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H. Champion, libraire-éditeur. (p. 296-318).


XI


PROCÈS DE GILLES. — PROCÉDURES ECCLÉSIASTIQUES. — LA SOUMISSION. — LES AVEUX. — LA CONDAMNATION.

La journée du jeudi, 13 octobre ne permettait pas d’espérer en Gilles de Rais un esprit plus traitable le surlendemain. Un seul jour pourtant suffit pour faire tomber tout ce dédain : le samedi, 15 octobre, Gilles, que nous avons vu si fier, parut devant le tribunal aussi soumis à ses juges, qu’il avait paru grossièrement révolté contre eux l’avant-veille. Cependant la séance, au début, ne faisait pas prévoir le changement subit qui se manifesta à la fin. En effet, lorsque, à la prière du promoteur, l’évêque de Nantes et le vice-inquisiteur lui demandèrent s’il avait enfin résolu de répondre aux divers articles de l’accusation, comme l’avant-veille, Gilles riposta qu’il n’avait rien à dire. Les juges alors lui posèrent cette question : « Reconnaissez-vous que nous sommes ici vos juges légitimes ? » À cette demande, Gilles de Rais, — était-ce sincérité ? était-ce habileté de sa part ? — répondit : « Oui, je reconnais comme mes juges monseigneur l’évêque de Nantes, l’inquisiteur Guillaume Mérici et le vice-inquisiteur Jean Blouyn, par lui délégué ; et je reconnais de plus que j’ai commis les crimes, qui me sont imputés, dans les limites de leur juridiction. » Puis, entrant dans des sentiments de regret et d’humilité et versant des torrents de larmes, il demande pardon à l’évêque de Nantes, au vice-inquisiteur et aux autres ecclésiastiques de leur avoir parlé la surveille en termes si injurieux et d’avoir prononcé contre eux des paroles « sinistres ». Une telle soumission après une telle fureur serait faite pour étonner, si l’on ignorait que les âmes mobiles sont sujettes à ces contradictions. Peut-être aussi faut-il voir dans cette transformation, qui fut encore incomplète, un effort de ce cœur abaissé par le mal, mais cherchant à se relever vers le bien.

Non moins charmés que surpris de ce changement aussi subit qu’inespéré, l’évêque et le vice-inquisiteur lui déclarèrent que, par amour pour Dieu, ils lui pardonnaient volontiers les excès auxquels il s’était porté contre eux. De son côté, le promoteur se hâte de profiter des heureuses dispositions de l’accusé afin de l’engager par ses propres serments : il demande et il obtient que l’on passe à la discussion et aux preuves de l’acte d’accusation. Gilles déclare qu’il y consent volontiers ; il fait même le serment de ne rien cacher de la vérité. L’évêque de Saint-Brieuc, Jean Prégent, lui donne lecture en latin de tous les points de l’accusation et les lui expose ensuite en français l’un après l’autre. Il n’avait pas fini que le maréchal déclara spontanément que plusieurs de ces articles étaient certains et qu’il en reconnaissait toute la vérité. « Il est vrai, dit-il, que l’Église de Nantes a son église cathédrale et son évêché bien délimité ; il est vrai que, depuis vingt ans, Jean de Malestroit en occupe avec honneur le siège épiscopal ; il est vrai que je suis justiciable de son tribunal dans les choses spirituelles et que les châteaux de Machecoul et de Saint-Étienne-de-Mer-Morte sont situés dans les limites de son diocèse ; il est vrai aussi que j’ai reçu le baptême et renoncé au démon, à ses pompes et à ses œuvres. » Jusque-là, comme on le voit, le maréchal ne s’engageait pas beaucoup : la suite prouve qu’il était loin encore de faire des aveux complets, car elle diffère singulièrement de ce qui précède. « Mais que j’aie ou invoqué moi-même ou fait invoquer par d’autres les esprits malins, s’écrie-t-il ; que je leur aie offert ou fait offrir des sacrifices, rien n’est plus faux. Pour tout dire, à la vérité, j’ai bien reçu autrefois, à Angers, d’un soldat jeté en prison pour cause d’hérésie, un livre qui traitait de l’alchimie et de l’évocation des démons ; plus que cela, je l’ai lu à plusieurs reprises et je l’ai fait connaître à plusieurs personnes d’Angers ; j’ai même eu avec ce soldat plusieurs entretiens sur l’alchimie et sur l’évocation des démons : mais tout s’est borné là ; quelques jours après, je lui ai remis le livre que je lui avais emprunté. » Ainsi, l’attente des juges et de la foule est encore une fois trompée : tout ce qui est de nature à ne pas le faire juger coupable et condamner sévèrement, et ses tentatives d’opérations alchimiques, et ses déceptions, et ses espérances toujours vivantes, Gilles avoue toutes choses : quant au reste, qui constitue véritablement l’accusation et le crime, il nie qu’il soit véritable : « Non, je n’ai jamais évoqué le démon, affirme-t-il, et si, par ses témoins, aux dépositions desquels je déclare ajouter foi et m’en rapporter, mon accusateur peut prouver que j’ai ou invoqué moi-même ou fait invoquer par d’autres les malins esprits, que j’ai fait ou fait faire avec eux un pacte quelconque, que je leur ai offert ou fait offrir des sacrifices et des oblations, eh bien ! dans ce cas, je m’offre à être brûlé vif ! » Défi superbe ! L’imprudent ! il croit, il espère encore qu’il pourra tromper ses juges : il compte sur les dénégations de ses complices. « Vous pouvez, dit-il en effet au promoteur, vous pouvez produire contre moi tous les témoins que bon vous semblera ; vous pouvez les interroger sur les différents chefs de l’accusation et sur toute autre chose que vous voudrez : je reconnais d’avance toute la valeur de leurs dépositions. » Graves engagements, bientôt suivis d’amères déceptions.

Un grand point cependant était acquis : Gilles reconnaissait l’autorité de ses juges ; on allait procéder sans retard à l’audition des témoins. Mais avant, le promoteur demande qu’ils soient admis, Gilles et lui, à prêter serment sur les saints Évangiles, et les juges le lui accordent. Ils s’avancent donc l’un après l’autre, l’accusateur et l’accusé, et font entre les mains de l’évêque et du vice-inquisiteur, la main droite appuyée sur les feuillets sacrés, le serment de dire toute la vérité sur les articles de l’accusation. À peine cette cérémonie est-elle achevée, que les différents témoins, et particulièrement les complices de Gilles, sont introduits dans la salle des séances, en présence du maréchal, jadis leur compagnon de débauches et d’orgies, aujourd’hui leur compagnon de captivité : ce sont Henriet Griart, Étienne Corillaut, dit Poitou, François Prélati, de Monte-Cativo, Étienne Blanchet, de Saint-Malo, Théophanie ou Étiennette, veuve de Robin Blanchu, et Perrine Martin, surnommée la Meffraye. Ils ont tous été assignés devant le tribunal par Robin Guillaumet, huissier de la cour ecclésiastique ; ils sont tous témoins à charge ; tous ont été appelés par le promoteur. Comme Guillaume Chapeillon et Gilles de Rais, ces témoins prêtent serment entre les mains de Jean de Malestroit et de Jean Blouyn : ni la faveur, ni le ressentiment, ni la crainte, ni la haine, ni l’amitié, ni l’inimitié n’auront aucune part dans leurs paroles et ils mettront de côté tout esprit de parti et toute affection personnelle, pour n’avoir d’égards que pour la vérité et la justice. En même temps, Gilles, de son côté, renouvelle ses promesses et dit qu’il s’en tiendra aux dépositions des témoins, mais sans renoncer cependant à son droit de les contrôler[1]. Sur quoi, ses juges lui dirent alors : « Voulez-vous poser vous-même les questions, et les témoins y répondront ? Si tel est votre désir, nous y consentons volontiers, et, afin de vous laisser plus libre, nous vous donnons tout ce jour et toute la journée de demain pour y penser. » — « Non, répondit Gilles ; je m’en rapporte en tout à la conscience des témoins. » Sur ces paroles, ceux-ci furent emmenés dans une salle voisine pour y être interrogés l’un après l’autre par les greffiers du tribunal.

Il se produisit alors un fait sans précédent dans ces débats. Aussitôt qu’ils sont sortis, Gilles tombe à genoux au milieu de l’assemblée ; de profonds soupirs s’échappent de sa poitrine ; une vive douleur se manifeste sur son visage par des larmes abondantes ; il prie et supplie humblement l’évêque de Nantes et le vice-inquisiteur de l’absoudre de nouveau, mais par écrit, de la sentence d’excommunication qu’il a encourue pour avoir refusé de répondre aux accusations portées contre lui. L’évêque se rendit volontiers à sa prière ; tant en son nom qu’au nom du vice-inquisiteur, il leva par écrit l’excommunication qui pesait sur le maréchal, et, après lui avoir imposé une peine proportionnée à sa faute, l’admit à la participation des sacrements et le rétablit dans l’unité des fidèles chrétiens et de l’église catholique : la sentence en fut annoncée publiquement au peuple, dans la salle du tribunal. Après quoi, les juges fixèrent au lundi suivant, 17 octobre, l’audition de nouveaux témoins assignés par le promoteur et la poursuite du procès[2].

Après cette séance, eut lieu par-devant Delaunay, Lesné et Petit, huissiers, l’interrogatoire des témoins, qui avaient été admis à prêter serment. Serviteurs et complices des débauches du maître, leurs aveux devaient avoir le plus grand poids contre Gilles de Rais, une importance d’autant plus indiscutable qu’ils fournissaient des armes contre eux-mêmes. En s’en rapportant avec un tel air d’assurance à leurs déclarations et à leur conscience, le maréchal avait-il espéré qu’ils cacheraient la vérité à ses juges ? Illusion qui s’évanouit bien vite, si elle habita son âme. Car les aveux de Prélati, de Blanchet, de Poitou et d’Henriet, furent complets, spontanés, « de leur franche volonté, sans torture ni question aucune[3] » ; leurs dépositions furent écrasantes pour Gilles de Rais et donnèrent à penser ce que l’on devait croire de ses aveux ou de ses dénégations. Les dépositions des autres témoins ne nous ont pas été conservées ; on ne peut trop le regretter. La Meffraye, en particulier, dut fournir sur les crimes, auxquels son nom demeurera désormais attaché dans nos campagnes, des détails aussi intéressants que terribles. Mais la perte de ces aveux, qu’elle soit due au hasard ou à la négligence des scribes, ne rend que plus précieux les aveux des autres complices. Toute la suite des crimes de Gilles de Rais, qui forment une si longue chaîne, s’y trouve déroulée à nos yeux : évocations, sacrifices, offrandes sanglantes au démon, meurtres d’enfants, détails des raffinements apportés dans l’art de faire souffrir les innocentes victimes, peinture d’une débauche qui fait frémir : rien ne manque au sombre tableau de ces huit années de crimes inouis ; et, parmi tous ces détails, une lumière répandue, qui force la conviction dans les esprits. Pas une contradiction, non seulement dans les paroles d’un même témoin, mais encore dans les dépositions de tous ; ce sont les mêmes faits, rapportés aux mêmes dates, reproduits avec les mêmes détails ; on dirait que ces hommes, qui viennent séparément témoigner de la vérité, avant de se présenter devant les interrogateurs, se sont entendus entre eux dans leur prison pour dire les mêmes choses. Il n’y avait donc plus de raisons de douter encore ou des crimes ou des coupables : les bruits publics, les plaintes des pères et des mères, leurs accusations réitérées, se trouvaient tout à coup justifiées par des preuves irréfutables. Si Gilles de Rais, de la pièce voisine qui lui servait de prison, avait pu entendre ses amis parler, il aurait senti qu’il était perdu. Cependant, quelques jours encore, et des preuves, sinon plus concluantes, plus émouvantes du moins, parleront contre lui et jetteront dans sa vie ténébreuse, comme une dernière lumière plus éclatante que toutes les autres : elle jaillira des propres paroles du coupable, qui mieux qu’aucun homme connaît les replis tortueux de cette vie ; ce sera Gilles lui-même, qui établira contre lui-même, dans une entière, effrayante et libre confession de tous ses crimes, la plus terrible des charges.

Les séances du lundi, 17 octobre, et du mercredi, 19, furent entièrement employées à la production de nouveaux témoins. Avant d’être entendus, ces témoins prêtèrent comme les autres serment sur les saints Évangiles, entre les mains des juges. Le 17, comparurent les témoins des sacrilèges qui avaient été commis à Saint-Étienne-de-Mer-Morte : c’étaient le marquis de Ceva, Bertrand Poullein, Jean Rousseau, Gilles Heaume et frère Jean de Lanté, bénédictin, prieur de Chéméré, au diocèse de Nantes[4]. Le 19, comparurent des témoins pour les crimes commis sur les enfants : c’étaient Jean de Pencoetdic, professeur utriusque juris, Jean Andilaurech, André Seguin, Pierre Vimain, Jean Orienst, Jean Brient, Jean Le Veill, Jean Picard, Guillaume Michel, Pierre Drouet, Eutrope Chardavoine, Robin Guillemet, chirurgien[5], Robin Riou, Jacques Tinnecy et Jean Letourneur. Comme les premiers, tous ces hommes firent le serment de dire la vérité, sans considérer ni prières, ni récompense, ni affection, ni la crainte, ni la faveur, ni la haine, ni le ressentiment, ni l’amitié, ni l’inimitié. Au 19 comme au 15 octobre, les juges mirent le maréchal à même de poser lui-même les questions, et lui offrirent encore deux jours complets pour y penser à loisir ; mais, ainsi que la première fois, Gilles refusa toute faveur déclarant qu’il s’en rapportait complètement à la sagesse des greffiers de même qu’aux dépositions et à la conscience des témoins. Quant à lui, quoique invité de nouveau vers la fin à fournir sa défense, il répondit qu’il n’avait rien de plus à dire que ce qu’il avait dit déjà[6]. Les témoins dont nous venons de parler, furent interrogés et entendus après chaque séance par les greffiers du tribunal ; et sur l’affaire de Saint-Étienne-de-Mer-Morte comme sur les autres crimes de Gilles de Rais, leurs dépositions furent ce qu’avaient été les précédentes, unanimes et uniformes : la cause était donc suffisamment instruite ; il ne restait plus qu’à tirer de Gilles des aveux personnels. Car le jeudi, 20 octobre, les juges ne siégèrent que pour entendre la lecture faite par Guillaume Chapeillon de tout ce qui s’était passé depuis l’ouverture des débats, et pour demander à l’accusé ce qu’il avait à dire sur cet ensemble ou à opposer aux conclusions du promoteur. Gilles répondit encore qu’il n’avait rien à ajouter à ce qu’il avait déjà dit. Sur quoi, les juges lui répliquèrent : « Voulez-vous que nous assignions un jour pour donner lecture des paroles et des dépositions des témoins ? » — « La chose n’est pas nécessaire, repartit le maréchal, attendu les aveux que j’ai déjà faits et ceux que j’ai l’intention de faire encore. » — « Voulez-vous, au moins, que les paroles et les dépositions des témoins soient rendues publiques ? » — « Oui, répondit Gilles. » Alors, sur son consentement, l’évêque et le vice-inquisiteur, firent donner lecture de ces dépositions. Quand elle fut terminée, s’adressant à l’accusé, ils ajoutèrent : « Avez-vous quelque chose à dire et contre les témoins et contre leurs dépositions ? voulez-vous en retrancher quelque point ? » — « Non ! » dit spontanément le maréchal. À cette parole, le promoteur se lève ; il s’écrie que cet aveu de Gilles donne aux témoins et à leurs paroles une autorité qui démontre assez la réalité des crimes et la personne du coupable. Cependant, pour que la lumière soit plus complète encore et découvrir toute la vérité, il fait instance pour que le baron soit soumis à la torture ou à la question. La demande était grave, dit le procès ; et l’évêque de Nantes et le vice-inquisiteur demandèrent sur ce sujet l’avis des assesseurs : ce fut uniquement sur leur conseil qu’ils décidèrent d’appliquer la torture à l’accusé [7].

Le lendemain, vendredi, 21 octobre, vers l’heure de tierce, les juges se rassemblèrent dans la salle basse du château de la Tour-Neuve. Ils avaient fixé, dirent-ils, le samedi, 22, pour entendre la défense de Gilles ; mais puisque la veille ils avaient décidé que la question lui serait donnée, ils allaient procéder immédiatement à l’application de la torture. Aussitôt ils firent venir Gilles de Rais devant eux. Il arrive fort pâle, bouleversé par les inquiétudes, épouvanté à l’idée du supplice qu’il va subir ; il tremble, il supplie humblement ses juges de différer la torture jusqu’au lendemain, qui lui a été assigné pour sa défense. Pendant ce temps-là, dit-il, il délibérera en lui-même sur les crimes dont il est chargé ; il contentera ses juges, si bien qu’il ne sera pas même nécessaire d’avoir recours au supplice ; pour entendre sa confession enfin, il les prie de désigner Jean Prégent, évêque de Saint-Brieuc, pour la cour ecclésiastique, et Pierre de l’Hospital, président de Bretagne, pour la cour séculière, s’offrant de faire devant eux des aveux complets, mais loin de la salle où la torture est préparée. Sur ces instantes prières, Jean de Malestroit et frère Jean Blouyn accédèrent à ses désirs ; ils nommèrent pour l’entendre l’évêque et le président que Gilles avait lui-même demandés ; ils reculèrent aussi la torture jusqu’à deux-heures de l’après-midi et lui déclarèrent enfin, que, dans le cas où il voudrait faire des aveux, par « amour pour lui », ils ne le soumettraient pas à la question avant le lendemain.

À deux heures de l’après-midi, l’évêque, le vice-inquisiteur et le promoteur revinrent dans la salle basse du château[8]. Jean Prégent, évêque de Saint-Brieuc, et Pierre de l’Hospital, président de Bretagne, spécialement députés par les juges ecclésiastiques pour entendre les aveux de Gilles, se rendirent dans sa chambre. Ils étaient accompagnés, l’évêque, par un des greffiers de la cour ecclésiastique, nommé Jean Petit, auquel nous devons la relation qui en fut faite au tribunal de l’Église ; et le président de Bretagne, par Jean de Touscheronde, qui nous a laissé la relation du procès civil. En leur compagnie étaient encore, Yvon de Roscerff, écuyer de Jean Labbé, le capitaine breton qui avait arrêté le maréchal de Rais à Machecoul ; Robert d’Espinay, Robert de la Rivière, Jean de Vennes et plusieurs autres personnages appelés pour servir de témoins. La chambre qu’habitait Gilles était située, comme nous l’avons dit, dans la partie supérieure du château de la Tour-Neuve et aménagée avec le luxe qui convenait pour un si grand personnage. Dans une pièce voisine, la torture était préparée, mais cachée aux regards du maréchal. Lorsque tout le monde fut introduit, Gilles prit la parole et, librement, sans ombre même de violence ou de menace, il entra de lui-même dans le récit de ses crimes.

Le président de Bretagne l’interrogea d’abord sur l’enlèvement et le meurtre des enfants ; sur les crimes qu’il avait commis avec eux et les détails de la mort qu’il leur faisait subir ; enfin sur les évocations des démons, les offrandes, les promesses et les sacrifices sanglants offerts en leur honneur. Le baron, visiblement rempli de douleur, avoua à Pierre de l’Hospital et aux autres assistants qu’il avait commis tous les crimes dont on parlait : « Où et depuis combien de temps avez-vous commencé ? » lui demandèrent l’évêque et le président de Bretagne. — « Au château de Champtocé, dit Gilles, mais j’ignore depuis combien de temps : ce que je sais du moins, c’est que j’ai commencé l’année où mourut mon aïeul Pierre de Craon, seigneur de la Suze. » — « Et qui vous donna l’idée de commettre ces crimes ? » demanda Pierre de l’Hospital. « Personne, répondit Gilles ; mon imagination seule m’y a poussé : la pensée ne m’en est venue que de moi-même, de mes rêveries, de mes plaisirs journaliers et de mon goût pour la débauche : je n’ai jamais eu en tout cela que l’intention d’assouvir mes désirs. » Et comme le président de Bretagne s’étonnait de lui entendre dire qu’il avait eu de lui-même la pensée de pareils crimes, et qu’il le pressait, tant pour le soulagement de sa conscience que pour obtenir plus facilement son pardon « de notre Sauveur très clément », de lui avouer le motif qui l’avait poussé à ces excès et le dessein qu’il s’était proposé en les commettant, le baron, comme « indigné en quelque sorte » de l’insistance de Pierre de l’Hospital et du soin minutieux qu’il mettait dans ses questions, lui dit en français : « Hélas ! Monseigneur ! vous vous tourmentez et moy avecques ! » — « Non, lui répondit également en français le président de Bretagne, je ne me tourmente point ; mais je suis moult esmerveillé de ce que vous me dites et ne m’en puis bonnement contenter ; ainczois je désire et vouldroye par vous en savoir la pure vérité, pour les causes que je vous ay jà souventes foiz dictes. » — « Vrayment, lui répondit Gilles, il n’y avait autre cause, fin, ne intention que ce que je vous ai dit ; je vous ay dit de plus grans choses que n’est cest cy, et assez pour faire mourir dix mille hommes. » Gilles disait la vérité et avait raison : puisqu’il avouait ses crimes, il importait peu de savoir le motif qui les lui avait fait commettre et il n’appartenait qu’à la curiosité de le rechercher. Il est vrai que Pierre de l’Hospital ne pouvait croire au motif avoué par l’accusé, et la curiosité ou plutôt l’étonnement l’avait porté à insister. Cependant, devant l’affirmation réitérée de Gilles, il ne poussa pas plus avant et laissa le maréchal tranquille sur ce point.

Mais il fit alors amener dans la chambre de Gilles de Rais son ami et son complice, François Prélati, qui, au rapport de l’évêque de Saint-Brieuc, avait déjà confessé avoir offert au démon le sang et les membres d’un petit enfant. Lorsque Prélati fut arrivé et mis en présence de Gilles de Rais, le président de Bretagne, devant tous les assistants, leur demanda s’ils avaient vraiment accompli les évocations et les sacrifices qu’ils avaient avoués : « Oui, » répondirent-ils ; et François Prélati ajouta qu’il avait fait plusieurs évocations des démons, de Barron en particulier, par ordre de Gilles de Rais, tant en sa présence que durant son absence : « J’ai moi-même, reprit Gilles là-dessus, assisté à deux ou trois évocations, en particulier à mon château de Tiffauges et à Bourgneuf-en-Rais ; mais je n’ai jamais vu ni entendu aucun démon, bien que j’aie transmis à Barron, par le ministère de maître François [9] une cédule écrite de ma propre main, signée de mon nom avec mon propre sang : je m’y obligeais envers lui, comme son fidèle sujet, à faire toutes ses volontés, mais à la condition toutefois que je fusse à l’abri de tout danger et pour mon âme et pour ma vie ; en même temps je lui promettais les mains, les yeux et le cœur d’un enfant. » Interrogés de nouveau d’une manière plus précise sur ce fait particulier, les deux coupables avouèrent, ainsi que Prélati l’avait déjà confessé, qu’ils avaient offert au démon ce sanglant hommage. Enfin, Prélati déclara que pour lui il s’en rapportait à ses propres aveux. Après ces mots, le président de Bretagne donna l’ordre de ramener François Prélati dans sa prison. Alors Gilles de Rais, pleurant et sanglotant, se tourna vers son ami, et, le regardant avec tristesse, il lui adressa ces paroles, les dernières qu’il lui ait dites : « Adieu ! Françoys, mon amy ! jamais plus ne nous entreverrons en cest monde ; je pri à Dieu qu’il vous doint bonne patience et cognoissance ; et soyez certain, mais que vous ayez bonne pacience et esperance en Dieu, que nous nous entreverrons en la grant joye de Paradis : priez Dieu pour moi et je prieray pour vous ! » Et, disant ces mots, il embrassa tendrement Prélati, qui se retira. Ainsi finit cet interrogatoire : Gilles de Rais y fit des aveux complets et librement, sans torture, quoi qu’en aient dit les historiens [10]. Lorsque François Prélati fut sorti, l’évêque de Saint-Brieuc et le président de Bretagne quittèrent eux-mêmes la chambre de Gilles de Rais et descendirent vers les juges ecclésiastiques leur rendre compte de leur mission. Pour le maréchal, n’ayant plus d’espoir du côté des hommes, son cœur, peu à peu touché par le repentir, se retourna tout entier vers Dieu [11] Le mouvement de retour vers le bien allait enfin s’accomplir.

Dès ce moment, en effet, cet homme coupable parut totalement changé : et ce changement doit être remarqué soigneusement : sans lui, la fin étonnante de Gilles de Rais ne se comprendrait pas. Au lieu des emportements des premiers jours, qui avaient fait paraître une âme si hautaine, il va manifester une soumission complète aux coups de la justice qui le frappe. Désormais plus de restrictions dans ses paroles ; il confessera même ses crimes avec des détails que ne lui demanderont pas ses juges ; et les larmes, qui accompagneront ses paroles, ne permettront pas de douter plus de la vivacité de son repentir que de la véracité de ses aveux. C’est que le malheur qui l’a touché, lui fait mesurer toute la profondeur de l’abîme où il est tombé ; et, à la suite du malheur, les remords, qu’aux jours de sa fortune prospère les plaisirs et les passions ont endormis, se réveillent dans son cœur. Jusque-là, il avait lutté avec quelque espoir pour la vie contre la mort ; désormais il ne cherche plus à conserver ses jours : l’espérance de la vie n’habite plus son âme. Mais, à ce moment même, une lutte involontaire, plus féconde, s’engage en lui, entre le bien qui revendique hautement ses droits et le mal qui les a usurpés. Par un effet naturel du malheur, qui n’est pas sans exemple dans l’histoire du crime, au milieu d’angoisses croissantes, la foi assoupie se ranime au souffle d’un double sentiment, la honte et le repentir. Des émotions profondes, qu’il n’a jamais ressenties, même au milieu des tourments du remords, le secouent violemment et le tirent de cette torpeur morale où il s’est engourdi : comme une fleur, appesantie par la boue, se relève peu à peu sous la pluie du ciel, cette âme lourdement abaissée vers la terre, lavée par ses larmes, se releva lentement vers Dieu ; et, si souillée qu’elle avait été par la fange, quelque chose de sa beauté originelle reparut dans ses traits. L’histoire nous l’a montrée, telle que l’avaient faite le crime et la débauche ; l’histoire lui doit aussi cette justice de la faire voir maintenant, telle qu’elle apparut, aux derniers jours de la vie mortelle, devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu, assez repentante pour faire croire qu’elle obtint de lui miséricorde et pardon ; devant les hommes, assez soumise au malheur et à la justice pour mériter qu’ils mêlassent la pitié à la haine, à la vengeance la prière.

Le samedi, 22 octobre, avait été fixé pour la prochaine audience. L’évêque de Nantes et le vice-inquisiteur savaient ce qui s’était passé dans la chambre du maréchal : ils ouvrirent la séance en offrant à Gilles de se défendre contre ce qui avait été fait dans le procès ; le maréchal leur répondit qu’il n’avait rien à dire. Puis, tout à coup, sans nulle contrainte, sans provocation d’aucune sorte, son visage se décompose ; la douleur se peint sur tous ses traits ; l’amertume de son âme s’y reflète ; d’abondantes larmes coulent de ses yeux ; il s’écrie que tout ce qu’il a confessé la veille dans sa chambre, en présence de Pierre de l’Hospital et de l’évêque de Saint-Brieuc, tout ce qui est contenu dans les divers articles de l’accusation, est l’expression de la pure vérité ; il demande même qu’on lui donne lecture des aveux qu’il a faits la veille ; car il veut les compléter et corriger au besoin les erreurs qui ont pu s’y glisser ; puis, sans même attendre cette lecture, il pousse plus avant que jamais dans la voie des aveux et confesse avec larmes qu’il a commis, depuis sa jeunesse, contre Dieu et contre le Décalogue, plusieurs crimes plus grands, plus énormes encore que ceux dont on l’accuse. À ces révélations, la foule émue et curieuse, s’agite autour de lui : une horreur profonde s’est emparée de toutes les âmes ; mais l’émotion redouble encore quand le maréchal s’écrie : « Si j’ai tant offensé Dieu, mon Sauveur, je le dois, hélas ! à la mauvaise direction que j’ai reçue dans ma jeunesse : j’allais, les rênes sur le cou, au gré de tous mes plaisirs, et je m’adonnais sans retenue au mal. » Là, s’adressant aux pères et aux mères qui étaient dans la foule : « Ô vous, leur dit-il très affectueusement, qui avez des enfants ; je vous en prie, instruisez-les dans les bonnes doctrines, dès leur enfance et leur jeunesse, et menez-les avec soin dans le sentier de la vertu. »

Quand il eut cessé de parler, on lui donna, à haute et intelligible voix, lecture des aveux qu’il avait faits la veille. Gilles, les ayant écoutés attentivement, voulut que le souvenir en restât dans la mémoire dos hommes. Aussi, pour mieux les y graver, bien loin de rien retrancher aux choses qu’il avait dévoilées en secret, il voulut leur donner comme une nouvelle force en demandant que sa confession fût rendue publique en langue vulgaire. Parmi les assistants, en effet, qui se pressaient dans la salle du tribunal, la plupart ignoraient le latin, et son désir était qu’ils eussent connaissance de ses crimes : « Par ces aveux, dit-il en commençant ; par la déclaration que je veux faire ici des fautes dont je suis coupable ; par la honte qui monte à mon visage, j’espère obtenir plus facilement de Dieu grâce et rémission de mes péchés ; j’espère qu’ils seront plus facilement oubliés par sa miséricorde. Ma jeunesse entière s’est passée dans les délicatesses de la table ; marchant au gré de mes caprices, rien ne me fut sacré, et tout le mal que je pus faire, je l’accomplis : en lui je mettais toutes mes espérances, toutes mes pensées et tous mes soins ; tout ce qui était défendu, tout ce qui était déshonnête, m’attirait ; et, pour l’obtenir, il n’est moyens que je n’employais, si honteux qu’ils fussent. Pères et mères qui m’entendez, reprit-il encore une seconde fois, et vous tous, amis et parents de jeunes gens que vous aimez, quels qu’ils soient, je vous en prie, veillez sur eux : formez-les par les bonnes mœurs, les bons exemples et les saines doctrines ; nourrissez-en leurs cœurs et surtout ne craignez pas de les corriger de leurs défauts : car, élevés, hélas ! comme je l’ai été moi-même, ils pourraient peut-être glisser, comme moi, dans le même abîme ! »

Ces graves paroles, tombant d’une telle bouche et prononcées avec cette autorité que donne un grand exemple, firent sur la foule et sur les juges la plus profonde impression : c’était pitié de voir ce jeune homme de trente-six ans défiguré par le vice. L’émotion ne fit que s’accroître encore, quand, après la lecture en français des aveux qu’il avait faits la veille, le malheureux reprit lui-même, avec des larmes dans la voix et la rougeur au front, le triste et lamentable récit de tous ses crimes. Il parla longtemps au milieu d’un silence profond, que coupaient seulement par moments des frémissements de surprise : meurtres des enfants, tortures qu’on leur faisait subir dans une mort lente et calculée avec art ; ses infamies et celles de ses complices, orgies dont celles de Caprée n’éveillent pas l’idée ; évocations des démons ; cérémonies ou sanglantes ou ridicules qui les accompagnaient, il dit tout, et ses espérances, et ses lassitudes, et ses remords, et les demi-réveils de sa conscience endormie. « Telle fut cette confession, que ceux qui l’entendirent, juges ou prêtres, habitués à recevoir les aveux des crimes, frémirent d’apprendre tant de choses inouies et se signèrent..... Ni les Néron de l’Empire ni les tyrans de la Lombardie n’auraient eu rien à mettre en comparaison ; il eût fallu ajouter tout ce que recouvrit la Mer-Morte, et par-dessus encore les sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient des enfants [12] » Quand il eut terminé, un profond silence, mélangé d’étonnement et de pudeur, régnait dans toute la salle ; Gilles lui-même, écrasé sous le poids de la honte, avait baissé la tête. Bientôt, cependant, il la releva et le chrétien repentant apparut dans le criminel : « Ah ! dit-il, si je n’ai pas sombré au milieu de tels périls pour mon âme, j’en suis redevable, je le crois, à la clémence de Dieu et aux suffrages de la sainte Église, en qui j’ai toujours mis mes espérances et mon cœur et qui m’ont secouru avec tant de miséricorde ! Vous tous, peuple qui m’entendez, et vous surtout, prêtres et clercs de l’Église [13], aimez toujours notre sainte mère l’Église ; révérez-la ; entourez-la des plus grands respects ; car, si je n’eusse mis en elle mon cœur et mon affection, je n’aurais jamais échappé aux mains du démon. Oui, la nature de mes crimes est telle, que, sans la protection de l’Église, le démon m’eût étranglé et eût emporté au fond des enfers et mon âme et mon corps ! » Et pour la troisième fois s’adressant aux pères de famille : « Gardez-vous, leur dit-il, gardez-vous, je vous en prie, d’élever vos enfants dans les délicatesses de la vie et les douceurs funestes de l’oisiveté : car des excès de la table et de l’habitude de ne rien faire naissent les plus grands maux. » Terribles enseignements, en vérité, que de telles paroles à la fin d’une telle vie ! Démonstration, tristement éloquente, de la parole de l’Esprit-Saint : « L’oisiveté est la mère de tous les vices ! » — « L’oisiveté, reprit-il comme pour donner plus de poids à ses paroles, l’oisiveté, les mets délicats, l’usage fréquent des vins chauds, sont les trois causes de mes fautes et de mes crimes. Dieu ! mon créateur et mon bien-aimé Rédempteur ! je vous demande miséricorde et pardon ! Et vous, parents et amis des enfants que j’ai mis si cruellement à mort ; vous, qui que vous soyez, contre qui j’ai péché et à qui j’ai pu nuire, présents ou absents, en quelque lieu que vous soyez, comme chrétiens et comme fidèles de Jésus-Christ, je vous en prie à genoux et avec larmes, accordez-moi, ah ! donnez-moi le secours de vos pieuses prières ! » Telle fut la confession de Gilles ; telles furent ses dernières paroles et ses larmes : de ce moment, l’âme de Gilles s’est complètement relevée ; elle a obtenu sa stabilité dans le bien : son repentir, jusqu’à la fin, ne se démentira pas un seul instant. Parmi les auditeurs, les sentiments les plus divers agitaient les âmes : la surprise, l’horreur, la miséricorde, la pitié ; et l’assemblée tumultueuse ressemblait à une mer bouleversée par des vents contraires.

Tout à coup l’attention redouble : le promoteur, Guillaume Chapeillon, s’est levé pour prendre la parole. Il dit qu’après une confession aussi spontanée, après toutes les autres preuves établies contre le coupable, les juges n’ont plus de raisons de différer encore leur sentence définitive. Il demande donc qu’à cet effet un jour soit fixé à l’accusé, quoi qu’il pût dire contre ces conclusions. À la prière du promoteur et du consentement de Gilles de Rais, l’évêque de Nantes et le vice-inquisiteur fixèrent le mardi suivant, 25 octobre ; et l’assemblée se sépara, chacun emportant dans son cœur et à son foyer les émotions profondes qui l’agitaient et le souvenir des graves enseignements qu’il avait entendus [14].

Ainsi que le promoteur l’avait dit le samedi, 22 octobre, après ce qui venait d’avoir lieu et l’examen complet de la cause, il ne restait plus qu’à clore les débats. Que pouvait-on désirer encore ? Les témoins avaient été entendus : leurs dépositions étaient identiques ; les complices de Gilles, plus ou moins coupables eux-mêmes, selon qu’ils avaient pris une part plus ou moins grande à ses fautes, avaient fait des aveux complets et circonstanciés, qui ne laissaient planer aucune ombre de doute et sur la nature des crimes et sur la personne des coupables ; Gilles enfin, par une confession aussi solennelle que détaillée, avait ajouté une lumière nouvelle à ces clartés si vives déjà ; la justice la plus sévère ne pouvait raisonnablement demander que la vérité fût entourée de plus de preuves et mise dans un plus grand jour. Il est à croire, en outre, qu’on avait fait des fouilles dans les endroits où avaient eu lieu les crimes ; plusieurs écrivains l’assurent ; mais les Procès n’en parlent pas. Sur ce point, il serait bon de savoir en quel endroit l’auteur de l’article sur Barbe-Bleue [15], place le château de Rais, où, dit-il, « l’on découvrit des ossements de petits enfants. » Malgré les affirmations précises de Vallet de Viriville, nous ne pouvons rien dire que ce que nous avons trouvé dans les textes originaux. Les détails que cet historien nous fournit sur les découvertes que l’on fit en divers lieux pendant la durée du procès, ressemblent fort à des textes mal traduits. Voici cependant ce qu’il raconte : « L’information trouva, aux domiciles du prévenu, des appareils alchimiques [16] et tout le matériel de la sorcellerie : un pied de fer, une main de cire, une estrapade, qui servait à asphyxier les jeunes victimes, une immense lame ou bracquemart pour les décapiter. À Machecoul, l’un de ses châteaux, on découvrit les cadavres réunis de quatre-vingts enfants horriblement mutilés [17]. » Tous ces détails nous paraissent pris d’une lecture des Procès faite à la légère, si même elle a été faite. Mais les juges n’avaient pas besoin de ces preuves matérielles. Aussi, quand le promoteur, le mardi, 25 octobre, demanda la clôture des débats, l’évêque et le vice-inquisiteur y mirent fin sans hésiter, sans que Gilles de Rais même élevât la moindre protestation. Guillaume Chapeillon demanda ensuite que les juges rendissent leurs sentences définitives contre l’accusé, et l’évêque et le vice-inquisiteur se rangèrent à son avis, sans que Gilles y fît plus d’opposition que pour la clôture des débats.

Sous les yeux du maréchal, les deux juges ecclésiastiques reprirent donc, toutes les pièces du procès et les examinèrent attentivement l’une après l’autre : lettres épiscopales, procès-verbaux de l’enquête secrète, dépositions des témoins, confessions de Gilles et de ses complices, tous les divers documents de la cause furent revus avec soin, pesés et mûrement examinés de nouveau par les juges. Cependant, non contents de voir les choses par eux-mêmes, ils s’adjoignirent les évêques présents, les docteurs en droit, les jurisconsultes, les professeurs d’Écriture sainte, les praticiens les plus célèbres, des hommes enfin dont la probité inspirait à tous pleine confiance. Séance tenante, Jean de Malestroit et Jean Blouyn leur firent une relation complète et fidèle de toute la cause ; et, après les plus mûres réflexions de ces conseillers, de leur avis et de leur consentement, d’après les actes du procès, les dépositions des témoins et les aveux de Gilles, ils portèrent, ensemble ou séparément, selon le droit particulier de chacun, leurs sentences définitives. L’official de l’église de Nantes, Jacques de Pencoetdic, les lut en leur nom, à haute et intelligible voix. Elles étaient écrites sur papier : la première était rendue collectivement par l’évêque et le vice-inquisiteur, sur les faits qui relevaient de leur juridiction commune. Voici quels en étaient les termes :

« Le saint nom du Christ invoqué, Nous, Jean, évêque de Nantes, et frère Jean Blouyn, bachelier en nos saintes Écritures, de l’Ordre des Frères-Prêcheurs de Nantes, et délégué de l’inquisiteur de l’hérésie pour la ville et le diocèse de Nantes, en séance du tribunal et n’ayant devant les yeux que Dieu seul ; de l’avis et du consentement de Nos Seigneurs les évêques, des jurisconsultes, des docteurs et des professeurs d’Écriture sainte ici présents ; après avoir examiné les dépositions des témoins à charge, appelés en notre nom et au nom du promoteur, député par nous, contre Gilles de Rais, notre sujet et notre justiciable ; après avoir fait rédiger exactement ces dépositions par écrit ; après avoir entendu sa propre confession, spontanément faite en notre présence ; après avoir bien pesé et considéré toutes les autres raisons qui ont agi sur notre détermination, nous prononçons, nous décidons, nous déclarons que toi, Gilles de Rais, cité à notre tribunal, tu es honteusement coupable d’hérésie, d’apostasie, d’évocations des démons ; que pour ces crimes tu as encouru la sentence d’excommunication et toutes les autres peines déterminées par le droit ; et qu’enfin tu dois être puni et corrigé, ainsi que le veut le droit et que l’exigent les saints canons, comme hérétique, apostat et évocateur de démons. »

Ces trois crimes, l’hérésie, l’apostasie, les évocations de démons, tombaient sous les coups de l’inquisition ; mais les autres n’étaient pas de son ressort : voilà pourquoi l’évêque porta seul la sentence suivante : « Le saint nom du Christ invoqué, Jean, évêque de Nantes, en séance du tribunal, et n’ayant devant les yeux que Dieu seul, après avoir vu et connu par nous-même les débats du procès en matière de foi, qui a lieu devant nous au nom du promoteur, spécialement député par nous à cet effet contre toi, Gilles de Rais, notre sujet et notre justiciable, accusé en matière de foi ; attendu les dépositions des témoins appelés en notre nom et au nom de notre promoteur ; attendu que les dépositions de ces témoins, admis au serment et examinés avec le plus grand soin, ont été fidèlement rédigées par écrit ; attendu même tes propres aveux, faits judiciairement devant nous avec entière liberté et devant tout le peuple ; toutes choses, d’ailleurs, ayant été étudiées et examinées avec soin ; en vertu de tout ce qui peut nous pousser à agir au point de vue canonique ; du conseil enfin de nos Révérends Pères, des maîtres en sainte théologie et des jurés consultés, par cette sentence définitive que nous portons dans ces lettres, nous décrétons, prononçons et déclarons que toi, Gilles de Rais, tu as honteusement commis le crime contre nature avec des enfants de l’un et de l’autre sexe ; que tu as commis un sacrilège et violé les immunités de l’Église ; que par ces crimes tu as encouru la sentence d’excommunication et toutes les autres peines fixées par le droit, et que tu dois par conséquent en être puni et corrigé pour ton salut, ainsi que le veulent et l’exigent et le droit et les saints canons. »

Quand la promulgation de ces deux sentences fut achevée, l’évêque et le vice-inquisiteur de la foi demandèrent à l’excommunié : « Voulez-vous maintenant, détestant vos erreurs, vos évocations et vos autres crimes, qui vous ont fait sortir de la foi catholique, être réincorporé à l’Église, notre mère, en revenant à elle ? » — « Je n’ai jamais su, répondit le maréchal, ce que c’était que l’hérésie et je ne savais pas que j’eusse commis ce crime en tombant dans mes erreurs. Cependant, puisque, d’après mes aveux et d’après les autres preuves qu’elle en a, l’Église aujourd’hui m’indique que mes crimes m’ont entraîné dans l’hérésie ; pour cela, dit-il en tombant à genoux avec de profonds soupirs et de grands gémissements, je vous supplie de me remettre au sein de l’Église, notre mère. » Sa prière fut aussitôt exaucée, et l’évêque et le vice-inquisiteur lui rendirent tous les droits spirituels qu’il avait perdus par l’hérésie. Le maréchal ne put s’en contenter : toujours à genoux, toujours pleurant, il demanda humblement à ses juges de lever toute excommunication portée contre lui par leurs sentences définitives et qu’il avait encourue par ses crimes et ses injures contre Dieu, contre l’Église et contre eux. Cette prière fut encore entendue, et, par amour pour Dieu, les juges le relevèrent de toute excommunication dans la forme usitée par l’Église, l’admirent à la participation des sacrements et le firent rentrer dans la communion des fidèles catholiques. Gilles demanda ensuite avec instance un prêtre pour entendre sa confession et pour recevoir de lui, avec une pénitence salutaire, l’absolution de tous ses péchés : ses juges désignèrent pour ce ministère frère Jean Juvénal, de l’Ordre des Carmes de Ploërmel, au diocèse de Saint-Malo ; enfin la séance fut levée [18].

Les procédures ecclésiastiques avaient commencé le 17 septembre ; elles furent terminées le 25 octobre, après un mois et huit jours de débats mémorables. Au soir du 25 octobre 1440, si la conscience d’avoir fait son devoir, protégé les faibles, vengé la vertu et l’innocence, ne laisse pas insensible le cœur d’un juge, une bien douce jouissance dut émouvoir l’âme de Jean de Malestroit, évêque de Nantes et du vice-inquisiteur de la foi, Jean Blouyn. Les témoins des grandes scènes de la Tour-Neuve purent méditer les sévères leçons qu’une telle cause portait en elle-même. Aux foyers désolés des familles, si les pleurs ne cessèrent pas de couler au souvenir des enfants si tristement ravis à la tendresse paternelle, les consolations de la justice, si longtemps et si impatiemment attendue, mais enfin arrivée, entrèrent et dans la bouche des pères, des mères et des amis, il y eut, parmi les sanglots, des paroles de bénédictions pour les juges et des actions de grâces à Dieu, père des malheureux et des faibles. Enfin, heureux effet du repentir ! aux derniers jours de sa vie et dans le fond de son âme où elles étaient demeurées cachées, le prodigue seigneur, le sectateur maudit du démon, le meurtrier terrible, avait retrouvé vivantes la foi en Dieu et les espérances chrétiennes.




  1. Proc. ecclés., p. xxxv.
  2. Proc. ecclés., p. xxxii à xxxvii.

    Étaient présents : Jean Prégent, évêque de Saint-Brieuc ; Pierre de l’Hospital ; Regnaud Godelin, licencié ès lois ; Guillaume de Grantbouys ; Jean Chauvin ; Guillaume de Montigne ; Robert de la Rivière, avec une foule immense de témoins spécialement cités par les juges.

  3. Proc. civ., f° 372.
  4. Proc. ecclés., p. xxxvii, xxxviii.

    Assistaient : Jean Prégent, évêque de Saint-Brieuc ; Pierre de l’Hospital ; Robert de la Rivière, Regnaud Godelin, Jean Chauvin, Hervé Lévy, Guillaume de Montigné, Guillaume Desprez, curé du diocèse de Rennes ; Olivier Lesou, chanoine de Nantes, avec une multitude d’autres personnes, spécialement requises comme témoins.

  5. Peut-être y avait-il eu une sorte d’enquête de médecine légale.
  6. Proc. ecclés., p. xxxix, xl.

    Étaient présents : Jean Prégent, Pierre de l’Hospital, Robert d’Espinay, chevalier ; maître Gilles Lebel, Robert de la Rivière, Raoul de la Moussage, curé de Guérande ; Regnaud Godelin, Jean Guyole, etc., etc.

  7. Proc. ecclés., p. xl, xli, xlii.

    Étaient présents : Jean Prégent, Robert d’Espinay, Hervé Lévy, Robert de la Rivière, Jean Durand, curé de Blain ; Guillaume Péron, Michel Mauléon, curé d’Ancenis, et une foule énorme d’autres personnes.

  8. Proc. ecclés., p. xlii, xliii, xliv. — Étaient présents : Robert d’Espinay, Yvon de Roscerff, Robert de la Rivière, Pierre Juete, Jean de Vennes, avec une foule très considérable de témoins et de curieux.
  9. Prélati confirma ce fait.
  10. Vallet de Viriville, Hist. de Charles VII, l. c.
  11. Proc. ecclés., p. xliv à xlvii.
  12. Michelet, Hist. de France, t. V, l. c.
  13. Ils étaient là en très grand nombre.
  14. Proc. ecclés., p. xlvii à lix. Étaient présents : l’évêque de Saint-Brieuc, Pierre de l’Hospital, Robert de la Rivière, Robert d’Espinay, Yvon de Rocerff, Yvon Goyer, Jean Morel, Gracien Ruitz, Guillaume Groyguet, licencié in utroque jure, Jean de Châteaugiron, Pierre Avril, Robert Viger, Geoffroy de Chevigné, Geoffroy Pipraire, Pierre Hamon, Jean Guérin, Jean Vardie, Jean Simon, Hervé Lévy, Guillaume de la Lohérie, avocat à la cour civile, etc., etc.. avec une foule immense.
  15. Dans le Grand Dictionnaire universel, de Larousse.
  16. Nous ne croyons pas, nous le répétons, qu’il ait été poursuivi comme alchimiste.
  17. Ce dernier trait est également faux, puisque Gilles de Sillé les avait brûlés.
  18. Proc. ecclés., p. lix à lxiv. Étaient présents : Jean Prégent, évêque de Saint-Brieuc ; Denis de la Loherie, évêque ; Guillaume de Malestroit, évêque nommé du Mans ; Pierre de l’Hospital ; Robert de la Rivière ; Robert d’Espinay ; Yvon de Rocerff ; Jean de Châteaugiron ; Robert Mercier ; Guillaume Ausquier, recteur de l’église de Sainte-Croix de Machecoul ; Jean Guyole ; Guillaume de la Loherie ; Olivier et Guillaume les Grimaux et une multitude immense.