froideur, de sécheresse et d’orgueil qu’elle ne lui avait jamais vue auparavant. Nicolas s’informa de sa santé, l’accompagna chez sa mère et, quelques minutes après, sortit de la chambre.

Quand la princesse prit congé de la comtesse, Nicolas la rencontra de nouveau et l’accompagna jusqu’à l’antichambre avec une gravité et une sécheresse particulières. Il ne lui répondit pas un mot à ses remarques sur la santé de la comtesse.

— « Qu’est-ce que cela vous fait ? Laissez-moi tranquille ! » semblait dire son regard.

Et quand la voiture de la princesse s’éloigna de la maison :

— Pourquoi vient-elle ici ? Que veut-elle ? je déteste ces femmes et leurs amabilités ! dit-il à haute voix devant Sonia, incapable évidemment de retenir son dépit.

— Ah ! Nicolas, comment peut-on parler ainsi ? dit Sonia, cachant à peine sa joie. Elle est si bonne et maman l’aime tant.

Nicolas ne répondit rien et ne voulut plus parler de la princesse. Mais après sa visite, la vieille comtesse parla d’elle plusieurs fois par jour. La comtesse la vantait, insistait pour que son fils allât chez elle, exprimait le désir de la voir plus souvent, et en même temps, devenait toujours de mauvaise humeur en parlant d’elle.

Nicolas affectait de se taire quand sa mère parlait de la princesse et son silence agaçait la comtesse.

— C’est une jeune fille très digne et très bonne, disait-elle. Tu dois aller la voir. Enfin tu y verras quelqu’un. Je crois que tu finis par t’ennuyer avec nous.

— Mais je n’en ai nulle envie, maman.

— Tantôt tu voulais la voir et maintenant tu ne le désires pas, vraiment, mon cher, je ne le comprends pas. Tantôt tu t’ennuies, tantôt, tout d’un coup, tu ne désires voir personne…

— Mais je ne dis pas que je m’ennuie.

— Comment, tu as dit toi-même que tu ne désirais pas la voir. C’est une jeune fille très digne ; autrefois elle te plaisait et maintenant, des raisons quelconques. Toujours on se cache de moi…

— Pas du tout, maman.

— Si je te demandais de faire quelque chose d’ennuyeux… mais rendre une petite visite… Il me semble que la politesse l’exige… Je te l’ai demandé, maintenant je ne m’en mêlerai plus si tu as des secrets pour ta mère.

— J’irai si vous y tenez.

— Pour moi cela m’est égal. Je le disais pour toi.

Nicolas soupira, mordilla sa moustache et tâcha de détourner l’attention de sa mère sur un autre sujet.

Le lendemain, le surlendemain, le troisième jour la même conversation se renouvela.

Après sa visite chez les Rostov et cette réception froide, inattendue de Nicolas, la princesse Marie s’avoua qu’elle avait raison quand elle ne voulait pas aller la première chez eux.

— Je n’attendais pas davantage. Je n’ai rien à voir avec lui, je voulais seulement visiter la vieille qui a toujours été très bonne pour moi et à qui je dois beaucoup, se disait-elle, appelant la fierté à son aide.

Mais ses raisonnements ne pouvaient la calmer ; une sorte de remords la tourmentait quand elle se rappelait sa visite. Bien qu’elle eût fermement décidé de ne plus aller chez les Rostov et d’oublier tout, elle se sentait toujours dans une situation fausse et quand elle se demandait ce qui la tourmentait, elle devait s’avouer que c’était ses rapports avec Rostov. Son ton froid, correct, ne provenait pas de ses sentiments envers elle — elle le savait — mais il cachait quelque chose. Elle devait s’expliquer ce quelque chose. Elle sentait que sans cela, elle ne serait pas tranquille.

Au milieu de l’hiver, elle était assise dans la salle d’études, surveillant les leçons de son neveu, quand on vint lui annoncer la visite de Rostov.

Fermement résolue à ne pas se trahir ni montrer de gêne, elle appela mademoiselle Bourienne et avec elle se rendit au salon.

Du premier coup d’œil elle vit que Nicolas n’était venu que pour remplir une dette de politesse, et elle décida de se tenir envers lui sur le même ton.

Il se mit à parler de la santé de la comtesse, des connaissances communes, des dernières nouvelles de la guerre, et quand les dix minutes exigées par la politesse après lesquelles l’hôte peut se lever, furent écoulées, Nicolas se leva pour saluer.

La princesse, avec l’aide de mademoiselle Bourienne, avait très bien soutenu la conversation, mais à la fin, quand il se leva, elle était si fatiguée d’avoir causé de ce qui n’avait rien de commun avec elle et la douloureuse pensée du peu de joie qu’elle seule avait dans la vie l’absorbait tant, que, fixant devant soi ses yeux rayonnants, elle restait assise immobile sans remarquer qu’il était debout.

Nicolas la regardait et, pour avoir l’air de ne pas remarquer sa distraction, il dit quelques mots à mademoiselle Bourienne, puis regarda de nouveau la princesse. Elle était toujours assise immobile et son doux visage exprimait la souffrance.

Tout à coup il se mit à la plaindre et il songea vaguement que peut-être c’était lui la cause de cette douleur qui se peignait sur son visage.

Il voulut lui dire quelque chose d’aimable, mais il ne trouva rien.

— Adieu, princesse, dit-il.

Elle se ressaisit, rougit et soupira profondément.

— Ah ! pardon ! dit-elle. Vous partez déjà, comte ? Eh bien ! Au revoir. Et le coussin pour la comtesse ?

— Attendez, je vais l’apporter tout de suite, dit mademoiselle Bourienne.

Elle sortit de la chambre.

Tous deux se turent De temps en temps ils se regardaient.

— Oui. princesse, dit enfin Nicolas en souriant tristement, ce semble tout récent et pourtant combien d’eau a coulé depuis que nous nous sommes vus pour la première fois à Bogoutcharovo. Nous semblions tous malheureux et cependant, moi, je donnerais cher pour retourner à ce temps… Mais c’est impossible.

La princesse fixait ses yeux au regard rayonnant. Elle avait l’air de s’efforcer de comprendre le sens mystérieux de ces paroles qui lui expliquerait ses sentiments pour elle.

— Oui, oui, dit-elle, mais vous n’avez rien à regretter du passé, comte. Telle que je comprends votre vie actuelle, vous vous la rappellerez toujours avec plaisir, parce que le sacrifice que vous accomplissez maintenant…

— Je n’accepte pas vos louanges, interrompit-il hâtivement. Au contraire, je me fais sans cesse des reproches. Mais ce n’est ni intéressant ni gai…

De nouveau son regard prit une expression froide et sèche. Mais la princesse avait revu en lui l’homme qu’elle connaissait et aimait et elle ne parlait maintenant qu’avec cet homme.

— J’ai pensé que vous me permettriez de vous le dire, dit-elle. Nous nous sommes si rapprochés ensemble… et avec votre famille, que je ne croyais pas que mes compliments pussent vous sembler déplacés. Mais je me suis trompée…

Tout à coup sa voix trembla.

— Je ne sais pourquoi, continua-t-elle en se ressaisissant, autrefois vous étiez tout autre et…

— Il y a des milliers de causes pour cela (il accentua particulièrement les mots « pour cela »). Je vous remercie, princesse, dit-il doucement. C’est parfois pénible…

« Alors voici pourquoi ! voici pourquoi » disait une voix intérieure dans l’âme de la princesse Marie. « Non ce n’est pas seulement ce regard bon, ouvert, ce n’est pas la seule beauté extérieure que j’ai devinée en lui. J’ai deviné son âme noble, courageuse, pleine de sacrifice, se disait-elle. Oui, maintenant il est pauvre et moi je suis riche, oui, c’est pour cela… Mais si ce n’était pas cela ?… » Elle se rappelait sa tendresse d’autrefois et maintenant, en regardant son visage bon et triste, elle comprenait la cause de sa froideur.

— Mais pourquoi, comte, pourquoi ? s’écria-t-elle presque en se rapprochant de lui involontairement… Pourquoi ? dites-le moi. Vous devez me le dire.

Il se taisait.

— Je ne sais pas vos raisons, comte, continua-t-elle, mais c’est pénible pour moi… je vous l’avoue… Vous voulez, je ne sais pourquoi, me priver de votre ancienne amitié, et c’est pénible pour moi.

Des larmes étaient dans ses yeux et dans sa voix :

— J’ai eu si peu de bonheur dans ma vie que chaque perte m’est pénible. Excusez-moi. Adieu.

Tout à coup elle se mit à pleurer et se dirigea vers la porte.

— Princesse, attendez, au nom de Dieu ! s’écria-t-il en tâchant de l’arrêter. — Princesse !

Elle se retourna. Durant quelques secondes ils restèrent silencieux, se regardant l’un l’autre, et ce qui était loin, impossible, devenait tout à coup, proche, possible, inévitable.

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