Gómez Arias/Tome 3/05

Traduction par Mme Ch..
Texte établi par C. Gosselin,  (Tome Troisièmep. 89-121).

CHAPITRE V.


L’ambition, semblable à un torrent, ne revient jamais sur le passé ; cette passion va toujours croissant, et meurt la dernière dans un esprit élevé. Elle se révolte contre l’âme et la raison ; fait plier toutes lois, toute conscience ; foule aux pieds la religion, et étouffe la nature elle-même.
Ben Johnson.


En quittant Leonor, Gómez Arias se rendit au lieu où il avait donné rendez-vous à son valet. Il rejoignit bientôt le diligent Roque et lui raconta en peu de mots le succès de ses démarches.

— Mon bon Roque, lui dit-il gaiement, la route commence à se débarrasser et rien n’entravera notre course.

— Oui, Seigneur, répondit Roque, cela me semble ainsi ; mais Dieu veuille que nous ne rencontrions pas de nouveaux obstacles ! Si celui qui marche la conscience nette doit faire attention à ne pas broncher, quelle chance avons-nous ?

— Eh bien ! dit son maître en riant, s’il en est ainsi, prends garde de te trouver sur mon chemin ; car ma chute te vaudra quelque bonne contusion.

— Vraiment, mon doux maître, dit le valet de bonne humeur, j’aurais beau faire, je ne pourrais éviter un tel péril ; car par un malheur inexplicable, lorsque vous tombez, je suis sûr de recevoir le contre-coup ; en attendant, que les Saints nous protègent dans toute entreprise légitime, et certes il n’y a pas de loi plus forte que la nécessité.

— Oh ciel ! s’écria tout-à-coup Don Lope, Roque ! regarde, quel est ce cavalier là-bas ?

Roque obéit à son maître, mais il n’aperçut rien qui pût exciter une telle exclamation.

— Seigneur, dit-il tout surpris, qui peut vous effrayer ainsi ?

— Ce Caballero ne va-t-il pas vers notre maison ?

Cela se peut ; mais qu’y a-t-il d’étrange à cela ?

— Certainement c’est le comte Ureña !

— Cela y ressemble en effet.

— Ah ! je suis perdu ! cours Roque ; hâte-toi ; arrête-le.

Sans plus d’explication et pour augmenter l’élan de son valet, il lui donna un bon coup de poing dans le dos, et s’avança lui-même à la hâte vers celui qui venait le troubler si mal à propos.

Roque, en bon serviteur, ne perdit pas de temps et obéit à son maître en courant de toutes ses forces après le personnage en question. C’était en effet le Comte, et Gómez Arias n’en pouvant douter, le saisit par l’épaule en lui disant de s’arrêter.

— Que signifie ceci ? s’écria Ureña fort mécontent d’un salut aussi incivil. Qui est-ce qui ose… ?

— Votre ami, répondit Gómez Arias en riant.

— Don Lope ! s’écria Ureña fort étonné.

— Lui-même, mais où alliez-vous ?

— Chez vous, et vous conviendrez que je suis un ami rare ; car je n’ai pu résister au désir d’assister à votre mariage, quoique n’étant pas complètement rétabli de ma dernière indisposition ; alors je me suis mis en route pour Grenade et j’arrive à temps, j’espère.

— Oh ! parfaitement, répondit Don Lope, évidemment contrarié.

— Mais on dirait, continua le Comte, que mon arrivée ne vous fait pas plaisir ?

— Mon cher ami, il faut que vous excusiez ma conduite en apparence impolie, et surtout que vous ne vous montriez pas à Grenade. Je viens de faire partir pour votre château un exprès qui vous en expliquera les raisons.

— Mais enfin pourquoi ?

— Je vous le demande comme une faveur particulière.

— Je ne puis vous comprendre, dit le Comte fort embarrassé : alors il se tourna vers Roque ; mais celui-ci se doutant qu’il allait être questionné, sentant qu’il ne pourrait pas répondre d’une manière satisfaisante, et voulant éviter au Comte la peine de parler pour rien, leva les épaules et fit rouler ses yeux d’une manière fort expressive.

— Mon cher Comte, répondit Gómez Arias, il est de la plus haute importance que vous ne soyez vu en ce moment dans la ville par aucun de nos amis ou connaissances réciproques. C’est mon repos, mon avenir et même mon honneur qui réclament ce sacrifice de votre amitié. Je n’ai pas le temps de vous rien expliquer ; mais l’énigme sera comprise aussitôt que vous aurez reçu ma lettre : qu’il vous suffise de savoir que si vous quittez à l’instant Grenade, si vous vous renfermez dans votre château, vous me liez à vous par une reconnaissance éternelle.

— Par San-Iago, Don Lope, s’écria le Comte avec gaieté, vous êtes malade, ou plutôt vous voulez vous amuser à mes dépens. Eh bien ! je suis enchanté de voir un marié en aussi bonnes dispositions.

— Non, répondit Gómez Arias, je vous jure sur mon honneur que la nécessité la plus impérieuse me porte seule à cette démarche.

— C’est bien, c’est bien, dit le Gentilhomme, quelles que soient vos raisons, je ferai très volontiers ce que vous me demandez.

Les deux amis se séparèrent alors ; et Don Lope respira plus librement comme s’il n’eût plus à douter de la réussite de ses projets.

— Seigneur, dit Roque, nous parlions d’obstacles, et juste en ce moment le Comte arrive. Dieu veuille que nous n’en rencontrions plus !

— Roque, répondit Gómez Arias, si je ne me trompe, ce qui nous reste à faire est le plus difficile, et je suis bien en peine du succès.

— Voilà qui est très prudemment dit, ajouta Roque ; car c’est vraiment une œuvre bien délicate que de disposer d’une femme lorsque malheureusement elle ne désire pas que l’on dispose d’elle ; mais où allons-nous maintenant ?

— Aux jardins, car là nous ne serons pas vus : après un moment de silence il reprit : Roque, tu sembles, mal à ton aise ; pourquoi donc retournes-tu la tête à chaque instant, comme si tu craignais quelque chose !

— Oh rien, Seigneur, rien absolument.

Le valet répondit ces mots avec embarras ; car l’observation de son maître était juste. Depuis quelques instans, Roque paraissait si troublé, que l’attention de Don Lope se porta à la fin sur ce qui attirait celle de son valet, et il s’aperçut qu’un étranger les suivait à quelque distance. C’était un Maure, d’un aspect dur et sombre, et qui certainement les observait, quoiqu’affectant une indifférence complète à leur égard.

— Roque, connais-tu cet homme étrange ? demanda Gómez Arias, dont les soupçons s’éveillaient alors au moindre incident.

— Pouvez-vous penser, mon cher Maître, que je fréquente un Maure aussi misérable ? Et que ferai-je d’une telle connaissance ? Je suis un Christiano viejo[1], et ma conscience ne me permet pas de me lier avec des infidèles, surtout lorsqu’ils ont une aussi vilaine figure que ce coquin-là.

— Roque, Roque, ta volubilité et ton empressement à te défendre me portent à croire que tu connais cet étranger plus que tu ne veux que je le sache.

San Pedro me valga ! s’écria Roque : Comment pouvez-vous douter de ma sincérité ? Pensez-vous, Seigneur, qu’il me fût possible d’avoir quelque secret pour mon Maître ?

— Retire-toi, chien d’hypocrite, s’écria Don Lope, tu ne réussiras pas à me tromper ; mais en ce moment je suis occupé par des choses trop importantes. Cependant, écoute-moi ; si je découvre quelque chose de douteux dans ta conduite, si tu as eu recours au mensonge, trembles.

— Trembler ! répéta Roque d’une voix altérée et en affectant de l’indifférence : Un honnête homme ne tremble jamais.

En ce moment, et comme s’il ne se fût pas senti toutes les qualités requises pour faire un honnête homme, il tremblait comme la feuille. Ils entrèrent alors dans les jardins, et Gómez Arias fut très surpris de voir que ce même Maure les y suivait encore, quoique continuant à se tenir à une distance respectueuse.

— Sur mon honneur, s’écria Don Lope, une telle conduite n’est pas naturelle ; Roque, maldito[2] il y a quelque mystère là-dessous.

— Sous quoi, Seigneur Don Lope ? demanda le valet avec la plus grande simplicité.

— N’essaie pas de m’en imposer, vil valet. Pourquoi ce Maure nous suit-il ainsi ?

— Mais, mon cher Maître, puis-je arrêter cet homme ? Ai-je quelque pouvoir sur lui ? Ces jardins sont publics, et je pense qu’il doit avoir le droit de s’y promener aussi bien que nous autres bons Chrétiens. Mais certes un tel scandale et une telle abomination cesseraient, si vous obteniez de la Reine de limiter les privilèges de ces infidèles et de leur désigner une promenade particulière loin de tous les jardins publics ; et ainsi…

— Tais-toi, maudit chien ! dit Don Lope. interrompant Roque. Tais-toi, car je ne puis plus supporter tes interminables discours ; jamais valet plus bavard n’a abusé de la patience d’un Maître indulgent. Regarde, voilà encore ce Maure mystérieux ; et si je ne me trompe, c’est le même qui m’a déjà suivi deux fois. Oui, très certainement, je le reconnais, quoiqu’il ait un peu changé, son déguisement.

— Quoi ! s’écria Roque en s’oubliant : Il vous a aussi suivi, Seigneur ?

— Ah ! reprit Don Lope, vous l’avez donc déjà vu ? maintenant, coquin, ajouta-t-il en saisissant rudement à la gorge son pauvre valet, cesse de dissimuler, ou par Sant-Iago, je t’étrangle à l’instant !

— Certes, mon bon Maître, vous ne voudriez pas faire du mal à votre fidèle Roque.

— Es-tu donc disposé à avouer que tu connais ce Maure ?

— En bon Chrétien, je suis toujours prêt à dire la vérité.

— Eh bien ! alors commence ta confession, pécheur.

— Cela est fort aisé à dire, murmura le valet ; mais je vous assure qu’il me sera impossible d’avouer mes péchés, tant que vous me serrerez la gorge avec une telle barbarie. De grâce, mon bon Seigneur, lâchez-moi un peu, ou je vais mourir sans confession.

La figure du pauvre valet offrait la preuve trop évidente de ce qu’il disait ; sa langue s’allongeait ; ses yeux, ordinairement renfoncés, ressortaient d’une manière extraordinaire : on voyait que Don Lope, ordinairement si élégant, si gracieux dans ses manières, pensait fort peu aux règles de la politesse lorsque par hasard il portait la main sur son malheureux valet.

Don Lope apercevant sa souffrance, lâcha Roque après l’avoir fortement secoué, et le valet, après avoir repris sa respiration, commença l’examen de sa toilette pour s’assurer qu’elle n’avait pas été endommagée, et portant sa main à son cou, il s’écria :

Virgen santa ! Voilà une belle conduite ! Oh ! mon cher Maître, qu’avez-vous fait là ! Voilà ma belle, ma superbe gorguera[3] déchirée, mise en pièces, abîmée sans ressource. Oh mon Dieu ! une si belle gorguera, brodée par les jolis doigts de Lisarda ! et que dira-t-elle ? Quel inépuisable sujet de bavardage que la destruction de sa magnifique gorguera !

— Par toutes les puissances de l’enfer ! s’écria Gómez Arias, je te trouve parfaitement assorti à toutes les Lisardas de la terre !

— Ma belle gorguera ne mérite peut-être pas de vous occuper, Seigneur ; vous réservez votre éloquence pour des objets plus nobles. Mais considérez que…

— Ah ! fripon, je n’ai pas le temps d’écouter tes sottises. Je vois où tu veux en venir ; tu cherches à éluder mes questions ; mais allons, Roque, il faut que tu t’expliques ; combien de fois as-tu vu ce Maure ?

— Plus souvent que je ne l’eusse désiré, répondit Roque.

— Il voulait donc se lier avec toi ?

— Apparemment ; mais vous, savez, Seigneur, qu’il ne faut pas toujours ajouter foi aux apparences.

— Comment vous êtes-vous rencontrés ?

— Je ne l’ai pas rencontré ; car, comme j’avançais toujours, lui me suivait. Mais tous deux marchant d’un pas fort régulier, nous aurions bien pu faire le tour de l’Espagne sans nous rejoindre.

Malgré tons ses sujets de mécontentement, Gómez Arias ne put s’empêcher de sourire du raisonnement de son valet ; et pensant qu’il réussirait mieux près d’un tel esprit en usant de douceur plutôt que de force, il lui dit :

— Allons, Roque, je veux bien avoir confiance en vos paroles ; mais en échange, il faut agir franchement avec moi.

— Ah ! Seigneur, répliqua Roque froidement, quant à la confiance, nous sommes quittes.

— Comment, coquin ! nous sommes quittes ?

— N’ai-je pas confiance en vous, pour les gages que vous me devez ? répondit Roque sans s’émouvoir.

— Quelque jour vous irez trop loin, Roque. Je puis rire de vos folies, mais elles ne sont pas toujours d’accord avec mon humeur. Cependant, pour en revenir au sujet en question, il paraît que ce Maure a cherché à faire connaissance avec vous.

— Oui, je dois en convenir, répondit Roque ; mais en ajoutant que je ne pourrai jamais être responsable des caprices d’un Maure ou d’un Chrétien à mon égard tant que je ne les aurai pas encouragés ; et c’est bien le cas en ce moment.

— C’est bien, dit Gómez Arias, j’éclaircirai cela plus tard ; car il faut qu’en ce moment je m’occupe de choses plus importantes : voyons, Roque, dites-moi maintenant ce que votre imagination fertile a inventé pour me délivrer de l’objet qui m’importune.

— Mon imagination fertile, puisque vous voulez bien nommer ainsi cette faculté, que, dans d’autres momens, vous traitez avec mépris ; — mon imagination fertile, Seigneur, a inventé…

— Quoi ! mon bon Roque ? dit Gómez avec empressement.

— Rien absolument, répondit le valet.

— Sot contrariant ! s’écria Gómez. Arias ; je ne sais ce qui m’engage à te garder à mon service.

Ils se turent tous deux ; et Don Lope, ne sachant quel parti prendre, s’assit sur un banc de pierre, caché par les arbres. Il continua à réfléchir, et, pendant ce temps, Roque, qui ne voulait pas interrompre ses méditations, s’occupa de sa Gorguera, dont le sort malheureux lui arrachait de profonds soupirs.

— Roque, dit Gómez Arias, sortant de sa rêverie, je ne vois d’autre ressource que de placer Theodora dans un couvent.

— Certes, répondit Roque, cela serait fort bien ; mais il faut qu’elle y consente.

— Qu’elle y consente ! Par ma foi ! crois-tu que je vais prendre la peine de consulter ses goûts ? — Non, Roque ; à moins que nous ne trouvions à l’instant un meilleur expédient, il faut s’en tenir au couvent ; car le temps s’écoule rapidement, et c’est cette nuit qu’il faut nous défaire de cette fille.

— Mais pourquoi ne la renverriez-vous pas à son père ? demanda Roque : pauvre enfant ! elle est si malheureuse que…

— La renvoyer à son père ! mais, Roque, es-tu fou ? ou bien veux-tu donc voir ma fortune à jamais renversée ?

— Ni l’un ni l’autre, dit le valet, mais il me semble clair comme le jour qu’avant que nous ne réussissions à mettre cet oiseau eu cage, son gazouillement appellera quelqu’un qui lui rendra la liberté, et alors je ne vois plus de chances pour raccommoder notre fortune ; et à propos de moyens de raccommodage, je me demande si j’en pourrai trouver un pour cette innocente et malheureuse Gorguera.

— Que ! le Ciel vous maudisse, toi et ta Gorguera ! s’écria Gómez Arias impatienté. Puis continuant avec calme : Quant à tes craintes qu’on ne vienne à son secours, il est aisé d’y remédier.

Santos Cielos ! s’écria Roque tout effrayé ; vous ne voulez probablement pas lui couper la langue ?

— Non, répondit Don Lope, c’est à la vôtre que je promets ce sort, si elle ne se conduit mieux. Puis il ajouta : — Theodora sera bien adroite si elle réussit à faire parvenir ici ses plaintes, lorsqu’elle sera dans un couvent de quelque ville bien éloignée ? telle que Barcelone ou Saragosse, par exemple.

— Mais, Seigneur, est-ce par la magie ou par un moyen naturel que la jeune Dame doit être conduite dans cette ville éloignée ; et dans ce dernier cas, il vous faudra user d’une grande adresse pour tromper un oiseau qui s’est déjà pris une fois dans vos pièges.

— C’est vrai, répondit Gómez Arias ; mais entre deux dangers, il faut remédier au plus rapproché. Je n’ose me flatter que cette affaire ne sera jamais connue ; mais du moins, si je ne puis éviter l’orage, je veux m’être assuré un bon abri avant qu’il n’éclate.

— C’est très bien, Seigneur, mais l’affaire est tellement délicate, que je n’ai pas la présomption de pouvoir vous donner des conseils. Je vous obéirai ponctuellement, pourvu que vos ordres ne soient pas en opposition trop directe avec ma conscience et…

— Eh quoi ? reprit Don Lope.

Lavabo inter innocentes manus meas, chanta le valet d’une voix solennelle, et en faisant en même temps le signe de se laver les mains.

Lavabo inter innocentes: en vérité, répéta Gómez Arias, voilà un pécheur bien consciencieux ! ainsi vous ne pouvez me trouver quelque moyen exécutable ?

— En vérité, cela m’est impossible. — Qui diable pourra donc me tirer d’embarras ? s’écria Gómez Arias désespéré.

— Je le puis ! répondit une voix creuse et ferme.

— Gómez Arias tressaillit, se retourna, et vit avec étonnement le mystérieux étranger, près de lui, les bras croisés et le regardant avec calme.

— Qui es-tu, demanda Don Lope, pour oser te mêler de mes affaires ?

— Eh ! bon Dieu ! qui voulez-vous que ce soit, mon cher maître ? ne donnant pas à l’étranger le temps de répondre. Vous invoquiez le diable, et tout de suite il vous envoie un de ses émissaires.

— Étranger ! continua Gómez Arias sans écouter son valet, quel est ton nom ?

— Que vous importe ? répondit froidement le Maure, cela ne vous est nullement nécessaire pour accepter mes services.

— Et en quoi peux-tu m’aider ? je ne te connais pas, et cependant tes traits ne me sont pas entièrement étrangers.

— Cela peut être, répondit le Maure sans s’émouvoir ; vous aussi ne m’êtes pas inconnu.

— Qui donc es-tu ? demanda Gómez Arias.

— Un Maure ! un indigne Maure ! répondit amèrement le Renégat ; car c’était lui qui parlait à Don Lope, et qui ne pouvait craindre d’être reconnu, changé comme il l’était par l’influence des passions, par de longues souffrances, et en outre par le costume qu’il avait pris pour déjouer la pénétration de Gómez Arias.

— Qu’importe qui je suis ? continua le Renégat ; je viens pour vous offrir mes services ; les acceptez-vous ?

— Je ne le puis, répondit Don Lope avec fermeté, d’un étranger, sans connaître, avant, les motifs qui le font agir.

— Quoi ! s’écria Bermudo, en affectant la surprise, vous ne pouvez deviner mes motifs ? Certes, je ne prétends pas nier qu’en vous servant en ce moment, je tends surtout à me servir moi-même. En pouvez-vous attendre plus d’un étranger, comme vous me nommez ? Regarde-moi, Chrétien, ajouta-t-il en étouffant la colère que la vue de son ennemi élevait dans son cœur. Vois, je suis un Maure, un misérable Maure. Et quelle autre chose que l’intérêt pourrait porter un malheureux proscrit à offrir ses services aux fiers et riches Espagnols ? Pensez-vous que ce soit l’amour, ou l’estime, ou la reconnaissance ? Non, jamais ! Je ne consulte que mon intérêt particulier ; consultez le vôtre, et décidez-vous.

— L’intérêt ! répéta Gómez Arias ; il y a quelque chose de rassurant dans ce mot. J’aime à entendre un homme parler de son intérêt, car alors je suis tenté de croire à sa sincérité. Eh bien ! Maure, que peux-tu donc faire pour ton intérêt ? Dis-moi en quoi tu peux me servir ?

— Je puis beaucoup, répondit le Renégat ; Don Lope Gómez Arias, vous êtes en ce moment dans la position la plus malheureuse.

— C’est vrai,

— Et c’est une femme qui cause votre inquiétude.

— Continuez.

— Elle se nomme Theodora.

— Tu es bien au courant de cette affaire ; comment cela se peut-il ? Et en prononçant ces mots, il jeta un regard terrible sur le tremblant Roque.

— Seigneur, s’écria Roque, aussi vrai que j’espère être sauvé, je…

— Tais-toi, coquin !

— Ne grondez pas ce poltron, reprit le Renégat ; il est vrai que je me suis adressé à lui, avant de me décider à vous offrir moi-même mes services ; mais soit la crainte ou toute autre raison, il n’a pas voulu m’écouter. Alors, j’ai secoué tout scrupule, et sachant que la crise approchait, j’ai saisi cette occasion pour m’adresser à vous.

— Et quelle proposition as-tu à me faire ?

— Je puis lever tout obstacle à votre ambition ; je puis vous débarrasser tout de suite de Theodora.

— Démon ! oses-tu me proposer le meurtre ? s’écria fièrement Gómez Arias.

— Non, Chrétien, répondit tranquillement Bermudo ; quelles que soient la couleur de mon teint et l’expression de mes traits, je dédaigne de tremper mes mains dans le sang d’une femme : non, je ne suis pas encore un aussi grand misérable que vous le supposez. Theodora ne sera pas maltraitée, mais je l’emmenerai loin de Grenade.

— Et si je consentais à cet arrangement, quelle sécurité m’offrirais-tu pour l’accomplissement de ta promesse ?

— Une sécurité irrécusable, l’amour qu’un Maure a conçu pour elle.

— Eh quoi ! serais-tu cet adorateur ? demanda ironiquement Gómez Arias.

— Non, s’écria le Renégat avec indignation ; voyez-vous en moi quelque chose qui puisse vous faire présumer cela ? ma physionomie exprime-t-elle un sentiment tendre ?

— Il me semble, murmura Roque, qu’il a raison.

— Je ne puis aimer, reprit le Renégat, mais un Maure d’un haut rang et au service duquel je me suis consacré, est vivement épris de cette beauté que vous voulez éloigner : il la traitera avec la plus grande considération, et fera tout pour obtenir son amour.

Les yeux de Gómez Arias brillèrent de satisfaction lorsqu’il entendit les propositions du Renégat, mais il s’arrêta avant de prendre un parti. Il regardait l’étranger avec le soin d’un homme qui veut se rendre compte de l’expression de chaque trait, cherchant à y découvrir quelque indice de trahison ; mais il ne trouva rien qui pût confirmer ses soupçons. Ce front noir était calme ; car Bermudo sentant bien qu’il serait examiné attentivement par Gómez Arias, s’était préparé à une entrevue dont dépendait tout le succès de son entreprise. Il ne paraissait que froid et sérieux ; aussi Gómez Arias ne put se douter des profonds desseins qui faisaient agir cet homme.

— Êtes-vous décidé ? demanda le Renégat rompant le silence.

— Où demeure le Maure à qui Theodora serait remise ? reprit Don Lope. Si c’est dans cette ville, il est inutile de continuer aucune négociation.

— Non, il n’habite pas Grenade, quoiqu’il n’en soit pas loin en ce moment : si mes propositions vous conviennent, vous en apprendrez plus long cette nuit ; mais il faut que vous vous décidiez à l’instant, afin que je fasse tous mes arrangemens.

Il croisa ses bras et regarda Gómez Arias de l’air le plus indifférent. — Don Lope hésitait ; son esprit trouvait quelque chose d’étrange à ce traité mystérieux ; mais l’idée du peu de temps qui lui restait pour se sauver et l’imminence du danger qu’il courait, firent bientôt taire toutes ses craintes. Roque, qui s’aperçut que son maître balançait, essaya de l’engager avec douceur à rejeter l’offre du Maure, mais Don Lope le repoussa avec colère.

— Coquin ! lui dit-il, je n’ai que faire de tes conseils ; ton humilité te défend d’en donner lorsque je les demande, et tu as maintenant la hardiesse d’émettre ton opinion !

— Maure, quelles sont tes conditions ? continua-t-il, rassemblant toutes ses forces pour prendre un parti.

— Vous sentez, reprit le Maure, que ma récompense doit être proportionnée à l’importance du service que je rends.

— Et ce que tu regardes comme une juste rétribution, dit Gómez Arias en souriant avec dédain, sera, j’en suis sûr, une énorme exaction.

— Chrétien ! reprit le Renégat, je ne puis mieux vous prouver que j’ai confiance dans l’importance de mon service, qu’en abandonnant à votre générosité le soin de la récompense. — Maintenant écoutez moi. Vous vous trouverez à minuit avec Theodora à l’extrémité d’el cerro de los Martires  [4] ; c’est à une très petite distance de Grenade, ainsi il vous sera aisé de vous y rendre. Je vous y attendrai, et vous pourrez aussi y rencontrer le noble Maure que je sers.

— Mon parti est pris, dit Gómez Arias ; oui, vous me reverrez à minuit. Alors il se leva pour partir, mais le Renégat le retenant doucement, lui dit :

— Arrêtez : il me faut un gage à présenter à mon maître.

— Et que désires-tu ? demanda Don Lope.

— Cette bague, reprit Bermudo en en désignant une qui brillait au doigt de Gómez Arias.

— Ce diamant n’est qu’une bagatelle, mais qui ne doit jamais me quitter ; demande toute autre chose ayant trois fois plus de valeur, et je te l’accorderai.

— L’un n’empêche pas l’autre, dit le Renégat avec dissimulation ; Don Lope pense-t-il que le service important que je lui rends fût suffisamment payé par un misérable anneau ? Il me le faut pour gage, mais en temps convenable je l’échangerai avec vous pour de l’or. Gómez Arias jeta un regard de mépris sur le Maure, qui jouait si bien son rôle, qu’on ne pouvait le prendre que pour un mercenaire.

— Eh bien ! que décidez-vous ? lui demanda-t-il en souriant malicieusement. Il faut vous séparer de votre bague, ou garder une femme que vous détestez.

— Prends-la donc ! dit Gómez Arias en jetant avec dédain le gage exigé. Le Renégat se baissa humblement pour le ramasser ; cependant il ne fut pas assez complètement maître de lui-même pour cacher la joie qu’il éprouvait de posséder un gage si précieux. Gómez Arias s’en aperçut, mais il attribua cette joie à l’avidité d’un malheureux qui semblait ne travailler que pour avoir de l’or. Il regarda encore une fois le Maure avec mépris, puis faisant un signe à Roque, il s’éloigna au même instant. Alors le Renégat s’abandonna à la joie qui remplissait son cœur ; il baisait la bague avec transport, puis regardant le côté par lequel Gómez Arias venait de partir, il s’écria :

— Maintenant, mon temps est venu ; et bientôt, fier Espagnol, tu sentiras la puissance de ton plus grand ennemi.


  1. Vieux Chrétien.
  2. Maudit.
  3. Sorte de garniture que l’on portait alors autour du cou. — Une collerette.
  4. Le mont des Martyrs.