Friquettes et Friquets/11

E. Flammarion (p. 91-99).


L’ÉCREVISSE


— Non, soupirait Goguelu d’une voix douce et comme s’il eût évoqué les plus amoureux souvenirs, non, j’ai possédé bien des animaux, mais aucun ne me donna autant d’émotions que cette sacrée écrevisse.

— Quelle écrevisse ?

— Eh ! parti, l’écrevisse que nous essayâmes, voici près d’un mois, avec Colimas, d’acclimater dans ma pièce d’eau… Est-ce que je mens, Colimas ?

Colimas approuva du geste, et Goguelu continua :

— Quand je dis pièce d’eau, n’allez pas vous imaginer un de ces fastueux ronds de marbre un peu envahis à leur centre par le limon et les roseaux, et la margelle un peu rongée par les lichens et par les mousses, tels qu’on en trouve au fond des vieux parcs ; n’allez pas vous imaginer, non plus, un de ces lacs minuscules, ordinaire décor des jardins anglais, dont le vol brusque de l’hirondelle égratigne le miroir verdâtre.

Ma pièce d’eau est plus modeste.

Elle consiste simplement en une terrine ébréchée, enfouie par moi au ras du sol, dans un coin de mon potager, à l’endroit où le robinet de la citerne qu’alimentent les pluies du ciel laisse goutter une onde avare.

N’importe ! cette goutte ainsi distillée, tombant de seconde en seconde, suffit pour maintenir pleine ma terrine, qui déborde même parfois ; et l’humidité, la perpétuelle fraîcheur ont développé tout autour une si puissante végétation de plantains, de menthes et de graminées qu’à quinze pas et l’œil cligné vous jureriez d’une vraie fontaine.

Certain mascaron Renaissance, provenant de la démolition des Tuileries, et que j’ai scellé dans le mur, augmente encore l’illusion… Est-ce que je mens, Colimas ?

De nouveau, Colimas approuve. Goguelu reprend de plus belle :

— Une chose me taquinait, pourtant : voir ma pièce d’eau inhabitée. La mode étant aux colonies, je résolus de coloniser ma pièce d’eau.

Mais qui y loger ? Voilà la question.

Les poissons rouges, c’est bien bourgeois ; les grenouilles, c’est bien volage ; quant aux insectes fluviatiles tels que gyrins et hydrophiles, comment s’en procurer avec ces chaleurs qui ont mis les mares à sec ?

Le hasard me tira de peine.

Chassés des champs par la canicule et venus chercher dans Paris l’ombre qui manque à nos environs, nous nous étions assis, Colimas et moi, — est-ce que je mens, Colimas ? — devant une brasserie de la rive gauche, brasserie renommée pour les bisques incomparables qu’on y sert, le soir, aux soupeurs, et dont la terrasse, pendant le jour, bénéficie des effluves du jardin public qui verdoie en face, de l’éventail de ses feuillages, et de la circulaire pluie de perles tombant frais et dru sur ses pelouses mécaniquement arrosées.

Tandis qu’on nous servait la bière, un léger bruit me fît me retourner. C’était, derrière mon dos, un des garçons d’office qui, l’écumoire au poing, manches retroussées, pêchait à même des écrevisses dans le grouillant aquarium ornement de la devanture.

Pêche miraculeuse autant qu’originale et que j’admirais, quand soudain une écrevisse s’élance hors de la culinaire épuisette, superbe, en parfaite santé, battant bravement de la queue.

Elle ne voulait pas être cuite, j’obtins sa grâce du garçon ; et, jeune espoir de mon vivier, je la roulai dans un mouchoir sur lequel Colimas, prudent, vida le contenu d’une carafe.

Il ne s’agissait plus que de la ramener vivante chez moi, sans que l’excès de chaleur métamorphosât en cinabre le bronze de sa carapace.

Entreprise ardue, avec quarante degrés au soleil !

Songer à l’omnibus, ce four ambulant, eût été folie, folie de songer au chemin de fer. Nous décidâmes donc de faire la route à pied, afin de pouvoir réhumecter le mouchoir toutes fois et quantes il aurait mine de sécher.

Comme nous nous arrêtions à chaque fontaine Wallace, tout alla bien jusqu’aux fortifications. Mais, passé l’octroi, l’affaire changea de face.

Un interminable chemin pavé traversant la plaine glaiseuse, sans un arbre, sans un buisson ; et, seules oasis dans ce Sahara suburbain, de loin en loin, une guinguette.

On s’arrêta dès lors aux guinguettes, obligés, station par station, d’avaler d’atroces mixtures pour obtenir le verre d’eau nécessaire à notre écrevisse. Si bien qu’en arrivant, notre écrevisse se trouvait parfaitement gaillarde, et nous deux parfaitement gris… Est-ce que je mens, Colimas ?

Colimas ne répondit point.

— Maintenant, faut-il que je raconte avec quels soins l’écrevisse fut installée dans son aquatique demeure, et la joie naïve de mon jardinier, Morvandiau en exil au fond des banlieues parisiennes, lorsqu’il l’aperçut cheminant sous l’eau. « D’où que vous rapportez ce bestiau-là ?… Ça me connaît, c’est de mon pays… J’en péchâmes-t-y autrefois, le long des rus, entre les cailloux… Mais voilà tantôt ben quinze ans que je n’en avais eu rencontre… »

Puis il cessait de contempler l’écrevisse pour regarder à l’horizon ; et devant ses yeux humides un peu flottait comme une vision de rivières aux flots menus courant, claires, parmi les roches. « Faut encore, ajoutait le jardinier, faut encore, si vous voulez que l’écrevisse reste, mettre de la viande dans son bassin. L’écrevisse est friande de viande crue. Faute de quoi, elle s’en irait ailleurs chercher pâture ; et ça vous en fait du chemin, ah ! mais oui, une fois partie. »

On octroya donc à l’écrevisse un notable morceaux de mou prélevé sur la part du chat ; et, la nuit étant survenue, on attendit au lendemain.

Le lendemain matin, plus de mou, mais aussi hélas ! plus d’écrevisse.

J’étais inquiet, comme bien on pense ; le jardinier me rassura : « Elle aura mangé son mou cette nuit, c’est l’habitude à ce bestiaux, puis se sera fourrée sous les herbes, dans quelque trou, pour revenir la nuit prochaine. »

Et, chaque soir, prélevé sur la part du chat, nous réservions, pour l’écrevisse, un notable morceau de mou qui, chaque matin, avait régulièrement disparu.

Ce jeu dura bien trois semaines ; il aurait pu durer toujours.

À la fin, perdant patience, je déclarai au jardinier que, pour une pièce d’eau qui se respecte, une écrevisse toujours invisible est comme si elle n’existait pas, et que je prétendais, une fois au moins, de façon ou d’autre, voir mon écrevisse. « Pour sûr, vous la verrez tantôt. C’est juste aujourd’hui lune nouvelle. Il n’a a qu’à se mettre à l’affût pour quand é sortira de l’herbe. »

Dans son enthousiasme fraternel pour l’écrevisse morvandiote, ce jardinier ne voulait pas douter.

Tant de confiance finit par me gagner. Nous installâmes l’affût le soir même.

La lune, en effet, se leva, inondant de ses clartés blanches ma terrine pareille à un lac pour de bon, derrière l’enchevêtrement des mauves et des graminées. Mais l’écrevisse n’apparaissait point. « Espérons, soufflait le jardinier, a viendra quand ce sera l’heure. »

Nous espérâmes fort longtemps.

Pourtant, comme minuit sonnait au village, une ombre furtive me parut se dessiner.

Je reconnus mon chat qui, allongé parmi les herbes, la patte arrondie en cuiller, proprement, sans éclaboussure, essayait, par petits coups secs, de faire sauter le mou hors de l’eau.

Tout s’expliquait ainsi :

Le chat, injustement frustré d’une portion de prébende, avait d’abord mangé l’écrevisse ; et, depuis, en sage qui connaît ses droits mais s’accommode aux circonstances, chaque nuit, il mangeait le mou… Est-ce que je mens, Colimas ?

Et Colimas, résigné enfin à répondre :

— Non, Goguelu, tu as dit vrai ! Je savais d’ailleurs, et dès le premier jour, le fin mot de l’histoire, ayant, tandis que je fumais ma pipe à la fenêtre, surpris ton chat en flagrant délit de pêche nocturne, et trouvé, le lendemain, dans le gazon, une pince de l’écrevisse. Seulement, je préférais ne rien dire pour laisser durer tes illusions et pour ne pas troubler, par des révélations intempestives, la joie innocente du jardinier.