Fontile/14

Éditions de l’Arbre (p. 127-132).


CHAPITRE XIV


Le lendemain, le mercure s’éleva : il tomba toute la journée une pluie fine qui le soir dégénéra en verglas. Les rares piétons qui s’aventuraient dans la rue n’avançaient que péniblement. J’avais passé la soirée au journal avec Loignon et Bonneville. En rentrant, je trouvai Armande qui causait dans le salon avec ma belle-mère. Celle-ci voulait persuader Armande de renoncer à partir.

— Voici Julien, dit la jeune fille, il m’accompagnera.

Nous partîmes aussitôt. La chaussée, les clôtures, les maisons semblaient de verre. Nous avancions à petits pas prudents. Armande se tenait serrée contre moi et riait. Nous n’avions pas dit trois mots. Ce rire dont j’ignorais la cause exacte me troublait. Un sentiment confus me portait à le trouver humiliant. Ne pouvant le partager, il ne me laissait, dans son équivocité, que l’alternative de le transcender par un mot blessant ou d’en souffrir. À la défaillance de ma voix, aux sons rauques que j’arrachais difficilement de ma gorge elle pouvait mesurer mon embarras. Son corps qui me frôlait était comme une pelletée de braise jetée sur des fagots.


— Je ne pourrais pas aimer un homme sans ambition, dit-elle.

— J’ignorais qu’André Laroudan fût un ambitieux.

— André…

Elle se remit à rire.

— Vous êtes drôle, Julien. Vous vivez dans votre tour et quand vous descendez au milieu de nous vous êtes égaré. Venez jeudi sans Bonneville.

Puis après un silence :

— Pourquoi pensez-vous que je suis allée passer la soirée avec ma tante ?

Elle se dégagea de mon étreinte.

— Nous sommes arrivés, dit-elle.

On apercevait, à travers les rideaux, un rayon jaune.

— Annette m’a attendue…

Elle enlevait son gant pour ne pas en maculer le chevreau en ouvrant la porte. Je voulus prendre sa clef.

— Non, Julien, il faut nous quitter ici. Ma cousine nous épie derrière les rideaux.

Je voulais la voir entrer.

— Vous pouvez me regarder monter l’escalier. Dès que j’aurai fermé la porte, vous partirez.

En parlant, elle fit un mouvement sur elle-même et appuya le flot de ses cheveux contre ma bouche. Je restai sur place, environné de légers effluves que le froid dissipait. Elle tournait le bouton de la porte et la seconde d’après, j’étais seul.


Les Aquinault habitaient une grande maison délabrée, un peu russe d’atmosphère, dont la pièce principale, au rez-de-chaussée, avait été meublée sous la reine Victoria. C’est dans ce salon que j’avais revu Armande avec Bonneville et qu’elle avait chanté pour nous. Le grand-père Aquinault, pilier de la famille, avait gardé autour de lui ses deux fils et son gendre. Son fils Gustave, qui avait hérité de ses propriétés, logeait encore son beau-frère Astries, sa femme et ses enfants. Mme Aquinault eût été effrayée de rester seule dans cette grande maison pendant la session qui retenait son mari dans la capitale.

Sous prétexte qu’elle avait été légèrement souffrante, la veille, Armande me reçut en robe d’intérieur de satin vert. Elle avait fait placer nos fauteuils devant la cheminée où flambaient des branches d’érable. La famille s’était retirée a l’étage.

Dès les premiers mots, je sentis qu’elle me faisait une place plus grande dans sa vie. Sa mère, me dit-elle, avait beaucoup admiré les fleurs que j’avais fait porter.

Depuis mon arrivée, je n’attendais que le moment de la serrer contre moi. Je ne pouvais oublier l’intimité de notre rencontre précédente dans la nuit verglacée.

Nous avions cessé de parler, absorbés tous les deux dans la contemplation du feu.

Elle se leva pour me montrer un portrait. J’entourai sa taille de mon bras. Elle pivota et ses yeux se firent timides. Leur eau était à peine teintée par l’imploration qui envahissait tout le visage. Pendant que nos lèvres se joignaient, je lisais dans ses yeux un consentement angoissé que démentait l’élan de tout son corps.

Elle se dégagea la première et retourna à son fauteuil.

— Je pense à toi, dit-elle et à mon bonheur de ne pas t’avoir rencontré quand j’avais dix-huit ans.

J’imaginai la jeune débutante spirituelle et moqueuse qu’elle avait été. Elle semblait encore, par beaucoup de côtés, au bord de l’enfance, mais cette tendance à se moquer et à sauter frivolement d’un sujet à un autre avait cédé la place à un rythme plus en profondeur : tout en elle était mieux accordé et bien qu’elle ne fût encore qu’affectueuse, sa sensibilité s’élargissait, devenait consciente.

Ma belle-mère, possédant au plus haut degré l’esprit de famille, favorisait secrètement mon inclination pour Armande. Mon mariage avec sa nièce eût réalisé son rêve de fortune pour les siens. Les Aquinault, avaient pour tout revenu l’indemnité du député. Ils avaient eu souvent recours à ma belle-mère. Celle-ci avait même défrayé le coût de l’éducation d’Armande et elle continuait par tous les moyens d’aider sa famille. Quand elle apprit que je fréquentais chez les Aquinault, tout en continuant de m’inciter à accepter une responsabilité, elle se montra beaucoup plus aimable à mon égard.