Friquettes et Friquets/06

E. Flammarion (p. 45-52).


BLÉ DE LUNE


« Allons à Montrouge, voir les blés… » proposait parfois, dans ses heures de nostalgie, Pierre Dupont — ce grand poète qui fut aussi un grand enfant — alors que, le flot montant des bâtisses n’ayant pas encore envahi nos immédiates banlieues, une sorte de vraie campagne verdoyait jusqu’au pied des fortifications.

Ce n’est pourtant pas précisément à Montrouge, mais un peu plus loin, vers Malakoff, que, voici, hélas ! bien quelques années, par un beau soir fin juillet, Jules Gros, autre grand enfant, le Jules Gros de Counani, me rappelait ce souvenir.

Dès cette époque, à plusieurs reprises, pressenti, comme disent les politiciens, par des émissaires arrivés d’au-delà les mers, Jules Gros songeait vaguement à faire le bonheur d’un certain nombre de territoires plus ou moins contestés ; et, préventivement coiffé d’un casque blanc qui, d’ailleurs, encadrait à ravir sa figure embuissonnée de patriarcal boucanier, il s’entraînait aux périlleux travaux de la colonisation en m’enseignant, pendant d’interminables promenades dans les forêts mystérieuses qui dominent Clamart et Meudon, les secrets de la chasse aux morilles et de la cueillette des cannes torses.

Rassuré par sa connaissance des lieux qui toujours nous conduisait à quelque fourré vierge de pas humains où les vrilles de chèvrefeuille s’enroulaient, les serrant d’une douce mais irrésistible étreinte, aux pousses de jeunes bouleaux, et par son flair subtil qui, à cent mètres, lui dénonçait entre deux ondées, sous un chaud rayon d’éclaircie, des tribus entières de morilles, juste en train de sortir de terre, encore encapuchonnées de mousse humide, moi, je me taillais bravement des triques de muscadin, je m’approvisionnais de cryptogames, je laissais parler Jules Gros, et je souriais à ses rêves.

Car aux heures de confidence, Jules Gros daigna souvent me révéler la constitution de sa République idéale :

Plus de pauvres, tout le monde heureux ! C’était superbe.

Et il s’écriait, vibrant d’enthousiasme :

« Quelle grande et sainte chose, moyennant un peu de sagesse, on pourrait faire avec l’humanité ! »

Puis, un découragement le prenant, il baissait la tête et soupirait : « Malheureusement il y a l’homme… »

Parole profonde qui explique l’histoire et donne le pourquoi de tant de révolutions inutiles suivies de si douloureux avortements.

Excellent Jules Gros ! Dire que par ma faute il grelotta tout un hiver et faillit mourir de pleurésie.

Personne n’ignore que Jules Gros, sans trop compter sur ses futures listes civiles, vivait surtout et de façon fort honorable en publiant, dans divers journaux et revues, le récit coloré de ses aventures aussi nombreuses qu’imaginaires, et qu’en outre du casque en liège, symbole des expéditions intertropicales, notre intrépide explorateur possédait également, suspendue dans son cabinet de travail au milieu d’un fouillis de trophées d’armes et de cartes géographiques, une superbe houppelande, mûre un peu mais chaudement fourrée, dont il aimait se revêtir par les temps de glace et de neige, alors qu’il allait vers les étangs gelés de Trivaux ou de Villebon, s’inspirer pour la relation de quelque voyage à l’un des deux Pôles.

Gros tenait beaucoup à sa houppelande.

Or, le malheur voulut qu’un jour, c’était en automne, démolissant chez moi une vieille cabane à lapins, je découvris, sous un tas de chiffons, deux jeunes loirs engourdis et roulés en boule. Je les pris dans mes mains, la chaleur les réveilla. Ils étaient charmants avec leur doux pelage gris, leur queue en panache, leurs yeux ronds et brillants pareils à des clous d’acier noir.

Un Romain eût livré ces loirs à son cuisinier pour qu’il les accommodât aux confitures. Je préférai en faire hommage à Jules Gros.

Laissés libres ou à peu près dans le cabinet de travail, sorte de véranda d’où l’on apercevait, de tous côtés, à travers les vitres, un délicieux paysage de bois, de jardins et de vignes, les deux loirs adoptèrent pour demeure une des poches de la houppelande fourrée.

Demeure commode qu’ils rendirent plus commode encore en pratiquant dans ses parois d’étoffe une toute petite fenêtre par où ils rejetaient, à la grande joie de Jules Gros, les épluchures de leurs repas, généralement composés d’amandes fines et de noisettes.

Jules Gros, pour rien au monde, n’aurait voulu déranger un si gentil manège ; et quand, l’hiver définitivement venu, les deux loirs se rendormirent à nouveau, par crainte de les réveiller il leur laissa sa houppelande, courant les champs en simple veston, malgré que la saison s’annonçât rude, raillant le manteau dont je m’enveloppais, et feignant de s’extasier sur l’extraordinaire douceur de la température.

Voyons ! entre nous, un si galant homme ne méritait-il pas d’être l’ami de Pierre Dupont ?

Mais à propos, il est ma foi temps que j’y songe ! Tout ceci allait pour peu me faire oublier Pierre Dupont et ses moissons du grand Montrouge.

Donc, un beau soir de fin juillet, nous suivions, Jules Gros et moi, dans ces parages, un sentier entre deux pièces de blé, dont les épis, barbus et sonores déjà mais qu’on n’avait pas fauchés encore, nous saluaient en s’égrenant, quand, aux approches du village, je remarquai certains endroits assez étrangement foulés.

C’était, de loin en loin, rompant le niveau des chaumes rigides, de grands trous arrondis, larges nids couleur d’or, feutrage de paille emmêlée, au-dessus desquels, écarlates, se penchaient les coquelicots.

— Est-ce que, par hasard, demandai-je, il y aurait eu un orage cette nuit ?

— Non ! me répondit Jules Gros, il y a eu bal et clair de lune.

— Voilà, en attendant, quantité de bon grain perdu.

— N’en faut-il pas pour les oiseaux ?… Sans compter que le peu qui reste, une fois l’épi redressé par quelques heures de fraîche rosée, possèdera certaines vertus que les autres blés n’auront point.

Et, voyant que j’essayais en vain de comprendre :

— Comment ! tu n’as jamais entendu parler du blé de lune tu ne connais pas la légende ?… C’est Pierre Dupont qui, le premier, me la conta, parole d’honneur ! ici même… Peut-être lui venait-elle de son pays, peut-être l’avait-il inventée.

Il n’en reste pas moins vrai que lorsque, par une claire nuit, un couple d’amoureux a dormi dans les blés, sous le regard ami des étoiles, s’ils ont soin de rapporter un bouquet d’épis à la maison et d’en mêler la farine au pain qu’ils mangent, les voilà sûrs de s’aimer toujours.

Bien mieux ! le sortilège opère même sur ceux, amants et maîtresses, qui, n’ayant pas cueilli le blé de lune ensemble, partagent ce pain sans savoir. Et c’est pourquoi, malgré l’empire de l’argent, malgré la malice chaque jour croissante, on trouve encore, surtout aux champs, çà et là, quelques cœurs fidèles.

Jules Gros coupa de l’ongle deux épis ; il m’en mit un à la boutonnière.

— Prends toujours, disait-il, ça te portera chance. Pour les choses de la nature, on peut s’en fier à Pierre Dupont.