Friquettes et Friquets/08

E. Flammarion (p. 63-71).


LE COUCOU


Dimanche dernier, les populations étaient en joie.

Un ciel du Midi, un vrai soleil, un temps à ne pas garder deux sous en poche.

Tandis que les trains, chargés au point de faire plier le tablier des ponts, roulaient, supplémentaires et successifs, vers de verdoyantes banlieues, dans les bois que les bourgeons nouveaux poudrent d’une poussières d’émeraude, le long des sentiers où, à travers un feuillage clair encore, les rayons tamisés semblent pleuvoir en pièces d’or, maint lapin subodorant la gibelotte fuyait devant le pas des amoureux ; et, sur la Seine soulevée au passage des bateaux-mouches en petites vagues pour rire, les poissons qui sautaient, pareils à des lingots d’argent, taquinaient l’œil du promeneur et sollicitaient son désir par des visions de friture.

Heureux, en cet hebdomadaire jubilé, qui contribue, plus qu’on ne croit, à la conservation de la belle humeur nationale, d’oublier les événements de la semaine, Parisiennes et Parisiens, la tête pleine d’idées préventivement souriantes, étaient donc partis aux champs chercher en foule la solitude.

Tant mieux si, de cette journée, un peu foulés, un peu meurtris, la mousse et les gazons gardèrent des impressions plus qu’aimables ; tant mieux encore si l’envers des feuilles a pu contempler nombre de jolis drames qui, aussitôt chuchotés à la brises, nous serons redits par Armand Silvestre ou Mendès.

Ils ne vont pas d’abord très loin, nos Parisiens !

Avant de prendre les grands élans qui, vers la fin de la saison, les transporteront, explorateurs hardis, jusqu’aux plages où Poissy se mire, jusqu’aux cimes quasi-alpestres où se dresse le moulin, d’Orgemont, dans leur impatience de verdure volontiers les Parisiens s’arrêtent aussitôt les fortifications dépassées, séduits qu’ils sont au premier coup par un minimum de paysage : une tonnelle au bord de l’eau, une branche en fleurs qui, découpant sur l’azur, à la japonaise, sa double rangée d’étoiles blanches, dépasse la crête d’un vieux mur.

Tout le jour, ce sont des ivresses.

Puis le soir, vers cinq heures, par un sentier demi-rustique serré entre une clôture de chemin de fer et un alignement de maisonnettes à jardinets, séjours heureux qu’au passage chacun envie ! on rabattra, avant de rentrer, sur quelque agglomération suburbaine dont les écussons barbouillés d’or, les mâts surmontés d’oriflammes, les chaînes à lampions tendues déjà pour l’illumination qui se prépare, avec, plus loin, le bruit de l’orgue des chevaux de bois et de la grosse caisse des parades, annoncent aux dévots la classique « fête de Printemps ».

Car partout, dans les communes autour de Paris, par ces premiers dimanches d’avril, ainsi le retour du printemps se célèbre.

Il en était de même aux temps antiques.

Les corsages craquants, les jupons clairs remplacent, il est vrai, la tunique blanche à plis droits, et les adorateurs du Dieu portent de vulgaires mirlitons au lieu de crotales et de sistres.

Mais le sentiment reste le même, et c’est ingénument que tous ces couples surexcités par l’odeur des sèves, jusqu’à minuit, heure du train, renouvelleront l’orgie païenne.

Il y a un malheur, cette année : le printemps parti trop vite, paraît-il, et s’étant trop pressé pendant les derniers jours de mars qui brillèrent, on s’en souvient, tièdes et clairs comme jours de mai, se trouve essoufflé quelque peu, et, musard, baguenaude en route.

Certes ! partout déjà les vergers resplendissant de la neige liliale qui fait aux pommiers, aux poiriers, leur incomparable parure, et de celle légèrement teintée en rose des abricotiers et des pêchers.

Seulement, ce ne sont pas là fleurs qu’on cueille ; et l’aubépine, hélas ! nous boude comme le lilas.

Dans les bois, à peine quelques violettes, quelques frileuses anémones. Ni muguets, ni jacinthes encore ; rien enfin de ce qui constitue, autour des tramways, sous les abris vitrés des gares, la joie triomphante du retour.

Rassurez-vous, pourtant ! Parisiennes et Parisiens ne désespéreront pas pour si peu.

Les bois ne veulent pas fleurir ? On les fleurira malgré eux ! Et cela « fera la rue Michel », comme disent les marchands d’herbes par une ingénieuse et calembouresque allusion à la vieille rue Michel-Lecomte.

Dans Paris, Dieu merci ! les fleurs ne manquent pas.

Aux Halles, chaque matin, venues on ne sait d’où, mais humides et sentant bon, il en arrive par montagnes. Fleurs des jardins et fleurs des champs, aussitôt entassées sur les voitures à bras, étalées sur les éventaires, tourbillon de jeunes parfums, ruissellement de couleurs vives.

Et les Parisiens sagement s’approvisionnent, avant de prendre leur billet ; et c’est un spectacle touchant que de voir débarquer, devers Chaville et Viroflay, ces familles de braves gens qui, pour que le printemps ne chôme pas, apportent des bouquets à la campagne.

La petite Hermance fit mieux.

Vous n’avez pas connu Hermance ?… Mes compliments ! car ceci prouve que vous ne dépassez pas cinquante ans.

Qu’il me soit permis néanmoins de m’attendrir à ce souvenir de jeunesse.

Hermance, qu’on appelait plutôt Mancette, était la fidèle compagne de mon ami Jacques, un bon géant, lequel exerçait, non sans éclat, le noble métier de peintre paysagiste.

Jacques peignait peu ; mais en revanche, après dix ans et plus d’études assidues, il était devenu de première force dans tous les exercices d’adresse et tous les talents d’agrément qui distinguent le paysagiste du commun des hommes et des peintres.

C’est-à-dire que, levé avant l’aurore et sur pied jusqu’au jour failli, toujours en quête de motifs, et transportant son parasol du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, ainsi qu’un nomade sa tente, Jacques n’avait pas son pareil pour découvrir dans les plus lointains Parisis, dans les Bries les plus inconnues, le cabaret où le marc est bon, la ferme et la maison de garde où traditionnellement se conserve le secret des vraies omelettes ; et que personne parmi les artistes contemporains, y compris ceux de l’Institut, ne lui eût fait la pige dès qu’il s’agissait d’imiter les mille bruits de la campagne, gazouillis des oiseaux, clairon du coq, braiement de l’âne, ou de lancer à vingt-cinq pas la pique ferrée et de la planter, frémissante, au cœur de l’arbre désigné.

Pour ces mérites et pour d’autres encore, la petite Hermance l’adorait.

Admis dans leur intimité — certes ! en tout bien tout honneur, — aimant la nature comme eux, je partageais souvent leurs promenades.

Or, figurez-vous que, certain matin, un dimanche de dur hiver, prises de je ne sais quelle bucolique fringale, Hermance voulut se faire conduire à Villebon.

Vainement je protestai, alléguant la bise et la froidure, l’état des chemins, les bois dépouillés… « Eh bien, après ? ça empêchera-t-il de cueillir des violettes ? »

Cueillir des violettes était son idée, idée fixe de Parisienne ! et, comme nous lui assurâmes qu’en février les violettes ne flânent guère sous les arbres, elle parut tout étonnée. Ne vivant avec Jacques que depuis le printemps, son éducation paysanne se trouvait encore incomplète.

Hermance n’en démordit pas, cependant…

Un ciel tout sombre, un temps de loup ; et, seul bruit vivant dans le silence glacé du bois, des cris de corbeaux sur nos têtes.

Hermance marchait devant et portait un vaste panier. Elle était très gaie, plaisantant nos mines furieuses et résignées.

Arrivés au bord de l’étang, Hermance ouvrit le panier mystérieux et en tira, l’un après l’autre, toute une collection de ces maigres bouquets d’un sou que vendent, sous une porte, les pauvresses. « Et voilà ! disait-elle, quand il n’y a pas de fleurs, on s’en procure ; ce n’est pas plus malin que ça ».

Il me fallut piquer dans la mousse gelée et le gazon transi les violettes une par une ; puis, une par une, les cueillir en compagnie d’Hermance, nos genoux dans la terre humide, moi craignant d’attraper un rhume, elle, heureuse d’avoir ainsi réalisé son caprice et s’écriant de temps en temps : « Mais regardez, regardez donc ces quatre violettes là-haut, si elles ne tremblent pas au vent comme des personnes naturelles ! »

— Et Jacques ?

— C’est ma foi vrai, j’oubliais Jacques… Eh bien, Jacques, le brave Jacque, se tenait caché, pendant ce temps-là, derrière un fourré de ronces aux feuilles rougies ; et, pour que fût complète notre illusion de renouveau, consciencieusement, à la grande joie d’Hermance, il imitait le chant du coucou.