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Gilles de Rais dit Barbe-Bleue/1

< Gilles de Rais dit Barbe-Bleue

H. Champion, libraire-éditeur. (p. 1-23).

GILLES DE RAIS
DIT
BARBE-BLEUE



I


JEUNESSE DE GILLES DE RAIS. — SON ÉDUCATION. — SON MARIAGE. — SES DÉBUTS DANS LES ARMES.

Dans la partie méridionale de la Bretagne, sur la rive gauche de la Loire, entre Nantes et la mer, s’étendait au XVe siècle la baronnie de Rais, « l’un des plus agréables et plaisans paysages de Bretagne [1]. » Le pays de Rais, situé au midi de l’embouchure de la Loire, était donc la terre comprise entre ce fleuve, l’Océan, le lac de Grand-Lieu, et les limites du Poitou. Plaine immense et nue aux approches de la mer, elle offre aux yeux quelque chose de la monotonie triste et fatigante du désert ; mais le sol est d’une rare fécondité ; la population est pressée, forte et vigoureuse, quoique les visages soient rendus mélancoliques par la mal’aria, qui monte des marais salants ; l’aisance est plus fréquente que la pauvreté. Au XVe siècle, cette contrée était pour les grands seigneurs ce qu’elle est aujourd’hui pour la multitude des particuliers, une source abondante de richesses. Aux environs des rives de la Loire et sur les limites du Poitou et du Bocage vendéen, l’aspect est tout à fait différent : le terrain, presque aussi peu mouvementé que celui qui avoisine l’Océan, porte une végétation touffue ; les arbres y sont magnifiques, puissants de tronc et admirables de ramure ; les horizons riants, l’air salubre et purifié par les bois, les productions riches et variées, le peuple joyeux, les figures ouvertes et sympathiques.

La ville de Machecoul, célèbre dans l’histoire, située au centre de nombreuses et considérables châtellenies  [2], était depuis des siècles la capitale de ce petit pays : sa forteresse redoutable et ses remparts en faisaient une place de guerre importante, joint encore que par la puissance de ses seigneurs et sa position géographique entre la Bretagne et le Poitou, à une époque où ces deux provinces étaient indépendantes et quelquefois ennemies l’une de l’autre, elle était regardée comme la clef de la Bretagne dans ces parages. C’est du pays de Rais que Gilles de Laval, le héros de cette histoire, resté fameux sous le nom terrible de Barbe-Bleue, obtint le titre de baron de Rais, sous lequel il est plus habituellement désigné, et qu’ont rendu impérissable ses extravagances, ses crimes, son procès et sa mort [3].

Trois des plus grandes familles de l’Ouest de la France se sont unies pour lui donner le jour, la famille de Montmorency-Laval, colle de Machecoul et celle de Craon. L’antique maison de Rais, à diverses époques, s’était elle-même alliée à la maison de Machecoul et à celle de Montmorency-Laval. Elle tenait à la première, dès le XIIIe siècle, par le mariage d’Eustache Chabot, fille de Chabot Ier, seigneur de Rais, avec Gérard de Machecoul ; à la seconde, au XIVe siècle, par le mariage de Jeanne Chabot, surnommée la Folle, petite-fille de Gérard Chabot III, seigneur de Rais, et de Marie de Parthenay, avec Foulques de Laval [4].

En 1400, la dernière héritière de la famille de Rais, Jeanne la Sage (1331-1406), allait mourir sans héritiers, lorsqu’elle songea à se donner un successeur, qui non-seulement héritât de ses biens, mais prît encore ses armes et perpétuât le nom de ses ancêtres. Ses yeux se portèrent sur l’un de ses arrière-cousins, descendant des Montmorency-Laval, Guy II, chevalier, seigneur de Blaison et de Chemellier, père du trop célèbre Gilles de Rais. Tout naturel qu’il parût, ce choix offrait cependant une grave difficulté : Guy de Laval, en effet, ne pouvait pas hériter de Jeanne la Sage ; car une exhédération, dont avait été frappée Jeanne la Folle à cause de son mariage avec Jean de la Musse-Pont-Hüe, atteignait toute sa descendance et rejetait Guy de Laval hors de la succession des seigneurs de Rais. Seule, une institution spéciale, faite en sa faveur par la dernière descendante de l’antique maison, pouvait le faire rentrer dans la possession de son droit perdu : Jeanne la Sage lui donna cette preuve d’affection. En 1400, elle l’établit solennellement son héritier, à la seule condition qu’il abandonnât pour lui et ses descendants le nom et les armes de Laval, pour prendre les armes et le nom de Rais. Dans le cas où Guy de Laval n’eût pas accepté cette clause, elle lui substituait par le même acte Jean de Craon, fils de Catherine ou Marguerite de Machecoul et de Pierre de Craon. Comme bien on pense, Guy de Laval n’eut garde de refuser une succession qui quadruplait sa fortune : il souscrivit à la condition mise à son hérédité, le 23 septembre 1401. En conséquence, le dernier jour de septembre de la même année, Guy II abandonna le nom et les armes des Montmorency-Laval, qui étaient de Laval, « le premier carton de gueules chargé d’un lion d’argent pour brisure, » et prît le nom et les armes de Rais, « qui étaient d’or, à la croix de sable. »

Il semble que tout devait aller à bien entre Jeanne de Rais et son héritier adoptif : il n’en fut pourtant rien ; chez les vieillards, naturellement chagrins et versatiles, l’affection fait souvent place au sentiment contraire. On ne sait pour quelle cause Jeanne se brouilla bientôt avec le successeur qu’elle s’était librement choisi. Dans son mécontentement, par acte du 14 mai 1402, elle reporta son héritage sur Catherine de Machecoul, fille et héritière principale de Louis de Machecoul, seigneur de la Bénaste et du Coustumier, veuve de Pierre de Craon, seigneur de la Suze, d’Ingrandes et de Champtocé. Dans la partie qui s’engageait, Guy de Laval jouait trop gros jeu pour se décider à la perdre tranquillement et pour se laisser éconduire sans résistance d’une succession, qui lui avait été assurée d’une manière si authentique. Il intenta à Jean de Craon, fils et héritier de Catherine de Machecoul, un procès qui donna lieu à de regrettables débats. Le parlement de Paris fut légalement saisi de la cause, et un fragment inédit d’un mémoire en faveur de Jean de Craon, retrouvé dans les Archives du château de Thouars, nous apprend que la lutte était très animée entre les deux adversaires, en même temps qu’il nous aide à fixer d’une manière précise l’année, jusqu’ici fort débattue, de la naissance de Gilles de Rais [5]. La querelle sans doute eût été longue, au grand détriment de la paix entre deux maisons alliées, si une heureuse transaction, qui conciliait à la fois les intérêts des deux familles, n’y avait ramené tout à coup la tranquillité.

Guy de Laval n’était pas marié, et Jean de Craon n’avait qu’une fille, nommée Marie : leur union pouvait accorder les intérêts et rapprocher les cœurs en resserrant d’anciennes alliances ; Jeanne de Rais, sollicitée par les deux partis, y consentit volontiers, et le mariage, présage menteur d’un avenir heureux, fut célébré ou l’année 1404. Par le contrat de mariage, Marie de Craon céda à son époux tous ses droits sur la baronnie de Rais, qui entra définitivement dans le patrimoine de la famille de Laval. Deux années après, Jeanne la Sage mourut (1406), satisfaite, après une vie fort agitée, de s’éteindre dans un repos tranquille, contente aussi sans doute d’avoir pu voir dans son berceau l’enfant qui fut hélas ! si cruel aux enfants et aux mères : c’était Gilles de Laval, plus souvent appelé Gilles de Rais, fils ainé de Guy de Laval et de Marie de Craon, petit-fils de Brumor de Laval, un héros digne des plus beaux âges, et petit-neveu d’un autre héros plus célèbre encore, l’illustre connétable du Guesclin.

La vie de Gilles de Rais, qui renferme tant d’impénétrables mystères, s’ouvre presque dans les ténèbres : le jour de sa naissance est ignoré, et l’année même, où il parut, est encore l’objet de débats contradictoires parmi les écrivains. Il importe cependant de l’établir avec certitude, parce qu’elle doit jeter une grande lumière sur toute la vie de Gilles de Rais. L’acte d’accusation, l’acte de condamnation, plusieurs autres passages encore du procès ecclésiastique et du procès civil, nous apprennent qu’il vint au monde au château de Machecoul, et l’étude minutieuse des documents permet de fixer d’une manière certaine à l’année 1401 la date de sa naissance. Il faut rappeler, uniquement pour en faire mention, le sentiment de M. Vallet de Viriville, qui le fait naître « probablement vers 1406. » D’autres auteurs, au contraire, ont cru pouvoir reculer sa venue jusqu’en 1396 : ils ont été induits en erreur, ou par la méprise d’un premier écrivain qu’ils ont copié, ou plutôt par l’invraisemblance de l’âge qu’avait Gilles, lorsqu’il accomplit ses plus brillantes actions et qu’il fut élevé aux plus importantes charges de l’armée. Ils ont pris pour base de leur calcul le Mémoire des Héritiers de Gilles de Rais, sur lequel nous reviendrons plus tard, et qui fut l’œuvre de sa famille, environ vingt ans après sa mort. L’on ne saurait nommer l’écrivain qui, sur la foi de ce Mémoire, donne à Gilles l’âge de vingt ans à la mort de son père : cet auteur existe pourtant, puisque les autres l’ont redit après lui. Or, tous les documents, et ils sont assez nombreux, fixent la mort de Guy de Laval en l’année 1415 ou au commencement de l’année 1416. D’après leur calcul, Gilles serait donc né en 1396, vingt ans auparavant. Ainsi disent Dom Morice, la Biographie universelle de Michaud, et divers auteurs moins connus, aussi peu soucieux de vérifier eux-mêmes les textes, qu’empressés à reproduire, sans le contrôler, ce que les autres ont dit avant eux.

L’erreur est pourtant manifeste : deux preuves la démontrent jusqu’à l’évidence. Cette date, en effet, est en contradiction avec celle du mariage de Guy de Laval et de Marie de Craon. Du Paz fixe ce mariage au 5 février 1404  [6], et, véritablement, il est impossible de le reculer au delà de cette époque. Nous venons de voir, en effet, que cette union fut conclue pour mettre fin au procès qui divisait les deux familles ; or, ce procès durait encore en l’an 1403. Nous possédons les documents qui instituent Guy de Laval héritier de Jeanne la Sage : ils sont de l’année 1400 ; c’est le 25 septembre 1401 qu’il accepte l’héritage qui lui confère le titre et les armes de Rais ; la querelle, qui amène une rupture entre Jeanne et son héritier, commence en 1402 ; et ce n’est que le 14 mai de cette même année, que la dernière héritière directe de la baronnie de Rais reporte ses faveurs sur la tête de Catherine de Machecoul ; le procès enfin, qui en est la conséquence, dure plus d’un an, puisque nous avons, de l’année 1403, le fragment d’un mémoire produit devant le parlement de Paris à l’appui des prétentions de Jean de Craon contre Guy de Laval. Il faut reconnaître, il est vrai, que la date de 1404, fixée pour la naissance de Gilles, le fera paraître bien jeune aux différentes époques de sa vie : il se mariera fort jeune, à seize ans ; fort jeune, il arrivera aux premiers grades de l’armée ; à vingt-cinq ans, il prendra le commandement des troupes royales et sera nommé maréchal de France. Mais les preuves sont précises, indéniables : à la lumière qui s’en échappe, on ne doit s’étonner que d’une chose, du grand renom de Gilles de Rais, qui, dans un âge si peu avancé, grâce à sa valeur, à ses talents militaires, à ses richesses et à la faveur, se fraya une route aux charges les plus élevées et se fit admirer des princes comme des peuples.

Cependant la précision que l’on apporte en citant le Mémoire des Héritiers, l’autorité surtout de Dom Morice et de Michaud, malgré la clarté de ce qui vient d’être dit, pourraient faire douter de la vérité de notre sentiment. Il n’en sera rien : car ce Mémoire, éclairé encore par les lettres patentes de Charles VII, du 13 janvier 1446, bien loin de contredire notre assertion, la précise et la confirme. Ce document est pour ainsi dire inédit, tant il s’est glissé d’inexactitudes dans la reproduction qu’en a faite le savant Bénédictin, tant on y voit de suppressions regrettables [7]. Ici le texte vaut mieux que les renvois ; voici quel est celui de l’original :

« Après le décès dudit messire Guy de Rays, père dudit messire Gilles, icelluy messire Gilles demoura mineur et en bas aage, au bail et gouvernement dudict messire Jehan de Crâo, son ayeul materneil, qui éstait vieil et ancien et de moult grant aage.

« Item, que ledit messire Gilles venu en aage de vingt ans, ou environ, par l’induction et ennortement d’aucuns ses serviteurs et autres, qui se voulaient enrichir de ses biens, print en soy le gouvernement de toutes ses terres [8]. »

Comme on le voit, dans ce passage, rien n’indique que la mort de Guy de Laval et l’âge de son fils aient été liés par l’auteur du Mémoire. À bien examiner les termes, au contraire, on s’aperçoit que ces deux choses sont très distinctement séparées. Qu’affirme, en effet, ce Mémoire ? Que Gilles était fort jeune a la mort de son père, et rien de plus ; c’est ce que Charles VII déclare également dans ses lettres patentes du 13 janvier 1446 [9]. Or, en le faisant naître en 1396, on lui donne vingt ans, et cet âge n’est plus celui d’un enfant. Il nous apprend encore qu’il avait vingt ans, lorsqu’il se laissa aller aux suggestions mauvaises et intéressées de ses flatteurs : entre la mort du père et les premiers actes d’indépendance du fils, il y eut un intervalle ; c’est ce que déclarent formellement les lettres de Charles VII : « Gilles demeura en bas âge, et fut sa minorité durant au gouvernement et administration de feu Jean de Craon, chevalier, et son aïeul maternel… lequel était vieil homme et de grand âge ; et Gilles venu en âge de dix-huit à vingt ans, par l’induction et encouragement d’aucuns, qui désiraient s’enrichir de ses biens, prit le gouvernement et l’administration de ses terres et seigneuries, et dès lors en usa à son plaisir et sans prendre conseil de son aïeul, ne ne le croire plus en rien. » Or, quatre années d’intervalle entre la mort du père et les premiers débordements du fils, n’étonnent pas, quand on songe que l’orphelin avait douze ans en 1416, et que ce n’est guère que vers seize ou dix-huit ans, que l’esprit de révolte et de liberté soufflent sur les passions qui s’éveillent, et que la volonté, si pervertie qu’elle soit déjà dans l’enfance, se sent assez forte et assez maîtresse d’elle-même pour imposer ses caprices.

Le mariage de Guy de Laval et de Marie de Craon ayant donc lieu au commencement de 1404, le 5 février selon du Paz, Gilles de Rais, l’aîné des deux enfants qui naquirent de leur union, vint au monde vraisemblablement vers le mois de septembre ou d’octobre de la même année.

Sa première enfance est et restera toujours enveloppée de nuages obscurs. Il faut regretter surtout que l’histoire n’ait rien conservé de précis sur l’éducation du jeune seigneur. Cependant, s’il convient d’en juger d’après le goût qu’il montra toujours pour les lettres et pour les arts, et par les paroles, malheureusement trop rares, de quelques historiens, elle fut telle qu’elle marque un progrès remarquable sur l’éducation des jeunes seigneurs de l’âge précédent. Il est indubitable qu’il reçut les leçons des meilleurs maîtres dans l’art de la guerre. Jeune, il se montre sous les armes ; il se distingue aux sièges des villes ; il se fait remarquer près de Jeanne d’Arc, aux premiers rangs, dans la campagne de la Loire et sous les murs de Paris. Même en ces temps reculés, l’art de la guerre était une science profonde ; du Guesclin, son grand-oncle, Olivier de Clisson, son voisin et son parent, Brumor de Laval, son grand-père, venaient d’en fournir de hautes leçons, lui laissant une grande gloire, sinon à surpasser, du moins à égaler. L’ambition, qui donna le branle à toute sa vie, s’éveilla en lui aux récits glorieux des siens ; et la renommée de ses ancêtres, et plus encore la rivalité de ses émules et de ses compagnons d’armes, que sa constante préoccupation fut de dépasser en toutes choses, ne lui permirent pas de demeurer longtemps inactif au foyer de la famille.

Mais l’éducation de l’enfant et du jeune homme ne se borna pas à la seule formation des vertus guerrières : par goût naturel, par génie autant que par nécessité, à la bravoure du chevalier il voulut joindre la renommée du littérateur, du savant et de l’artiste. Tous les historiens, qui ont eu l’occasion de s’occuper de lui en passant, s’ils le considèrent par son beau côté, nous le représentent non seulement comme un homme généreux, mais encore comme l’un des hommes les plus instruits de son temps. Ils s’accordent même à voir en lui l’une des belles intelligences de son siècle, sinon l’une des mieux équilibrées, de même qu’il était par les honneurs, par la naissance et par la fortune, l’un des principaux seigneurs de son pays : « C’était, dit-on, un seigneur d’un bon entendement, belle personne et de bonne façon, et appréciant fort ceux qui parlaient avec élégance la langue latine [10]. » Ces traits nous peignent bien le caractère de cet homme, qu’une ambition démesurée de briller tourmente sans cesse ; ouvert naturellement à toutes les belles choses ; capable de devenir un héros, s’il avait eu de la modération dans les désirs ; et qui se transforma si vite en scélérat, pour n’avoir pas eu la sagesse ni le courage de mettre un frein à ses passions. Durant tout le cours de sa vie, mais particulièrement pendant les dernières années, à Orléans, dans les représentations théâtrales ; à Champtocé, où la tradition le montre penché sur la lecture malsaine d’un Suétone ; à Machecoul, à La Suze, à Tiffauges surtout, où on le trouve entouré de tous les arts, réunissant autour de sa personne, par ses folles prodigalités les savants et les artistes, toutes les magnificences de l’époque ; on découvre en lui une intelligence remarquable, un amour de la science et un goût du théâtre, qui allèrent, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage, jusqu’aux plus étranges dérèglements de la curiosité et du crime. Le beau surtout le charmait ; il y trouvait, à dire le vrai, un aliment à son ambition ; mais il était aussi poussé vers lui par un attrait naturel, qui se manifeste en tout : il a par ce côté, des traits communs avec le jeune duc d’Anjou, René, roi de Sicile, qui débuta près de lui dans les arts et dans la guerre. Peinture, livres précieux, manuscrits, enluminures, tentures de soie, draps d’or, vases sacrés enrichis de pierreries, harmonies de la musique, splendeurs de l’office divin, théâtre, sciences mystérieuses, rien n’est en dehors de ses goûts ni de ses folies, source de ses crimes.

Il lisait avec avidité tous les livres de science qui lui tombaient sous la main ; il composait ou faisait composer des pièces de théâtre ; et son procès le montre à Machecoul et à Tiffauges, dans son cabinet, occupé à écrire ou à peindre, déterminant lui-même, la plume à la main, les règles d’une collégiale, et composant un traité sur l’art d’évoquer les démons. Chose vraiment curieuse ! protecteur des arts, il ne se contentait pas de les payer : il les cultivait lui-même. Ne le voit-on pas, à Machecoul, faisant admirer à ses amis les émaux dont il enrichissait lui-même ses livres et divers objets d’art… « Quem idem Egidius conscribebat incausto [11] ? » Voilà bien l’homme que nous retrouverons, épris du désir de tout savoir, même dans le mal. Contrairement aux seigneurs de l’époque précédente, il lit et parle parfaitement la langue latine ; sensible même à l’élégance et à l’harmonie du langage, les plus intimes d’entre ses familiers sont ces Italiens, dont le beau parler latin et les mœurs polies le ravissent d’admiration. De ces données précieusement recueillies, et d’après cette intuition que donnent de ses goûts pour l’art et la littérature ses actes et ses enthousiasmes, on avait insinué, mais sans preuves positives, que Gilles de Rais avait sa bibliothèque, où, par vanité non moins sans doute que par amour de la science, il s’était plu à réunir les livres les plus rares, enrichis des plus merveilleuses créations de l’art ; et l’insinuant, on avait la conviction intime d’être dans la vérité. L’on disait vrai en effet ; mais on était loin de penser que les preuves arriveraient un jour, aussi sûres que précieuses : sûres, car elles viennent, à n’en pas douter, de documents contemporains du maréchal ; précieuses, car elles font juger à la fois de l’influence des lettres à cette époque et de la formation littéraire de Gilles de Rais [12].

Il est hors de doute que Gilles de Rais avait une bibliothèque choisie. Les œuvres qu’il y avait rassemblées au prix de l’or, représentaient des sommes considérables, égales, aux yeux de tous, lettrés, grands seigneurs, ou marchands, aux objets les plus riches. Il parait qu’il ne pouvait s’en séparer, non plus que de ses orgues, de sa chapelle et de sa maison militaire ; il les emportait avec lui dans ses voyages les plus lointains : ses livres étaient tout ensemble et une ressource dans les moments de détresse, et un agréable passe-temps dans les moments de loisir. Des relieurs, remarquables par leur habileté, en enrichissaient les couvertures, tandis que « son enlumineur » en ornait les pages par les dessins capricieux et les vives couleurs de son art. Et quels textes pour cette époque, où le bon goût dans les œuvres de l’esprit parait avoir été si rare ! Il n’avait pas seulement de ces psautiers ni de ces livres d’heures, que nous énumérons aujourd’hui avec orgueil dans nos bibliothèques publiques, comme si nous avions pris nous-mêmes la peine de les écrire et employé nos revenus à les payer ; mais il avait réuni encore ce que la Rome antique et l’Église des premiers siècles offrent de plus apprécié parmi les œuvres du génie latin. On dit qu’il lisait Suétone : ce n’est peut-être qu’une tradition ; mais il est certain qu’il avait un Valère-Maxime, un livre des Propriétés, les Métamorphoses d’Ovide, et la Cité de Dieu de saint Augustin, en latin et en français. Ce sont les seuls livres de sa bibliothèque qui soient désignés dans les minutes trouvées à Orléans ; mais la nature même de ces pièces, créances ou obligations, permet de croire que ces ouvrages n’étaient pas les seuls, mais les plus précieux, qu’il possédait. Ces documents enfin sont loin d’être complets, et il n’y a pas de doute que, s’ils nous avaient tous été conservés, nous aurions glané parmi eux de plus complètes et plus nombreuses indications. Mais c’en est assez pour prouver que l’éducation littéraire de Gilles avait été plus soignée que l’on ne s’imagine communément qu’elle pouvait l’être à une telle époque. Il savait juger lui-même et faire juger aux autres de la valeur de ces richesses littéraires ; car, aux jours si fréquents où l’argent lui faisait défaut, il les livrait en gage de sa parole donnée, mais il ne les vendait jamais, les engageant seulement pour des sommes très considérables [13].

C’est dans les paisibles travaux d’une éducation soignée que s’élevait le jeune seigneur de Rais, au sein de sa famille ou à la cour des ducs de Bretagne ; et sous les yeux de son père, ses commencements étaient bons et faisaient concevoir de lui de belles espérances ; mais un malheur, soudain, irréparable, vint tout à coup assombrir l’avenir. Un des derniers jours d’octobre 1415, Guy de Laval, son père, fut emporté par une mort rapide. Plus grand malheur ne pouvait arriver à l’enfant. Il s’en ajouta deux autres qui mirent le comble à son infortune : d’abord, sa mère, Marie de Craon, se remaria presque aussitôt son veuvage à Charles d’Estouville, seigneur de Villebon ; pour Gilles, c’était la perdre, au moment où son influence lui était doublement nécessaire ; puis, les dernières volontés de son père, très sages et très prévoyantes de l’avenir, ne purent être exécutées. Comme il se voyait sur le point de mourir, justement inquiet du sort réservé à ses fils qu’il laissait en bas âge, il ne pouvait les oublier, alors qu’il portait ses délicates attentions sur tout ce qui lui était cher. Il s’était ému en regardant l’avenir, et avait redouté les tristes fruits qu’une éducation manquée fait produire aux naturels portés vers le mal. Chose étrange, en effet ; il y avait à ses côtés un homme, qui, par son âge, par son expérience de la vie, par ses titres à l’affection de Guy de Laval, semblait désigné d’avance comme le tuteur des enfants ; or, c’est précisément cet homme que le mourant écarte de leur éducation par son testament, en date du 28 et du 29 octobre 1415. Aux termes de ce testament, Guy de Laval substitue à l’aïeul de ses enfants un cousin éloigné, Jean de Tournemine, seigneur de la Hunaudaye, mari de sa « chère » cousine de Saffré : il l’établit « garde, tuteur, défenseur et légitime administrateur de ses fils et héritiers, Gilles et René, et de tous leurs biens ». Dans sa prévoyance anxieuse de l’avenir, avait-il mal auguré du grand âge de leur aïeul maternel, Jean de Craon, de la faiblesse naturelle de son caractère, encore augmentée par la faiblesse qu’apportent les années ? Avait-il entrevu les malheureux effets d’une éducation confiée à une direction sans vigueur, plus dangereuse encore qu’une autorité sans expérience ? Avait-il, au contraire, remarqué dans son cousin ces qualités solides qui manquaient au vieillard ? On l’ignore ; mais il semble permis de le croire, puisque Jean de Craon n’est pas même nommé dans un acte aussi solennel, qui, venant clore la vie du père, prépare celle des enfants [14].

Or, le malheur voulut que l’éducation des deux orphelins passât dans ces mains, auxquelles le père semble avoir surtout voulu l’arracher. On ne sait par quel fâcheux concours de circonstances Gilles et René tombèrent, quelques mois seulement après la mort de leur père, sous la tutelle de leur aïeul. Venir en pareille tutelle, c’était entrer dans une indépendance complète, à un âge où l’on ignore même le nom de la liberté. Leur éducation fut déplorable par la faiblesse qu’y apporta le vieillard. Les historiens, les procès de Gilles de Rais, Gilles lui-même et son frère René, tous les documents originaux qui renferment quelque allusion à la tutelle du vieux seigneur de Champtocé, nous le représentent comme un homme mou, indulgent, trop indulgent, hélas ! qui gouvernait ses petits-fils moins d’après les règles de la saine raison, qu’au gré de leurs capricieuses natures. Il se pliait à toutes leurs volontés, et, par ses faiblesses dangereuses et coupables, il se préparait ce grave reproche, qui, dans la bouche de Gilles, renferme un si haut enseignement : « Pères et mères, qui m’entendez, gardez-vous, je vous en supplie, d’élever vos enfants avec mollesse ! Pour moi, si j’ai commis tant et de si grands crimes, la cause en est que, dans ma jeunesse, l’on m’a toujours laissé aller au gré de mes volontés [15] ! »

Le premier souci de Jean de Craon, nanti de la tutelle de ses petits-fils, paraît avoir été de marier Gilles. Il fut fiancé dès l’âge de treize ans, le 14 janvier 1417, avec Jeanne Peynel, fille de Foulques Peynel, seigneur de Hambuie et de Briquebec ; mais la mort ravit bientôt la jeune fille, et Jean de Craon fut obligé de porter d’un autre côté ses regards [16]. Dès le 28 novembre 1418, un second contrat de mariage entre Gilles de Rais et Béatrix de Rohan, fille ainée d’Alain de Porhoet, fut signé à Vannes, en présence de tout ce que la Bretagne, renfermait de plus illustre par le nom et par la naissance  [17]. Mais avant d’avoir pu être réalisé, ce nouveau projet fut aussi rompu par la mort de la jeune Béatrix. Ce double insuccès ne découragea pas le vieux seigneur de Champtocé. Sur les limites du Poitou et de la Bretagne s’étendaient de riches domaines, limitrophes des futures possessions de Gilles de Rais. C’étaient, aux confins de la Bretagne et de l’Anjou, la puissante et riche baronnie de Tiffauges ; Pouzauges, du côté de la mer ; Savenay, aux bords de la Loire ; et, plus avant vers le midi, Confolens, Chabanais et maintes autres terres d’une grande richesse. Tous ces domaines allaient bientôt passer aux mains d’une fille unique, Catherine de Thouars, âgée comme Gilles d’environ seize ans. Elle était fille de Miles de Thouars et de Béatrix de Montjean. Pendant les tentatives infructueuses de son aïeul, Gilles avait grandi ; il avait seize ans passés ; le mariage pouvait donc se conclure sans retard [18]. Déjà le jeune baron avait signalé son courage dans les armes, en prenant une part active à la grande lutte qui termina les querelles séculaires des Montforts et des Penthièvres ; il avait été comblé des éloges et des largesses du duc de Bretagne ; l’éclat de sa haute fortune avait brillé aux yeux de toute la contrée par un luxe inouï : la main de Catherine lui fut facilement accordée et le mariage se célébra le dernier jour de novembre 1420, quatre mois après les événements militaires auxquels nous venons de faire allusion [19], et pendant lesquels il avait jeté les premiers fondements de sa réputation militaire.

Car Gilles de Rais, presqu’au sortir de l’enfance, était entré dans sa vraie voie, d’où le vice seul le fit sortir un jour. Poussé vers la carrière militaire par un goût très vif des armes, auquel Monstrelet a rendu hommage, il y était encore porté par les gloires et les souvenirs de sa famille. En excitant les premières ardeurs de sa valeur naissante, les exploits de Brumor et de Du Guesclin donnaient un modèle à son ambition ; car son désir était, en les égalant, de surpasser ce qui avait paru de plus renommé dans la guerre à cette époque si troublée par des luttes gigantesques et séculaires. Tout à coup, aux bruits de trahison et de félonie, en 1419, l’ancienne querelle des Montforts et des Penthièvres, qu’on croyait éteinte, mais qui n’était qu’assoupie, se ralluma : ce fut avec un enthousiasme, échauffé encore de toute l’ardeur d’un sang bouillant, que Gilles en accueillit la nouvelle et se jeta, sur les pas de son aïeul, dans la guerre qui venait. d’éclater.

On sait quelles causes, près d’un siècle auparavant, avaient amené la rivalité des deux puissantes maisons, et ce n’est pas le lieu de redire les fortunes diverses des deux partis dans cette lutte qui dura près d’un siècle : l’intervention de la France et de l’Angleterre, divisées par la guerre de Cent ans, et dont cette querelle ne fut, pour ainsi dire, qu’un épisode, le courage de Montfort et de Charles de Blois, la prise de chacun d’eux ; la guerre devenue encore plus acharnée sous la conduite de leurs femmes, l’héroïsme de ces deux grandes âmes ; comment, après vingt-quatre ans de combats, comme celui des Trente, au Chêne de My-voie, la victoire se déclara pour le comte de Montfort sur le champ de bataille d’Auray ; par quels événements enfin Olivier de Clisson, d’abord l’allié des Montforts, se tourna, après l’exécution de son père, contre le duc de Bretagne, épousa les querelles de la famille de Penthièvre, donna au descendant de cette maison sa fille Marguerite en mariage, et, s’il n’hérita pas lui-même des haines inassouvies de ses nouveaux alliés, fit du moins, par ce mariage, qu’elles passèrent toutes, vivantes et implacables, dans le cœur de sa fille [20] : ce récit nous entraînerait trop loin. Il nous suffira de dire que, dans cette longue guerre, les aïeux de Gilles de Rais, de quelque côté qu’on les regarde, avaient tous pris parti contre la famille de Montfort : les seigneurs de Machecoul, les sires de Rais et de Laval, qui appartenaient à la race méridionale de la Bretagne, s’étaient trouvés côte à côte avec Charles de Blois, du Guesclin et Olivier de Clisson, contre les Montforts soutenus par la race du nord et de l’ouest de la province. Les traditions de sa famille étaient donc bien marquées et, par sympathie autant que par respect pour le passé, Gilles appartenait au vieux parti des Penthièvres [21]. Cependant, chose surprenante ! dans la dernière lutte, qui, en 1420, met un terme à toutes les autres, on trouve Gilles de Rais, sa famille et tous les anciens partisans des Penthièvres, engagés avec Montfort contre les héritiers de Charles de Blois et de Clisson.

C’est qu’une trahison indigne, en violant la foi jurée des anciens traités, venait de renouveler la lutte. Personne n’ignore, en effet, qu’un complot fut ourdi entre le dauphin mécontent du duc de Bretagne, qui lui promettait sans cesse des troupes contre les Anglais et qui ne lui en envoyait jamais, et Olivier de Blois, comte de Penthièvre, poussé par Marguerite de Clisson, sa mère ; que Jean V, attiré de Nantes à Champtoceaux par l’astucieuse comtesse, fut fait prisonnier avec plusieurs des siens dans un guet-apens, conduit dans la forteresse et jeté dans un cachot, les fers aux pieds, la mort toujours suspendue sur sa tête. À cette nouvelle, dans toute la province, la surprise n’eut d’égale que l’indignation, et l’indignation que le désir de la vengeance. La Bretagne entière se leva comme un seul homme pour punir les Penthièvres, et, par la ruine de leur maison, mettre un terme à leurs félonies [22]. En embrassant donc la cause du duc prisonnier, Jean de Craon et Gilles de Rais s’éloignaient à la vérité des traditions de leur famille ; mais, après l’attentat de Champtoceaux, abandonner le parti qu’avaient défendu leurs ancêtres, c’était encore être fidèle à l’honneur et au droit, et marcher sur les traces de Du Guesclin et de Brumor.

Le 23 février 1420, Gilles assistait avec son grand-père aux États généraux de Bretagne, convoqués dans la ville de Vannes. Déjà quelques jours auparavant, ils avaient juré de donner « tout leur cœur » et jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la délivrance de leur prince : « Nous jurons sur la croix, avaient-ils dit, d’employer et nos corps et nos biens, et en cette querelle vivre et mourir » ; puis ils avaient signé et mis leurs sceaux à cette formule de serment [23]. La séance des États généraux fut touchante : la duchesse de Bretagne y parut entre ses deux enfants, et parla comme plus tard Marie-Thérèse aux États de Hongrie. Des acclamations accueillirent ses paroles ; ce qu’elle avait déjà fait fut approuvé, et chacun promit de lui apporter son secours. Pour sa part, le jeune seigneur de Rais offrit de l’argent et des troupes levées à ses frais. Il fut enfin décidé qu’une ambassade solennelle serait envoyée au roi d’Angleterre au nom d’Alain de Rohan, nommé lieutenant général de Bretagne, de Guy de Laval, cousin de Gilles, et de Jean de Craon, son grand-père, pour le supplier de rendre à la liberté et à la Bretagne le comte de Richemont, dont la présence et le génie devenaient nécessaires au salut de la patrie [24].

Pendant que la rançon du futur connétable de France se négociait en Angleterre, les partisans de la duchesse se préparaient vivement à la guerre, et leurs ennemis à en soutenir le choc. Forts de leurs espérances et trop confiants dans les promesses fallacieuses du dauphin, ceux-ci se portèrent à toutes les voies de fait sur le duc et sur ses alliés. Les terres et les seigneuries du Loroux-Botereau, de Saint-Etienne-de-Mer-Morte, de Machecoul, et toutes celles en général, qui appartenaient à Gilles de Rais et à Jean de Craon dans la Bretagne, furent ravagées par les troupes des Penthièvres. Mais, ni le jeune baron ni le vieux seigneur ne comptaient pour quelque chose ces pertes à la pensée des mauvais traitements infligés au duc prisonnier par Marguerite de Clisson et par ses enfants. Pour faire disparaître ses traces, il n’était ruse que ceux-ci n’employaient : ils le traînaient, durant la nuit, attaché sur un cheval, lui refusant même la nourriture suffisante pour supporter ses fatigues, de forteresse en forteresse, pour le ramener enfin dans son cachot de Champtoceaux, où il était sous une perpétuelle menace de mort.

Durant ces manœuvres, destinées à déjouer les recherches, ni la duchesse de Bretagne, ni ses alliés ne demeuraient inactifs. En même temps que la politique détachait ou éloignait des Penthièvres toute puissance qui eût pu leur être favorable, une armée, qui ne comptait pas moins de cinquante mille volontaires, marchait sous les ordres d’Alain de Rohan. Au premier rang, parmi les plus puissants seigneurs, on remarquait le jeune baron de Rais, à la tête de ses propres forces et des vassaux de son grand-père. Les troupes mercenaires, levées à sa solde et entretenues à ses frais, la magnificence et la richesse de son armure, attirèrent de suite les regards sur sa personne ; regards flatteurs pour son ambition naissante, et dont il se montrera si jaloux dans tout le cours de sa vie. On vint mettre le siège devant Lamballe, qui fut poussée avec une extrême vigueur.

On se figurerait difficilement la fureur de Marguerite de Clisson et de ses enfants à cette nouvelle. Leur colère se tourna contre les infortunés habitants des campagnes : dans les terres de Jean de Craon et de Gilles de Rais, tout fut mis à feu et à sang ; les ravages, en un mot, furent tels qu’on se les figure dans une guerre civile, à une époque où les haines particulières s’exerçaient si facilement sous le couvert des haines publiques. Les pertes de Gilles et de son aïeul furent très considérables ; le château de la Motte-Achard fut même enlevé par l’ennemi [25]. Mais ces dévastations n’avaient d’autre effet que de les exaspérer contre des sujets révoltés et de les exciter à la lutte, dans l’espérance certaine que la victoire les dédommagerait amplement de ces maux. Aussi ni la violence, ni la ruse ne profitèrent à Marguerite de Clisson. Lamballe demanda à capituler ; Guingamp se rendit le 5 mars [26] suivant ; puis successivement la Roche-Derrien, Jugon, Châteaulin, Broon, qui ouvrirent leurs portes aux vainqueurs. Quand, dans la Basse-Bretagne, tontes les places fortes des révoltés furent soumises, les partisans de Jean V tournèrent tous leurs efforts contre Champtoceaux, dernier boulevard de la puissance des Penthièvres. Après un siège où tout fut employé dans les moyens de défense, vaillance, manœuvres, cruautés même, force fut enfin à Marguerite de Clisson de rendre les armes. Jean de Blois, sire de l’Aigle, son fils, vint remettre humblement le duc aux mains des assiégeants, et Marguerite put sortir ensuite avec ses enfants et toute la garnison. Jean V fit démolir la forteresse et partit ensuite pour Nantes, où il fit une entrée triomphale. La joie du peuple et des seigneurs fut extrême ; et dans les fêtes qui furent données dans cette circonstance, Gilles de Rais frappa tous les yeux par son luxe et ses prodigalités. Le duc délivré s’efforça de payer ensuite sa dette de reconnaissance envers ses libérateurs : Jean de Craon et son petit-fils, qui avaient tant fait pour sa liberté, eurent particulièrement part à ses largesses [27].

Le 6 juin précédent, en récompense des services que lui avaient déjà rendus Jean de Craon et Gilles de Rais, et en compensation des pertes qu’ils avaient subies de la part des Penthièvres, la duchesse de Bretagne avait donné au sire de la Suze les droits du sceau, que les complices d’Olivier de Blois avaient sur sa terre et sur celle de son pupille, avant la captivité de Jean V [28]. Le 10 juillet, à Oudon, le duc confirma l’édit rendu par son épouse [29] ; le lendemain ne sachant comment reconnaître « les bons et loyaux services de ses cousins MM. de la Suze et de Rais », il leur donna toutes les terres que les fauteurs et complices d’Olivier de Blois, naguère comte de Penthièvre, et Charles, son frère, possédaient dans leurs fiefs [30]. » Il est vrai que, sur les remontrances du parlement de Bretagne, cette donation fut réduite, le 21 septembre suivant, à deux cent quarante livres de rente [31]. Quelques jours après encore, le 28 septembre, à Vannes, considérant qu’il avait fait trop peu, il ajouta à ces faveurs, comme indemnité « des pertes qu’avaient éprouvées ses fidèles serviteurs par la prise et l’occupation de plusieurs de leurs places, entre autres de la Motte-Achard », cent autres livres de rente confisquées sur Ponthus de la Tour, l’un des partisans des Penthièvres [32].

Sous les coups multipliés de l’orage, la maison de Penthièvre avait été fortement ébranlée ; mais elle demeurait encore debout ; un dernier effort la renversa de fond en comble. Les Penthièvres avaient refusé de comparaître aux États de Bretagne, réunis à Vannes vers la fin de 1420, où ils devaient rendre compte de leur conduite. Gilles et son aïeul y assistaient comme conseillers de la couronne. Jean V, voulant user d’indulgence, prorogea deux fois les États jusqu’au 23 février 1421 ; mais les coupables, ou dédaignèrent, ou craignirent de se présenter. Dès ce moment, tous leurs biens situés en Bretagne furent confisqués et partagés par le duc entre ses parents et ses amis [33]. Pour exécuter cet arrêt, il fallut reprendre les armes. Gilles de Rais, avec les sires de Rohan, de Rieux et de Laval, fut un des premiers à venir se joindre au comte Arthur de Richemont que les Anglais avaient remis en liberté, et sous lequel il acquit dès lors, et plus tard dans la guerre nationale contre l’étranger, un grand renom de bravoure et d’habileté. Clisson et les Essarts, les deux dernières places fortes qu’eussent encore les Penthièvres, furent emportées presque sans coup férir. C’en était fait, dès lors, de cette maison ennemie et jalouse. Le 16 février 1422, le parlement de Bretagne déclara les Penthièvres coupables de félonie, de trahison et de lèse-majesté ; les condamna à avoir la tête tranchée ; ordonna que leurs chefs fussent exposés aux portes de Nantes, de Rennes, et de Vannes ; les priva à perpétuité de tout honneur, du nom et des armes de Bretagne, et confisqua de nouveau tous leurs biens. Ils échappèrent à la mort, mais par la fuite, et ne reparurent plus jamais dans la Bretagne, où leur tête demeura mise à prix. Ainsi la maison rivale des Montforts s’effondra dans la ruine et la honte. Mais la guerre, que terminait sa défaite, n’était, à vrai dire, qu’un jeu d’enfant, auprès de la grande lutte que soutenait la France depuis près d’un siècle ; et les premiers exploits de Gilles de Rais, en Bretagne, n’étaient que le début et le prélude de plus belles actions pour la défense de la patrie commune, menacée dans son indépendance nationale.




  1. D’Argentré, Hist. de Bretagne, Paris, 1558, p. 56.
  2. Ces châtellenies étaient, avec beaucoup d’autres terres, Légé, La Bénate, Pornic, Bourgneuf, Priguy ou Prigné, Vué, Saint-Étienne-de-Mer-Morte ou de Malemort, Prioçay, situé dans la forêt de ce nom, commune de Chéméré (Loire-Inf.).
  3. Le nom de Rais (au Moyen-Age, en latin, Radesie, et en français, Raiz, Rays, Rayx. Rais, et enfin Retz, selon l’orthographe moderne), parait dérivé du nom d’une ville gauloise, Ratiastum ou Ratiatum, dont on recherche vainement, aujourd’hui encore les vestiges, même après les fouilles et les dissertations de quelques savants, MM. Dugast-Matifeux, Bizeuil et autres. — Nous avons adopté pour l’orthographe la forme Rais : d’abord, c’est l’orthographe exacte au temps de Gilles, car l’orthographe moderne a été inaugurée en 1581, par l’acte de constitution qui éleva la baronnie à la dignité de duché-pairie ; — ensuite, l’orthographe moderne pourrait faire croire, au premier coup d’œil, que Gilles fut un ancêtre du fameux Cardinal de Retz. Celui-ci n’a de commun avec Gilles que le nom ; il descend, comme on sait, de la famille de Gondi, à laquelle passa au XVIe siècle le duché de Retz.
  4. Voir la généalogie de Gilles, aux Pièces justificatives.
  5. Marchegay, Cartulaire des sires de Rais, n° 315.
  6. Du Paz, Généal. des plus illustres maisons de Bretagne.
  7. Mémoires de l’Histoire de Bretagne, t. II, p. 1336 et suivantes.
  8. Mémoire des Héritiers de Gilles de Rais, fol. 6, r°.
  9. Cartulaire des sires de Rais, n° 258.
  10. Michelet, t. V, p. 210.
  11. Encaustum : Materia inusta ad pingendum opta, d’après Ducange (émail).
  12. Documents d’Orléans. (V. l’Avant-propos et les Pièces justificatives.)
  13. Léopold Delisle, Inventaire général et méthodique des Mss. français de la Bibliothèque nationale, t. II, p. 170 :

    Encyclopédie du Moyen-Age. 16993 (Séguier). Le Livre des Propriétés des choses, traduit par ordre de Charles V, par Jehan Corbechon. Fin du XIVe siècle. Peint. Frontispice à bande tricolore.

    Le même. Commentaire du XVe. Peint.

    (Colbert) Le même. Commentaire du XVe.

    Il y en a encore 17 autres provenant des plus célèbres bibliothèques, — Capucins, Gaignières, Navarre, Béthune, La Vallière, Mazarin, Gaston d’Orléans, etc.

    V. aussi Léopold Delisle, Cabinet des Manuscrits, t. 1. p. 38, 53, sur le Livre des Propriétés, traduit du latin ; sur la cité de Dieu, traduit par Raoul de Presles, p. 39, 42 ; sur Valère-Maxime, p. 42 et 43, traduit par Simon de Hesdin.

  14. Cartulaire des sires de Rais, n° 251.
  15. Pièces justificatives, p. XLVIII, XLIX, LVIII.
  16. Cartulaire des sires de Rais, n° 17.
  17. Bibl. Nat., Fonds français, 22310, f° 97. Dom Morice, Mss, de Nantes, 1808, f° 113.
  18. Il n’avait donc pas 14 ans, comme le dit M. Vallet de Viriville : « Dès qu’il fut en âge, à quatorze ans, il épousa Catherine de Thouars »
  19. M. Vallet de Viriville fixe à tort cette date à l’année 1418.
  20. Monstrelet, II, ch. CCXLVI.
  21. D. Morice. Preuves, t. II, p. 313. Arch. de Nantes, Ar. 2, cas. E, n° 52. Froissart, V. I, p. 105. Lebaud, p. 304. Histoire de Du Guesclin. Chap. de Nantes, Ar. 0, cas. C., n° 22. Chron. manus. Eccl. Nannet, Actes de Bretagne, 10, 1 col., 1564-1581. Froissart, v. 1, p. 285. Guillaume de Saint-André.
  22. D. Morice, Lebaud, d’Argentré, etc,
  23. D. Morice.
  24. D. Morice, Preuves, t. III, p. 1021.
  25. Cartulaire des sires de Rais, n° 70.
  26. P. Morice, Preuves, t. II, p. 1003, 1004, 1005.
  27. D. Morice, t. J, p. 479.
  28. Cartulaire des sires de Rais, n° 16.
  29. Ibid., n° 16.
  30. Ibid., n° 249.
  31. Environ 9, 600 fr.
  32. 4,000 fr. Cart. des sires de Rais, n° 70. Vidimus de la Cour de Champtocé.
  33. D. Morice, t. I, p. 482 ; d’Argentré, p. 741 et 199