Fontile/13

Éditions de l’Arbre (p. 122-126).


CHAPITRE XIII


Il tombait une neige fine que le froid empêchait d’adhérer à mon manteau et que je secouais de temps en temps. Les trottoirs étaient embourbés de neige pilée, salie par des milliers de pieds. Le vieux camelot roux, à son poste, rue du Dépôt, les épaules rondes, en bateau dans une petite boîte où il s’était mis les pieds au chaud, criait une manchette. Une jeune fille, la tête nue cerclée d’une couronne scintillante, me dépassa. Un flocon de neige glissa de son épaule sur mon gant. Je ne le secouai pas, sentant le petit point froid pénétrer le cuir. Un petit pauvre, tout verdelet, me demanda des sous.

Je longeai le guichet du théâtre. J’avais été attiré, naguère, une après-midi de congé, dans cette salle, où s’ébattaient devant un auditoire presque entièrement composé de vieillards, de pauvres filles déshabillées. Dès le premier tableau, la hideur de tout cela m’avait frappé d’écœurement. J’avais la sensation d’avoir les jambes coupées. Peu après, le rideau descendit sur le premier acte et mit fin au sortilège. Je n’éprouvais aucun remords d’être là, mais seulement un malaise analogue à celui que doit éprouver un homme en s’apercevant tout à coup qu’il a mis dans sa poche, par distraction, de l’argent appartenant à un autre. Il me semblait que jusque-là, il ne s’était rien passé ; ma décision allait donner toute sa portée à mon acte. Je m’étais levé en titubant sous la force de l’émotion et m’étais dirigé vers la sortie. Au dehors, la joie avait gonflé ma poitrine.


J’allumai une cigarette et dépassai le bureau de Bonneville. Je n’aurais pas pu lui parler. D’ailleurs, il devait être chez Armande, où j’avais également été invité à prendre le thé.

— Bonneville sera là, m’avait-elle dit, vous discuterez de littérature.

Cette dernière phrase avait détruit tout le plaisir que son invitation m’avait causé.

Un taxi en maraude me dépassa. Je fis un signe à son conducteur et me fit reconduire à la maison.

Cette nuit-là, toutes sortes d’images refoulées se donnèrent libre cours dans mes rêves. Je voguais sur la rivière avec Armande. Sous les rames qui heurtaient l’eau en cadence jaillissait une averse de paillettes qui retombaient sur sa robe. Le nœud de son genou pointait discrètement une image lisse. La rivière nous conduisait à un delta marécageux.

— Vous voyez cette route, me dit Lorraine (car Armande était devenue Lorraine), celle qui ceinture le bois avant de déboucher au milieu du belvédère, nous y serons à l’aise pour causer.

Mais à terre, ma compagne était de nouveau métamorphosée en une jeune Anglaise. « Quel beau spectacle, pensai-je, une Anglaise rousse parmi les fanes et les bois morts. » Le décor magnifiait la texture de son teint.

— Ce sont toujours les mêmes, dit-elle en riant et en secouant sa chevelure, que cela ennuie de rester en tête a tête dans un paysage limpide.

Je m’entendis répondre :

— Le ciel est clair comme une phrase de Descartes.

Et je me promettais de noter cette phrase en m’éveillant car elle me paraissait contenir un message et j’avais conscience de dormir.

Elle disparut et je fus entouré de fillettes qui se retournaient dans un bain de feuilles et de rosée, derrière un rideau de théâtre. En m’apercevant, elles relevèrent leurs robes à deux mains et se mirent à courir. Je quittai à regret ce spectacle et me trouvai en plein midi dans la montagne. Mareux était étendu dans l’herbe près d’une grosse fille, aux yeux pochés, aux épaules solides, au teint de boulangère. Elle avait rejeté ses souliers dans l’herbe. Ils étaient à demi nus.

— Si j’étais capable de les plaindre au lieu de les envier, dis-je.

Je m’éveillai sur cette pensée.