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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 235-238).


II

Si l’on admet, comme le font les historiens, que les vrais grands hommes conduisent l’humanité vers certains buts : soit la grandeur de la Russie et de la France, soit l’équilibre européen, soit l’expansion des idées de révolution, soit le progrès général ou n’importe quoi, alors il est impossible d’expliquer les phénomènes de l’histoire sans l’intervention du hasard et du génie.

Si le but des guerres européennes au commencement du dix-neuvième siècle était la grandeur de la Russie, alors ce but aurait pu être atteint sans les guerres précédentes et sans l’invasion. Si le but était la grandeur de la France, il pourrait être atteint sans la Révolution et sans l’empire. Si le but était l’expansion des idées, l’imprimerie l’aurait fait beaucoup mieux que les soldats. Si c’était les progrès de la civilisation, il serait alors très facile de supposer, qu’outre la destruction des hommes et de leurs richesses, il y aurait eu d’autres voies plus directes pour répandre la civilisation.

Pourquoi donc cela est-il arrivé de telle façon et non autrement ? L’historien nous répond : « Le hasard a fait la situation, le génie l’a utilisée. »

Mais qu’est-ce que le hasard ? qu’est-ce que le génie ?

Les mots hasard et génie ne signifient rien de réellement existant, c’est pourquoi ils ne peuvent être définis. Ces mots ne signifient qu’un certain degré de la compréhension des phénomènes. Je ne sais pas comment se passe tel ou tel événement, je pense que je ne puis pas le savoir et je dis : c’est le hasard. Je vois une force qui produit une action incompatible avec les qualités ordinaires de l’homme, je ne comprends pas comment cela se fait, je dis : le génie.

Pour un troupeau de moutons, le mouton qui chaque soir est mis à part pour recevoir du berger une nourriture spéciale et devient deux fois plus gros que les autres, ce mouton doit paraître un génie.

Et cette circonstance que chaque soir, ce même mouton ne se trouve pas en l’étable commune, mais est servi à part pour manger de l’avoine et que, précisément ce même mouton gras est ensuite tué à l’abattoir, doit paraître l’union extraordinaire du génie avec une série de hasards aussi extraordinaires.

Mais que les moutons cessent de penser que tout ce qu’on leur fait n’a en vue que leur but moutonnier, qu’ils admettent que les événements qui leur arrivent peuvent avoir un but incompréhensible pour eux, et aussitôt ils aperçoivent l’unité, la conséquence logique en ce qui se passe avec le mouton nourri à part. Si même ils ne savent pas pourquoi il est ainsi nourri, au moins ils savent que tout ce qui est arrivé au mouton n’est pas arrivé par hasard et ils n’auront plus besoin ni de la conception du hasard ni de celle du génie.

C’est seulement en renonçant à connaître le but très proche, compréhensible, et en admettant que le but final nous est inaccessible que nous verrons la raison d’être de la vie des personnages historiques. Nous comprendrons la cause de cette action incommensurable avec les qualités humaines ordinaires qui la produisent et les mots hasard et génie ne nous seront plus nécessaires.

Il suffit d’admettre que la finalité des troubles des peuples européens nous est inconnue ; que nous ne connaissons que des faits, — des meurtres, — d’abord en France, ensuite en Italie, en Afrique, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Russie ; que le mouvement de l’Occident à l’Orient, et de l’Orient à l’Occident fait le sens et le but des événements, et non seulement nous n’aurons pas besoin de voir un cas spécial et le génie dans le caractère de Napoléon et d’Alexandre, mais nous ne pourrons voir en ces personnages que des hommes comme tous les autres. Non seulement il ne faudra pas expliquer par le hasard les petits événements qui ont fait ces hommes ce qu’ils ont été, mais il sera clair que tous ces petits événements étaient nécessaires.

En renonçant à connaître le but final, nous comprenons clairement que de même qu’on ne peut inventer pour aucune plante des couleurs et des graines plus adéquates que celles qui lui sont propres, de même il est impossible d’inventer deux autres hommes avec tout leur passé, correspondant si exactement, jusqu’aux plus petits détails, à la destinée qu’ils avaient à remplir.