Fontile/19

Éditions de l’Arbre (p. 167-173).


CHAPITRE XIX


Madame Aquinault me fit entrer dans le salon pendant qu’Armande au fond de la pièce, cachée derrière un paravent, achevait sa toilette.

À travers le rideau de marquisette, je regardais la lumière presque palpable qui se jouait sur le côté opposé de la rue.

— Qu’est-ce que vous regardez ? me demanda-t-elle.

Je me rappelais nos soirées dans ce même salon. Dès que j’étais là, elle venait me rejoindre et c’était des baisers, des caresses, des pressions de doigts, tous les témoignages d’une affection qui pas un instant ne se démentait. Elle souriait. Ses dents avaient un chatoiement de satin entre les lignes pures de ses lèvres.

— Je suis accoutrée comme une petite fille, dit-elle en indiquant d’un geste de la tête et des bras le tailleur écossais à fond rouge, écourté au genoux, qu’elle avait revêtu.

— Si je ne vous avais pas appelé, vous ne l’auriez pas fait ?

— Je croyais vous avoir perdue…

— Vous avez vraiment cru cela, Julien ?

— Je vois que vous ne m’aviez pas oublié.

— Moi, jamais, mais vous ? On me dit que vous songez de nouveau à quitter Fontile.

— Je ne partirai pas. Je vous ai aimée la première fois que je vous ai vue, continuai-je. Mais vous étiez si inaccessible, si…

— Ne dites plus rien ! Vous allez dire quelque chose que je n’étais pas. Mais je vous aimais…

Elle ne me parla pas de sa maladie, mais à mesure que ses exigences augmentaient à mon égard, elle me défendait de regarder l’avenir. Je souffrais qu’elle ne pensât qu’au moment présent, qu’elle ne s’intéressât aucunement à ma vie. Elle voulait que je fusse à tous moments occupé d’elle. Peut-être que condamnée déjà, elle voulait m’attacher solidement par le souvenir. Quand je la voyais l’après-midi, elle exigeait que je lui dise en détail ce que je ferais le soir. Si je devais travailler, elle insistait :

— Alors, téléphonez-moi à neuf heures.

Quand la politique, dont je commençais à m’occuper activement, me retenait loin d’elle plus d’une journée, elle se plaignait :

— Je n’ai pas dormi, la nuit dernière ; j’ai pensé à vous. Voilà trois jours que je ne vous ai pas vu, Julien.

Je la plaisantai sur sa jalousie. Elle fit une petite moue de fillette sur le point de pleurer.

— Vous me touchez au cœur, dit-elle.

Elle fit mine d’être fâchée. Je l’attirai près de moi sur le canapé. Je sentais dans sa résistance, trahie par un commencement de sourire, qu’elle appelait de toutes ses forces une manifestation de mon amour qui la rassurât. Elle redoutait, étant incapable de vivre comme les autres, de lasser ma bonne volonté.

— J’ai peur de ne pouvoir vous aimer comme je suis aimée, disait-elle. Je ne veux pas vous aimer pour moi. Et je ne fais pas autre chose.

Mai approchait de sa fin. À chaque retour de cette saison, si longtemps attendue, je sentais en moi un tel bouillonnement de vie, une telle précipitation de mon sang que mes activités habituelles s’interrompaient. Sur ma table, s’accumulait le travail ; tout était débordé par la sensualité envahissante. Je passais mes journées dans la campagne à rêver.


Au bord de la rivière, il y avait des nuées de moustiques blancs. Ils recouvraient les murs des maisons, les clôtures, les arbres ; ils collaient à mes vêtements, m’entraient dans les yeux, la bouche et les oreilles. Le vent du large les poussait vers la ville. Le soleil était très beau. Dès la sortie de la ville, les moustiques se faisaient plus rares. Au delà du chemin de fer, il n’y en avait plus. Je m’asseyais près d’un bosquet de tilleuls.

Cette vie nouvelle qui m’envahissait semblait à mesure se retirer d’Armande. Elle restait étendue dans une chaise longue, au soleil, sur le toit de la maison, aménagé en terrasse. Loin d’elle, je m’exaltais à la pensée qu’elle guérirait et que nous nous épouserions.

En arrivant, je la trouvais lourde de secrets. Je l’interrogeais.

— Je n’ai rien à dire ou plutôt c’est trop compliqué.

— Vous savez bien que vous pouvez tout me dire.

— Je suis gaie un moment et la minute suivante, je pourrais pleurer.

— Est-ce à cause de moi ?

— Il y a des choses qu’une femme ne peut pas demander.

— Mais pourquoi ?

— Il y a certaines conventions.

— Ce sont les femmes qui les ont inventées et je n’en connais pas qui ne les mettent de côté quand elles y voient un avantage.

— Vous me connaissez bien, Julien.

Elle se recueillit pendant quelques instants, couvrant son visage de ses mains exsangues, la tête appuyée contre le velours du canapé.

— Ne vous mariez jamais, dit-elle subitement.

Et elle éclata en sanglots. Je voulus la consoler, mais de la main, elle me pria de la quitter.

Le lendemain, je trouvai dans le courrier une lettre d’Armande où celle-ci me demandait pardon de la scène de la veille et me priait de tout oublier. Elle ajoutait : « Je ne veux pas mourir, Julien, je suis trop jeune pour mourir. » Je compris qu’elle était condamnée et qu’elle ne l’ignorait plus. Elle maigrissait à vue d’œil mais son visage restait étonnamment vivant.

Elle m’avait répété à plusieurs reprises qu’elle avait peur de ne pas m’aimer pour moi-même. « Tu es bon », me disait-elle. J’avais tenté de me défendre contre cette imputation de bonté. Si cette qualité était la raison unique de son amour, et qu’un jour, cessant de me sacrifier à ses caprices, je cessasse en même temps de lui paraître bon, elle ne verrait plus en moi ce qui l’attirait. Je ne voulais pas que son amour fût attaché à une vertu qu’à ses yeux je pouvais perdre. La bonté, dans sa bouche, signifiait la capacité de me sacrifier pour elle ; elle impliquait un dévouement de tous les instants qui, en maintenant mon droit à sa reconnaissance, lui fît oublier qu’elle ne m’aimait pas. Rien n’était plus propre à tuer cette bonté et à en effacer jusqu’à la trace.