Fontile/20

Éditions de l’Arbre (p. 175-180).


CHAPITRE XX


Daniel de Vaux suivait avec amusement mon aventure politique. Il eût compris que je m’occupe des nécessiteux, comme je l’avais fait depuis mon retour, c’était un des devoirs qui m’incombaient. Il n’admettait pas qu’ayant à continuer un jour les affaires de ma famille, je pus ambitionner de me faire un nom dans la politique.

Il jugeait sévèrement mes nouveaux amis. Je voyais moi-même leurs manigances, mais toute ma vie, et dès le collège, j’avais attiré des gens qui attendaient une place ou des avantages financiers de leurs relations avec moi. Ceux-ci étaient plus discrets que beaucoup de jeunes gens éduqués. Leur intérêt était en quelque sorte désintéressé. Ils attendaient des faveurs pour le parti, non pour eux-mêmes.

Daniel m’accompagna dans ma promenade. Depuis que mon angoisse m’avait quittée, j’éprouvais un besoin plus grand de me confier à un ami. Déçu par Bonneville, je m’attachais à Daniel. Il ne comprenait pas que je me détachais péniblement de mes espoirs, de mes idéals, de mes illusions, que je brisais ma chrysalide. Il était gai, et en sa compagnie, je m’efforçais de l’être. Il attribuait mes accès de tristesse tantôt à des soucis d’affaire, tantôt à l’état d’Armande qui empirait chaque jour.

Il ignorait la profondeur de mon égoïsme et de ma misère. Oui, peu m’importait la maladie d’Armande ; elle allait mourir, mais moi je devais vivre ; je devais m’adapter, agir sur la matière puisque l’esprit me désertait, tâcher de prendre intérêt à ce jeu comme un autre. Peut-être aussi, à cinquante ans, jouer aux cartes dans les clubs louches, me donner un peu l’illusion de l’aventure, de déroger à la régularité d’une vie inutile et sans but.

Au bord de la rivière, nous nous séparâmes.

Le vent s’était aminci au point de devenir une toute petite brise qui agitait avec précaution les grands chênes au-dessus de nos têtes et allait, définitivement domestiqué, sécher dans le sable les corps ruisselants des baigneurs. Des nuages fuligineux qu’il roulait le matin, menaçant de déverser sur la campagne des torrents d’eau noire, il ne restait que de petits paquets blancs, proprement rangés au bord de l’horizon. Tout ce qu’il y avait d’embarcations en bordure de la rivière étaient sorties. Deux voiles, filant en sens inverse, égayaient les vagues. La plage était couverte de jambes, de bras, de chevelures entremêlées, de torses drapés dans des lainages de toutes les couleurs. À la tombée du jour, au-dessus du sable, on traverserait de grandes poches d’air chaud saturé de parfum et d’odeurs humaines.


Le chômage se prolongeait ; la crise devenait de jour en jour plus aiguë. Aucun indice ne permettait d’en prévoir l’issue. Gustave Aquinault ne paraissait pas à la hauteur de la tâche. Bonneville, poussé par Vaillant, s’en prit à la fois à l’administration et au député. Son article, tourné dans le ton badin, de loin le plus sarcastique qu’il eût rédigé depuis son entrée au journal, décrivait une conversation imaginaire entre le magistrat municipal et le député, chacun refusant de céder devant l’autre et prêts tous les deux à rester sur leurs positions jusqu’à l’extinction du dernier nécessiteux. L’article parut dans l’édition du midi mais fut supprimé dans celle du soir. À cinq heures, les bureaux furent envahis par les gens qui en avaient eu des échos et qui, ne le trouvant pas dans leur édition, venaient le lire dans les collections. Je me rendis aussi au journal. Parmi les plus pondérés, on jugeait cette plaisanterie pour le moins déplacée et de nature à soulever les esprits.

En rentrant à son bureau, après le dîner, Bonneville y trouva un homme qu’il ne reconnut pas tout d’abord, car il était resté dans l’ombre, mais dont la voix familière révéla aussitôt l’identité.

Gustave Aquinault n’appréciait pas la plaisanterie. C’était un homme sérieux, dont la voix grave, le regard austère, la démarche altière proclamait trop haut l’intégrité et la bonne foi. Quand il rendait compte de son mandat, il répondait point par point à toutes les critiques de son adversaire, si peu convaincantes fussent-elles. Il n’avait rien à cacher. Ses agents, plus habiles, le défendaient toujours personnellement. « C’est un homme intègre, mais il est mal entouré. » Pouvait-on lui reprocher de compter parmi ses organisateurs des êtres sans aveu ?

— C’est vous, Bonneville, qui avez écrit cet article folichon ?

Il tenait à la main le journal et du doigt il désignait l’article irrespectueux. Bonneville lui tournait le dos, occupé à tirer la cordelette du plafonnier. Il eut un petit rire, qui voulait être sardonique, mais qu’il écourta en apercevant la mine courroucée de son visiteur.

— Vous ne me direz pas qu’on ne vous l’a pas inspiré.

— J’en suis seul responsable.

— Allons, n’essayez pas de jouer au plus fin avec moi. (C’était une phrase du vicaire). Vous savez bien que ça ne prend pas. (Celle-là aussi. Il se mordit la lèvre.)

Il ne trouvait que des phrases toutes faites. Lui-même en avait un arrière-goût désagréable de ressassé. Il cherchait une occasion de dire une brutalité qui changeât l’atmosphère et le vengeât en même temps. Bonneville la lui donna. Le journaliste voulut lui expliquer que le maire avait été amusé par son article.

— Le maire… commença-t-il.

Le député, avec cette habitude qu’il avait acquise en chambre des répliques à l’emporte-pièce, l’interrompit triomphalement :

— Si vous travaillez pour le maire, allez vous faire payer à l’hôtel de ville, dit-il, feignant de croire à une impossible collaboration.

Sans attendre la réponse, il sortit dignement et referma non moins dignement la porte extérieure. Trop tard cependant pour ne pas entendre l’éclat de rire formidable qui secouait le journaliste. Car si Bonneville avait risqué ce coup, c’était après avoir adressé sa démission au directeur du journal.